Latérature : désoccultation

Notes récupérées sur le cadavre d’un cosmonaute errant dans le fin fond du cosmos.

On exhuma ainsi les derniers blocs mémoire de Jean-Tetsuo.


De la latérature

à la léthérature

 

Il faudrait fermer les yeux et laisser se réinventer en nous d’autres formes d’écriture et de fictions, des formes, belles peut-être, peut-être seulement étranges et chimériques – je veux dire composite d’éléments divers, monstrueuses pourrait-on dire aussi.

Ainsi parfois, la tentation céleste des idées fait former un projet, fait naître en soi un mot, une pensée qui fait son chemin, à travers le cerveau, puis s’arrêtant, pur court-circuit au long-feu fantôme.

Une latérature ne peut s’arrêter à une improbable définition, puisque ce qu’elle veut indiquer c’est un mouvement, une traversée, une ouverture. C’est peut-être le nom, puisqu’il en faut un, de cette métamorphose contemporaine vers un temps de « l’écriture » plutôt que de la « littérature ». C’est la réalisation d’une écriture indisciplinaire, forcément, d’une pensée latérale, peut-être, traversant les arts à travers l’écriture, mais ne s’arrêtant pas dans un genre. Une écriture de pur travers.

Écrire en s’étoilant en livre, en cinéma, en critique, en critique-fiction, en fiction-critique, en dessin ou en d’autres choses encore c’est mon itinéraire, ma passion, et, si on me le permet, mon conseil : si tu veux être écrivain passe par le détour, vois autrement, consacre-toi au tout autre, fais que l’écriture te devienne étrangère, abreuve-toi de tous les savoirs, de tous les arts, et vois ton écriture se métamorphoser.

La latérature comme traversée, c’est le sens fort qui s’en dégage. Latérature comme trajectoire et non comme but.  Ici – dans ce mouvement – je retrouve les Grands Anciens attendant leur réveil : Bataille et Blanchot. L’un donnant à cette absence de but le beau nom de « souveraineté », expérience essentielle, vide, « expérience intérieure », absolue, déterminante de l’ouverture à l’à-venir du temps. Et pour l’autre, mouvement de permanent déplacement invalidant la tentative du récit, poésie du silence, « chant des sirènes » résonnant dans tout Livre à venir. Combien de fois n’ai-je pas répété :

« Les Sirènes : il semble bien qu’elles chantaient, mais d’une manière qui ne satisfaisait pas, qui laissait seulement entendre dans quelle direction les vraies sources et le vrai bonheur du chant. Toutefois, par leurs chants imparfaits qui n’étaient qu’un chant encore à venir, elles conduisaient le navigateur vers cet espace où chanter commencerait vraiment. (…) »

Ainsi cette latérature serait aussi une écriture du différé, de l’à-venir, et du spectral. La latérature, voix d’errance, de délai sans fin, serait l’écriture aussi comme écrite de depuis la mort, depuis une distance énorme, infranchissable, un espace noir, neutre de possible. Paroles de traverses.

Ce mot de latérature restera pour beaucoup comme un mot dégénéré, sans puissance intellectuelle, un hommage sans substance à ces mot-mana dont les « démons de la théorie » avaient le secret et qui se trouvent répétés maintenant d’une voix aigüe en espérant en conjurer l’authentique puissance. Eh bien qu’importe, on se choisit des mots comme des gris-gris, c’est vrai, des mots-fétiches, pour se porter chance dans ses projets. J’ai choisi, il y a longtemps déjà, sans y réfléchir, ce mot de latérature comme ce nom de Lucien Raphmaj. Des mots pour me porter à la limite de ce que je peux faire, de ce que je peux penser, pour intégrer dans mon écriture ma pensée. Mais peut-être ne verrais-je jamais pour moi l’avènement d’une telle écriture. Alors peut-être cette latérature ne sera que léthérature, une littérature du Léthé, vouée à l’oubli. Alors quand bien même, cela aussi je peux le vouloir. Aimer et disparaître.

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