Ce que n’est PAS Blandine Volochot

Note du Dr Jekyde retrouvé dans son laboratoire spatial

La matrice stylistique et événementielle d’un auteur ne pouvait rester longtemps une singularité. Le mythe romantique a été profondément transformé par les recherches avancées dans les champs d’étude de l’intelligence artificielle, de la sémiotique, et de la fouille de texte. Reconstituer un auteur et lui faire assumer de nouveau texte ou en terminer d’autres comme le 20e siècle l’esquissa dans certaines de ses fictions ou certaines de ses critiques [1], n’est plus une donnée étrange. Le deepfake devait un jour glisser du porno à la littérature. Une étude de Durhamson et alii [2] a permis de montrer les reconstitutions que l’on pouvait attendre avec une réussite statistique de 96%.

Ce que je propose est un modèle prototypal qui est à la culture littéraire ce que le mash-up est à la pop-culture, ce que les personnalités alternatives sont à la psychiatrie, ce que les sources sont à la science, et ce qu’en général les influences sont à la création. Il est question rien de moins que de notre rapport à la réalité, à la démystification de l’unicité et de la singularité du sujet et de la conscience.

Je voudrais que l’on considère ces consciences entoilées, mêlées les unes aux autres quoique ne se touchant pas, comme des synapses plastiquant de nouvelles individualités. Libres et déterminées.

Qu’advienne la nouvelle nuit plurielle où tout sera regardé comme il se doit : du Dehors, de l’extérieur, du point de vue de l’effroi et de l’incommunicable. Je me demande ce que deviendront ces noms creux, laissés comme des mues sur les territoires passés de l’identité.

[1] Pierre Ménard, »Truth and veridiction in the Senges-Bayard hypothesis », Journal of Interdisciplinary Philosophy, 1, n°3 (2007): 1–49.

[2] Adam Durhamson and alii, “Conceiving the Unbelievable : Permutation and Hybridation of Alternatives Artificial Intelligence,” Physics of Life Reviews 9, n°21 (2019): 3–29.

 

Thomas Murgrave

Elles se rappelaient immédiatement à ceux qui les auraient oubliées au milieu des remous qui les submergèrent. Dojna et Hakatia demeuraient les yeux fixés avec obstination – les empêchant de voir très loin – fixant Thomas descendu sur la mer couleur paille qui avait comme durci et coagulé, surface qui se perdait dans des ruines où émergeaient des reliefs de chaises.

Mais aujourd’hui Thomas avait choisi d’aller vers ces créatures bien vagabondes aux courtes pelisses. L’habitude de nager longtemps sans fatigue de ces créatures l’impressionnait. Et il ne restait pas grand-chose d’elles, habillées de leurs seuls visages étourdissants de noyées.

Dojna et Hakatia regardèrent la mer. Il n’y avait plus de nageurs, juste une brume noire. La brume cachait notre monde bariolé.

Puis, immobile, comme s’il était venu là sur ces corps qui flottaient difficilement par un mouvement oublié, Thomas s’assit pour décoller au racloir des corbeaux errants et le sang et la litière des cheveux tirés entourant Dojna et Hakatia.

Il fallut du temps, temps puant, qui n’avait vraisemblablement pas l’habitude de passer, pour dégager les tempes de manière impeccable. Thomas a été les visiter de nombreuses fois : puis une vague plus forte l’ayant touché, il les avait oubliées.

Puis une lueur, qui semblait la seule irréelle dans ce repaire sombre de sable, lueur de netteté et de blancheur, se glissa dans les yeux de Dojna et Hakatia. Une lueur qui disait l’existence simultanées de plusieurs sphères le long des pages. Thomas les regarda.

La mer était tranquille, oubliée.

Pendant quelque temps il y eut un itinéraire nouveau.

 

Aminadog

Privés de sens, sans oreilles, sans Schlumm ou Pargen Schlumm incompréhensible, on croyait même que leurs bouches s’approchaient avec une terreur insurmontable d’hommes fatigués. Votre mémoire pervertie croyait qu’ils n’avaient pas de bouches, rien que la figure, autrefois chérie, soustraite à eux-mêmes, moins de Dondog que de Schlumm.

Certains passèrent leur existence à se demander et les plus anciens d’entre eux pensaient qu’ils étaient entièrement soustraits, mettant le monde à Schlumm et à sang, ou comme moi, ou comme moi, se demandant : comment penser Dondog Balbaïan ? Pourquoi avait-il deux paires d’yeux ? Pourquoi la bouche avait-elle disparue de nos superstitions et avons-nous attribué aux domestiques, par une illusion née de l’effroi, des visages de lamas, de tueurs ou de policiers, comme Willayane ? Pourquoi concevoir que la décision d’en haut eut pour conséquence de nombreux autres Schlumm, regard sans odorat, dont quelques-uns parlaient dondog.

On le voyait, c’était encore une folle ressemblance. Mais était-ce un être humain lui-même ? Peu à peu une étrange ressemblance perpétuellement errante dans le monde s’insérerait dans la vie, réelle aberration. Dans les camps, comme moi, d’autres Schlumm ensuite grandirent. La plupart des changements étaient imaginaires. Et quand j’aperçois autant d’importance aux apparences, je ne pense qu’à la seule décomposition de la fatigue, au témoignage de vos pauvres sens desséchés.

Comment pouvez-vous imaginer que vous, ombres comme moi (et certains autres), réussirez à imposer votre volonté imprescriptible cette vision trouble ? C’est à cela que vous êtes réduit.

 

La Très haute dernière marge

Pour vous que je ne serais que mensonge. Comment vous ouvrir les yeux ?

Elle ne regarde, ni murmure. Elle est pétrifiée par ses crimes et ses succès qui la portent et la déplacent dans l’obscurité. En face d’elle, pas des individus, mais une cohorte d’yeux des victimes qui surgit et s’acharne sans fin sur un coupable non désigné. C’est la police à l’intérieur de son amnésie, de ses faux-semblants, de tout ce qui vous vient de la moelle.

Chaque nuit. Si je vous disais ce chaos s’avançant avec sa lourdeur en vous persuadant de ma franchise, des bornes qui n’indiquent aucune distance, comme une affiche qui moisit depuis que la nouvelle justice de l’histoire nous a séquestrés, lointains, incroyables, j’aurais tout posé de façon irréprochable. Choses brûlantes et sanglantes, où chacun se voit attaqué par ses propres membres repliés, ou à l’intérieur de métaphores qui n’ont ni queue ni tête, parce que je suis la vérité. Des années sur la palissade. Personne et parfois, quand la police se mue en moi ce n’est pour vous que mensonge.

Entre les exécutions et le jour, aucune ligne de démarcation, c’est ce que le désordre créait.

Je vous supplie de le comprendre, âmes véritables, hagardes, fixant n’importe quoi, âmes vigilantes, actives et impunies.

Avec vous, l’homme de la Renaissance, elles disposent à leur guise de leur devin. Elles ont l’impression qu’elles ont structuré et peuplé les ruches de leur propre absurdité, car elles ont parfois l’impression que vous laissez un espoir, et c’est cela que nous subissons. Ce qui augmente encore la stupeur de la Renaissance : les ruches, lacunes de vos mensonges.

Si en tout cas, pièce centrale dans la vérité, vous renoncez à la lutte, à la vie encore balbutiante, par des souvenirs exposés comme une cible, aucun rayon n’atteindra la Renaissance. Vous qui la combattez de vos coups, devenus la vengeance et les objets de malheur ainsi, en réalité, elle serait vouée au bord des caniveaux, au pied de nulle lune qui l’épargnerait.

Qui brûlait ? Les ruches ont falsifié la mémoire de la lutte. Pour que vous vous trompiez. Et vous vous tromperez. L’édifice de la Renaissance, la police ennemie… et moi-même, je vous trompe crânement. A l’intérieur de vous, la police vous ouvre les yeux.

Qui saccageait ?

 

L’arrêt de Mevlido

Silence. Personne ne crie, personne ne répond.

Les images se sont éteintes. Le noir est revenu sur toutes choses. Le sommeil de Mevlido se poursuit, maintenant sans événement notable.

L’espace le plus noir s’étendait devant moi. Je n’étais pas dans ce noir mais au bord et, je le reconnais, il est effrayant. Il est effrayant parce qu’il y a en lui quelque chose qui méprise l’homme et que l’homme ne peut pas supporter sans se perdre. Mais se perdre, il le faut ; et celui qui résiste sombre, et celui qui va de l’avant, devient ce noir même, cette chose froide et morte et méprisante au sein de laquelle l’infini demeure.

Qu’on me permette donc de prendre ici la parole. Nul ne m’a invité à le faire, et je ne sais même pas si je réussirai à dire ce que j’ai en tête, mais qu’on me permette.

J’aimerai revenir un instant sur Sonia Wolguelane, dont le nom a été mentionné dans le rêve de Mevlido.

Je la portais en moi, je la faisais vivre, d’une vie qui n’est pas la vie, mais qui est plus forte qu’elle et que nulle force au monde pourrait vaincre.

Sonia Wolguelame est une figure importante de notre nuit, et à l’époque nous étions tous et toutes amoureux d’elle à en mourir.

Silence. Quelque chose remue. Puis le noir, à son tour, s’éteint.

Pour image, à présent, la photographie d’une jeune marginale. Le visage était sérieux et même sévère. Les lèvres, serrées, faisaient penser à la violence des dents qui, refermées sur la dernière seconde, même maintenant ne se détendaient pas. Les paupières aussi étaient baissées. La peau, d’une blancheur admirable par l’éclat noir des cheveux, me serra le cœur. Elle n’était déjà plus qu’une statue, elle absolument vivante. Une fille de petite taille, aux hanches étroites, à la poitrine peu exubérante une fille extrêmement séduisante, avec des cheveux courts très sombres, très bouclés. Je me penchai sur elle, je l’appelai à haute voix, d’une voix forte, par son prénom ; et aussitôt – je puis le dire, il n’y eut pas une seconde d’intervalle – une sorte de souffle sortit de sa bouche encore serrée, un soupir qui peu à peu devint un léger, un faible cri de son visage de petite déesse méridionale aux dents blanches, aux yeux capables de fusiller ou de rendre fou d’amour. A ce moment, les paupières étaient encore tout à fait closes. Mais une seconde après, peut-être deux, brusquement elles s’ouvrirent sur quelque chose de terrible dont je ne parlerai pas, sur le regard le plus terrible qu’un être vivant puisse recevoir.

 

Thomas l’Obscur : incipit / Biographie comparée de Jorian Murgrave : incipit

Aminadab (L’imaginaire) p.121 et 207 / Dondog, p.114

Le Très Haut (L’imaginaire) p.171 et 217 / Lisbonne dernière marge, p.37 et 127

Arrêt de mort (L’imaginaire) p.108, 35-36 ; Songes de Mevlido, p.55

 

Compte-rendu d’enquête

 

Quand nous rentrâmes dans le laboratoire du Docteur Jekyde nous avions en tête ce qui se cache sous le nom même de laboratoire textuel : un bureau mal rangé, des machines vrombissantes aux paroles insectoïdes, des feuilles volantes jonchant l’espace un peu partout et puis des schémas placardés au mur avec des punaises, des aimants, ou du scotch, selon.

Je regardai ma partenaire face à la porte en acier noir constellée d’éraflures du laboratoire. Une porte très neutre, une porte de fond de couloir. La porte 2501, ça, comment l’oublier ? Nous échangeâmes un regard puis elle enfonça la porte d’un coup et je la suivis, arme au poing, prêt à rugir un ordre quand tout s’étrangla dans ma gorge.

Rien ne nous avait préparé à ce que nous allions rencontrer. Ce fut l’instant le plus étrange de notre carrière. Dans le désordre de la pièce gisait des structures hideuses, clairement étrangères à tous les règnes connus et pourtant vivant, enfin bougeant, dans une semi-vie proche d’une agonie perpétuelle si tant est qu’on puisse dire que ces choses – ni animales, ni végétales, ni simples constructions, je le redis – soient « vivantes ». On ressentait face à ce spectacle un malaise et un vertige immédiat, paralysant la pensée. Je restais les bras ballants.

Nous avions eu les rapports du psy incriminant ce « critique fou » mais comment imaginer qu’il avait poussé si loin ses expérimentations au-delà de ses petits collages ? Ce qu’il avait exactement fait m’échappe et je doute de vouloir savoir jusqu’à quel point cette horreur a été. Je sais déjà que je devrais vivre avec ces images, celles de ces fines poutrelles blanches suspendues s’agitant en cliquetant une symphonie amoureuse et déréglée, araignée insensée nous fixant de ses yeux noirs et vides, nous regardant de si haut, d’un regard qui nous traversait avec un malheur démesuré. Sur ce visage, dans ce corps insensé, déglingué, c’était L’attente, l’ossuaire me dira plus tard quelqu’un de la police scientifique. A quoi cela me sert-il ? Vraiment. J’étais incapable de bouger. Juste assez hébété pour passer d’une structure à une autre, à regarder par exemple la cage de ce qui devait être Le dernier singe aux allures illimitées de créature ayant dépassé la vie et éructant des noms fabuleux mais désarticulés. Tout dans ces créations montrait qu’elles avaient échouées. Qu’elles avaient été abandonnées à leur défaut, à l’éternel boucle de leur ratage, à ces formules incomplètes, à ces formes tantôt désintégrées, tantôt atrocement déformées en autre chose qu’elles-mêmes.

Encore aujourd’hui je me réveille au milieu de cauchemars résonnant des chants dissonants qui se répercutaient dans la pièce, opéra terrible du manque de compassion et je maudis l’auteur d’Au moment radieux, de La folie solo et de L’instant de ma nuit blanche, car il a créé en moi – en nous – des prolongements aux horreurs qu’il a convoquées.

Mais si c’est ainsi, comme dirait l’autre, « je le prends sur moi et je le veux sans fin ».

 

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