Humeurs printanières (Camille Sova)

« C’est comme si María Zambrano s’était mise au collage » serait une façon de faire miroiter ce qui se livre dans ce recueil de poèmes. La journalistique utilise d’ailleurs souvent de ces blurbs où les Grands Anciens et les Anciennes Sibylles sont convoqués contre leur gré par la sorcellerie capitaliste pour les faire servir à leurs sombres desseins, ramener de l’inconnu à du connu, restituer un culte des idoles et de la toute puissante auctorialité. J’observe souvent avec malaise ces zombis contraints par une drogue commerciale abrutissante, ces golems aux invocations publicitaires et ces malheureuses Créatures de Frankenstein cousues en speed (tout ce que l’on a essayé de défaire avec Blandine Volochot).

Pourtant avec María Zambrano je sais que je force la mémoire à se rappeler de cette femme qui semble ainsi une référence inédite, oubliée et pourtant apparemment décisive que l’on se devrait de connaître. Alors on se demande, on redécouvre María Zambrano en même temps que son nom éclaire de la lumière sombre de l’inconnu cet autre nom encore moins connu de Camille Sova.

« Aujourd’hui poésie et pensée nous apparaissent comme deux formes insuffisantes, deux moitiés de l’homme : le philosophe et le poète. L’homme entier n’est pas dans la philosophie ; la totalité de l’humain n’est pas dans la poésie. Dans la poésie nous trouvons directement l’homme concret, individuel. Dans la philosophie l’homme dans son histoire universelle, dans son vouloir être. La poésie est rencontre, don, découverte par la grâce. La philosophie quête, recherche guidée par une méthode. »

María Zambrano, Philosophie et poésie

Si la coïncidence semble comme toujours forcée – car je ne crois pas que Camille Sova connaisse Zambrano et ce ne sera pas la première fois où l’œuvre appelle un dehors fécond – elle éclaire une démarche où poésie et philosophie ont à voir ensemble, ni à la manière de Pinson, ni à la manière de Vinclair et d’autres, en composant sa propre pensée composite à partir de poèmes-collages extraits de magazines de bien-être.

Une manière où la poésie, la philosophie et les rêves rencontrent une pensée totale de l’univers, où les plantes et le cosmos parlent un même langage, ce langage où

Façon de penser par syncope de l’évidence et de la logique, manière de faire sentir le monde tel qu’il se donne (« la poésie est rencontre, don… »), où dans les profondeurs noires de l’humus éclosent des fleurs blanches comme le mycorhize et où dans le ciel les étoiles se rappellent à nous comme des fleurs dont la vie et la mort ont formé, au fil des âges de l’univers, les éléments de plus en plus complexes jusqu’à cette forme la plus élaborée, la plus belle et instable qu’est la vie.

Au-delà de la transformation du végétal, du passage passionnel de la terre au ciel (niveau 1 de la lecture) la poésie a cette magie de promettre aussi cette lecture cosmique, une pensée qui permet une sorte d’astrocritique du poème fondé à la fois sur la science et sur la sensualité.

Plus qu’une image, ce que font naître ces poèmes, ce qu’ils donnent à penser, à sentir, à réfléchir, ce sont des étoiles nouvelles se liant au végétal et à la Terre non pour proposer une vision insolite, une curiosité poétique, mais pour proposer une vision du monde dont les poèmes des Humeurs printanières révèlent la cohérence.

Dans ce monde où existent « les animaux du sommeil » (comme dans Capitale Songe, amour pour toujours à Kiel Phaj C Kaï Red) il faudrait relire plus attentivement Zambrano pour lire ce qui y résonne avec Les rêves et le temps avec cette façon de vivre le temps de la poésie, l’hypnose du temps, l’altération de la pensée, et la sortie d’une aliénation (celle des injonctions des magazines de bien-être composant ici un discours aliénant). Il y a dans ces poèmes, je crois, une phénoménologie de l’attention, une manière de nous introduire à des associations et des sensations que le langage narratif en prose restitue dans une continuité loin de leur vérité d’apparence, de surgissement. Ainsi parfois

L’idée n’est pas de découvrir l’idée, de déployer savamment ce qui pourrait se cacher dans cette altération physico-organique, la manière dont nos nerfs et nos bactéries composent un « nocturne en plein jour » pour le dire avec Supervielle, mais retenir à nouveau les coordonnées immédiates des méridiens, de l’équinoxe, du végétal et de l’animal, du corps et du mental. Ce qui se donne en plein dans ces poèmes c’est de manière concentré tout une expérience du monde qui en relie tous les aspects.

Ce travail de rêve éveillé se distingue en cela des collages surréalistes à bien des égards. Ce n’est pas la célèbre « conjonction de Reverdy » (c’est moi qui l’invente, mais gardons le syntagme comme si la poésie était une chose décisive dans notre cosmologie) selon laquelle l’image sera plus forte d’autant plus que le rapprochement sera arbitraire.

Dans les collages de Camille Sova rien de tout ça. Ni appel à l’inconscient pour produire une écriture automatique, ni rapprochement de réalités éloignées pour « stupéfier » la lectrice ou le lecteur. Au contraire même, rien ne cherche à saturer la pensée d’images fortes, cognant à tout va pour faire exploser l’esprit, mais s’infiltre plutôt avec l’éclate et la douceur d’une pluie printanière, se développant dans une pleine conscience poétique, intelligente, sensible et joueuse – ce qui se rassemble dans l’utilisation de l’humour, toujours présent et étant comme le condensé et la quintessence de ces qualités, donnant ainsi à sentir la manière dont on sort de la mélancolie hivernale :

L’enjeu est bien de réaliser cette conscience poétique, cette disponibilité au monde et à un mode de connaissance que porte la poésie, où les frontières entre les univers et les savoirs se donnent dans leur profond mélange originaire. Ce qui se lit aujourd’hui dans les travaux de Vinciane Despret, de Donna Haraway, ou de Anna Tsing, proposition pour se lier à la Terre, à un monde abîmé, pour prendre en considération une cosmologie multicentrée, une mystique matérialiste, un regard où la science, la poésie, la philosophie permettent de rendre au plus juste de la complexité des interactions dont nous sommes constitués et avec lesquelles nous constituons le monde. Et ces textes nés de l’humus des magazines et du printemps y font particulièrement écho (une fois encore sûrement par-devers eux).

La technique du collage a bien sûr une longue histoire, des dadas à la beat generation jusqu’à l’écriture sans écriture de Kenneth Goldsmith à l’heure du numérique et des générateurs de textes. Autant de démarches, autant de techniques de subversion du langage et de ses pouvoirs.

A chaque époque se déplacent les enjeux d’un tel travail où sourd cependant une dimension fondamentale, dont je crois la poésie et la linguistique au 20e siècle n’ont cessé de s’étonner et que l’on ne cesse de redécouvrir et d’oublier. Qu’on ne cesse de redécouvrir et d’oublier parce que cette vérité est à la fois trop banale et trop formidable pour la garder à l’esprit en permanence : que le langage par lequel nous nous identifions à nous-mêmes et par lequel nous pensons le monde ne nous appartient pas. C’est ce que souligne particulièrement le collage. C’est aussi ce que dit Blanchot quand il présente dans L’espace littéraire que la littérature commence avec le passage à l’impersonnel, du « Je » au « Il ». Non pas qu’il s’agisse de question de focalisation, ou de jeu de pronoms, mais que la littérature commence une fois reconnue jusqu’au bout l’impersonnel du langage, Dehors à partir duquel il va falloir composer en n’oubliant jamais cette dimension, ce dénuement, ce désœuvrement de la pensée, en résistant à notre penchant à retomber dans l’illusion d’un langage transparent et singulier.

C’est ainsi que sans le savoir, recomposant son poème, Camille Sova retrouve l’image déjà travaillée par Leopardi (1) du genêt résistant et renaissant ici en un nouveau printemps. Loin du romantisme comme elle l’est du surréalisme, Camille Sova ne prend plus le point de vue humain se projetant sur la nature pour composer des paysages états d’âme, mais adopte le point de vue de l’herbe pour dire le frisson du printemps, la mélancolie et l’espoir qui s’y lient, rappelant encore comment l’anthropologie contemporaine a pu déplacer le point de vue (qu’on songe Descola, à Viveiros de Castro) :

Le collage permet aussi, dans son rôle classique (celui des premiers collages dadaïstes), de défaire les injonctions au bien-être et à un hédonisme individualiste contenu dans son matériau originaire. Dans cette recomposition, on sent alors émerger une sensibilité autre, bien différente des accords lénifiants et résilients, où l’on reconnait plutôt la perte dans son irrémédiable et les hivers sans printemps (« j’ai le deuil chronique »), toutes les brûlures du temps :

Ce recueil composé de manière saisonnière (d’autres s’annoncent donc), à la manière des haïkus, promet pourtant des guérisons qui sont des métamorphoses, qui sont des rêves de mousse et des pollens d’avenir.

Et là, il y a encore peut-être encore un point de jonction avec María Zambrano. Quelque chose de L’homme et le divin, avec le constat de la perte des dieux et la préoccupation dont on peut habiter à nouveau le sacré comme la Terre, esquisser un geste quotidien vers l’aurore et nous relier à une expérience de la transcendance dans l’immanence, à l’image des anges des Élégies de Duino de Rilke, dans ce monde où

#désidération

A lire sur son site ses lectures critiques qui m’ont fait connaître Camille Sova en premier lieu.

A lire sur L’Espadon une autre recension.

(1) Après lui avoir fait part de ma lecture, Camille Sova m’a confirmé ne pas connaître alors le poème de Leopardi. Conjonction à nouveau féconde ouverte par ces poèmes dont j’ai conscience non de forcer la lecture, mais de déployer les possibles.

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