Koma Kapital (A.C. Hello)

Koma Capital est un texte composé des mouches des mots et des maux, des démons de ce démonde qui est le monde. Et que « les mouches avec nous » soit notre slogan parasympathique (appelé aussi « système vagal »), que « les mouches soient avec nous » soit notre vérité tsé-tsé, c’est ce qu’il faut reconnaître à notre époque du KOMA KAPITAL (à écrire en capitales, bien ÉVIDEMMENT). C’est là une vérité ambiguë (écrivant cela j’en doute, et tant mieux), car la figure de la mouche a pris aujourd’hui des formes morbides : baver sur le monde et le dévorer. Problème de digestion comme dirait N., va savoir. En tout cas telle est presque toute la philosophie-mouche de notre temps : une mutation qui tourne mal, un imaginaire de la charogne, une philosophie du déchet, de l’hétérogène, de la mort et de la corruption. Un temps pour les taons. Un paradis pour les moustiques. Et toutes les variations insectes.

En un sens je regrette que la mouche et le monde insecte soient devenus cette extériorité absolue, ce repoussoir de notre humanité pathologique et comme la personnification du capitalisme morbide. C’est ce qui m’a amené dans Capitale Songe à donner à Kiel Phaj C Kaï Red ce visage de glossine fatiguée de la nuit de tous les néons allumés sur la Perspective Esver. Pour ouvrir à d’autres mondes possibles, d’autres compositions avec le non-humain, avec le dehors, avec les simulacres, avec ce qui nous dépasse : et amitié avec les phasmes, solidarité avec les mantes-orchidées, etc.

Mais le texte de KOMA CAPITAL n’explore pas la voix douce et anxieuse de la désistānce. Il ouvre la gueule pour mordre et saisir ce qu’il y a de terriblement violent dans ce monde fait de la compression de toutes les vies, de la dépression de tous les cerveaux. Il y a dans ce texte la « fiction concrète » où l’on coule dans le béton de la prose, où ce qui se dit c’est nihilisme cinglé d’une époque qui nous a « engrossée de tout un tas de choses infectes, belles à crever ».

KOMA CAPITAL est un texte – on l’aura compris – d’une force joyeuse dans ce désespoir. C’est un texte de fiction et de poésie, de litanie autant que d’humour. C’est un livre crash-test, un bolide de 107 pages, au moteur virilio qui va vers l’accident que l’on a nommé civilisation-néo-libérale, pas dans un sens très idéologique, mais celui très compact des situations. Dans ce monde pas besoin d’imaginer le Messie réincarné en cormoran noyé par la marée noire de l’Erika, du Prestige, du Wakashio (liste ad nauseam). Juste la paranoïa du réel. Juste les solliciteurs de l’univers entier à la porte, dans la rue, dans le cerveau, dans la publicité, dans tes notifications. Partout les obsessions mauvaises pour l’efficacité, la rentabilité, les contraintes à faire plus vite et plus mal un travail plus absurde permettant de dégager un taux de profit dont l’abstraction gâche l’univers tout entier ou à peu près (je soupçonne d’autres univers d’avoir été gâchés par le nôtre, et un jour, un neutrino gâché, abîmé, la gueule sombre, arrivera d’un autre univers et nous aurons notre confirmation).

Que cette lecture fasse éprouver un malaise face à ce qu’il y a de plus foutu, terrifiant, amer, délirant dans notre époque est sa force, sa force politique qui désigne l’état toujours plus extrême du nihilisme contemporain dont on ne s’étonne plus de voir toujours se prolonger cette phase que l’on croyait terminale. Ce bouleversement à la lecture est rendu possible par l’inventivité de la langue et la brutalité du réel qui s’y insère. La radicalité de cette poésie tape la tête contre le mur, appelle le corps et la révolte, le rire qui fait trembler et nous réveille du KOMA du KAPITAL.

D’une hargne sans complaisance envers les liquidités s’échangeant sur les marchés de l’équivalence des mots et des catastrophes, KOMA CAPITAL déambule d’hôpitaux aux bordures du périphérique, du néo-management pervers aux solitudes moins peuplées que la tête des cafards, du décor de l’open-space aux corps incarnés et sclérosés par ce qu’il faudrait nommer « aliénation », mais qui dans le texte s’éprouve dans son épuisement radical, dans le vide qu’elle nous impose.

Le lien entre narcose et le monde capitalistique dont on pourrait dresser des bibliographies impressionnantes depuis la Théorie critique jusqu’au Capitalisme 24/7 de Crary, s’exprime ici avec des figures grimaçantes, dans l’irréalité d’un présent sans issue. La léthargie de ce quotidien maladif est mise à mal, est mise à mal de manière terrible, allant jusqu’au bout de cette expérience jusqu’à ce qu’un éclair rouge, de chair et de colère nous soulève. Il y a ainsi une force ambivalente dans ce texte noir sur ce réel moribond traversé de sourires grinçants pariant sur ce sursaut : qu’à la fin, la saturation face à l’absurde, face à la malignité qui agresse déchire cet horizon tragique, et d’un grand rire balaye le tout. Et de fait, on rit souvent dans ce livre déprimant.

https://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=8537&menu=0
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3 commentaires sur “Koma Kapital (A.C. Hello)

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  1. Ce livre semble un cri, quelquefois le cri est salutaire pour provoquer une réaction, un nouvel évènement… En tout cas un livre surprenant qu’il faut lire quand on a plutôt le moral au beau fixe ?

  2. Merci pour ce retour. C’est effectivement un livre corrosif, mais aussi plein d’humour qui, comme souvent, sauve de la pesanteur des situations. Il y a sans cesse des jeux, des incises qui font relâcher la pression et renforce même le dispositif de l’absurde de la situation. C’est très noir et très drôle à la fois.
    Ça me rappelle que Kafka n’arrivait pas à lire à haute voix la Métamorphose parce qu’il avait des fous rires en lisant son texte. Humour du désastre dirait Volodine.

  3. un livre qui ne pouvait que te plaire au vu des extraits que tu as mis, de la lecture à faire à voix haute pour en sentir toute la matière

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