Trois crimes (Amélie Lucas-Gary / Julien Carreyn)

J’ai reçu ce livre dans une enveloppe simple, blanche, de la taille des cartes postales qu’on s’envoyait au siècle dernier. Des cartes postales dont on n’est pas nostalgique, pas vraiment, ça serait absurde. La cartepostalisation du monde, la disparition du facteur Vérité, le charme horrifique et fascinant de ces monuments de papier de notre civilisation kitsch, de tout cela qui se poursuit sous d’autres formes on n’est pas nostalgiques, non, mais de simplicité oui. D’images simples et de mots simples pour dire toute l’idiotie de notre condition complexe. Et c’est tout ce qui se promet quand on lit au dos de la bête blanche : « Éditions Vanloo ». D’Amélie Lucas-Gary à Arno Calleja, jusqu’à Milieu d’Adrien Lafille, j’ai pu apprécier ce que ce que ce décalque de l’encre du tampon sur la chair blanche de l’enveloppe annonce comme bonheur de lecture.

Mais les lectures sont aussi des plaisirs de l’attente. J’ai retourné l’enveloppe et regardé fixement les deux timbres noirs de Marianne. Ils se sont mis à se détacher comme des détails étranges en une hallucination involontaire. J’ai alors véritablement eu la sensation un instant, moins d’un instant, que ces deux timbres étaient des icônes mauvaises, maléfiques, comme des présages effrayants, deux papillons sphynx tête de mort venant bourdonner à l’intérieur de mon crâne. Il est difficile de rendre compte de ce que ces phénomènes ont d’extrêmement fugaces, leur nature d’images rajoutées dans la pellicule de notre cinéma intérieur.

C’est étrange de confier maintenant ces états un peu ridicules de la pensée probablement suscités par l’appréhension du titre des Trois crimes que je pressentais dans l’enveloppe, quand la lecture de ce livre nous éloigne radicalement de ce côté Nerval de carte postale et d’ersatz de romantisme (effet Werther-Bovary). Car il n’y a rien de tout ça dans ce texte. Au contraire, la brillance minérale de chaque phrase se détache sur la page, livrant de manière brute, et successivement, ces trois crimes sans liens entre eux que cela : « Une femme tue une femme ». L’absolue clarté de la formule a une puissance de pure grammaire, l’équilibre redoutable de la réalité nue. « Une femme tue une femme ».

Il y a dans Trois crimes une économie du propos qui conjure l’irréalité du meurtre. Rien de Nouveau Détective ici. Ce sont les catégories grammaticales qui mettent en exergue la violence absolue : « la tueuse », « la tuée », « la première», « la seconde », « la debout », « chevelure », « cheveux courts », « une fille », « une femme ». Détermination, indétermination. Le langage comme fonction. Opérateurs du meurtre. La déréalisation s’ancre à la fois dans ces catégories abstraites et paradoxalement en même temps dans les effets de réel, dans ces détails qui viennent découper des signes qui ne font signes vers aucune explication : « la première porte un jean, la seconde une tresse / dite « française » » « un tube une fiole un flacon / on s’en fout ». L’incompréhensibilité du meurtre n’est que plus frappante d’être ainsi à la fois désignée dans l’impersonnel du langage et rendue sensible dans ces détails soudains comme des gros plans psychiques : « regarde la nuque de la première / en pensant à un bouquet / des anémones / on est en hiver ».

La mise en scène découpée par ce texte centré et espacé dans la page construit le film mental où les séquences de celui, bien réel, de Julien Carreyn n’apparaît que par quelques frame elliptiques, fenêtres sur un autre monde. Comme on est loin de mon cinéma plein de papillon de nuit et de réflexions empruntés à la « Théorie critique ». La force de ce texte réside dans cet écarquillement de la page et du sens où le crime se détache dans le trou noir de la représentation avec une clarté argentique, dans tout ce que l’histoire retire et redonne à l’irreprésentable à partir de cette littérature indicielle.

Amélie Lucas-Gary, Julien Carreyn. Trois crimes. Editions Vanloo. 2021.

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Un commentaire sur “Trois crimes (Amélie Lucas-Gary / Julien Carreyn)

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  1. J’ai pu apprécier ce que ce que ce décalque de l’encre du tampon sur la chair blanche de l’enveloppe annonce comme bonheur de lecture : oui, le plaisir de l’enveloppe, du papier, de son odeur font partis du plaisir de la lecture. d’où ma difficulté de passer au digital. Intrigant ce livre en tout cas.

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