La mesure de la joie en centimètres (Arno Calleja)

Qu’est-ce que la mystique sinon l’intense sensation, immobile et vertigineuse de notre imbécillité ? D’un ravissement et de la contemplation de l’état d’idiotie ? Qu’est-ce que désigne la mystique sinon l’expérience – non le discours – de ce qui se donne dans ce refus de la vision, dans ce privilège donné à la voix, à ce qui excède, mais qui est aussi une soustraction (paradoxe qui n’est paradoxe que dans ce monde du logos, précisément), qui est un défaut particulier donnant à voir le réel de la pensée, de l’être (à voir), de l’imbécillité du réel. A tous ces égards La mesure de la joie en centimètres (Vanloo, 2020) est un récit mystique, d’un mystique contemporain. Non pas une répétition, mais une réévaluation de l’expérience qui s’y donne dans notre société nihiliste et désenchantée.

Il y a, à aborder un tel sujet d’une telle manière, à biaiser le savoir sacré, la crainte de voir toute la Babel sombre de la bibliothèque menacer de s’écrouler sur soi. Pourtant la mystique est bien ce qui annule les savoirs – expérience du non-savoir en même temps que savoir absolu (Bataille, sors de ce corps). Voilà quelque chose que l’on croirait réservé à la révélation et à un temps archaïque, loin de notre contemporain. Or. Non pas. Il me revient en mémoire, la voix et le spectre de Derrida dans Ghostdance : « On pourrait penser que la science, la technique laissent derrière eux l’époque des fantômes qui étaient l’époque des manoirs, d’une certaine technologie fruste, d’une certaine époque périmée alors que je crois au contraire que l’avenir est aux fantômes, et que la technologie moderne de l’image, de la cinématographie, de la télécommunication décuple le pouvoir des fantômes et le retour des fantômes… »

Et c’est ce que l’on pourrait dire de la mystique que l’on croirait appartenir à un passé lointain, à des naïvetés d’épileptiques mal diagnostiquées, à des auras migraineuses mal interprétées, à des psychoses tout à fait actives. Pourtant il serait faux de penser ainsi, et faux de croire aussi que cette expérience pourrait se répéter sous les mêmes formes quand tout, dans notre expérience du monde, a changé. Cette fascination du miraculeux comme d’un paradis perdu, rejouant la crise, les larmes et l’extase, de nombreuses fictions ne cessent de la remettre en scène, redite paresseuse du frisson d’un innommable qui ne peut pourtant qu’avoir changé de dimension dans notre monde. A cet égard les créatures de Lovecraft disent, je crois, à leur manière, ce changement de monde, ce nouveau rapport à l’innommable, à ce que la religion a tenté de canaliser, à la peur archaïque, ancestrale qui nous habite.

C’est dans cet ordre de transformation, à l’égard de la mystique, que se trouve le livre de Calleja. Cette expérience particulière de l’érotisme et de l’absence, cette expérience de l’imbécillité, de la perte de la langue, de l’excès et de son défaut, de son effacement et de son renouvèlement, que l’on a appelé la mystique, le texte d’Arno Calleja le remet en scène dans notre contemporain. Il la rejoue non sur le mode spectaculaire, avec les yeux révulsés, les grands orgues de nuit, mais dans le quotidien le plus vif, dans la misère sociale et sexuelle de deux jeunes hommes frôlant l’âge du Christ et partageant peut-être quelque chose de l’innocence d’un Prince Mychkhine. D’un prince Mychkine magasinier au Leroy Merlin de La Valentine, passant ses soirées à boire de la bière et ses journées à regarder douloureusement les filles sur la plage des Légionnaires à Marseille – on pourrait d’ailleurs poser l’hypothèse que ces deux personnages, le narrateur et Benoit, n’en font qu’un. Symboliquement déjà, sûrement, unis dans une communauté de destin autant que de sensibilité. Mais aussi au cœur du récit jusqu’à la décision finale du narrateur (celui-ci est d’ailleurs longtemps le seul à rencontrer Benoit, mais cette piste fantastique du dédoublement n’est pas la plus fructueuse car ce qui se joue, je crois, dans ce récit, n’est pas tant pas le fantastique, l’hésitation sur la réalité des évènements, hallucinatoires ou non, que précisément cette défaite et cette reprise de la mystique).

Comme dans toute histoire mystique, tout commence par une rencontre. Ici c’est celle du narrateur – Bertrand ? – et de Benoit, sujet de la révélation, médium de voix variées : « 1 – des voix cosmiques non-identifiées venues de très loin à l’autre bout du cosmos 2 – la voix de dieu lui-même ou d’un de ses représentants attitrés 3 – mais aussi la voix des morts ». Dans ce nom de Benoit (Benoit, Benêt, Béni) se dessine donc la figure de l’Idiot. On sait que cette figure a été réévaluée par Deleuze qui en fit un « personnage conceptuel ». De Nicolas de Cues à Bartleby en passant par Descartes, Mychkine, Nietzsche, Benjy dans Le bruit et la fureur de Faulkner jusqu’à Guyotat, l’Idiot est la figure qui interroge vraiment, c’est-à-dire qui interroge sans avoir de réponse déjà formée, sans avoir de réponse tout court, qui laisse la réponse ouverte. Il est aussi celui qui ralentit la pensée face à l’intensification moderne (voir le livre de Tristan Garcia sur le sujet), celui qui est mis à l’écart et suit ses propres règles, attentif à ce que les autres ne perçoivent pas. L’Idiot se confronte à ce que tous fuient : le réel – c’est-à-dire le tragique, si l’on reprend l’analyse de Clément Rosset poursuivie jusque dans Le Réel, traité de l’idiotie. Y compris dans ce que ce réel peut avoir d’insensé. Dont acte.

Résumons bêtement l’histoire (la bêtise n’étant pas, hélas, l’idiotie) : un homme rencontre un ancien camarade de collège devenu mystique, ils se mettent à traîner ensemble jusqu’à ce qu’une fuite d’eau apparaisse dans l’appartement de ce medium et qu’il faille composer avec les voisins pour en trouver l’origine.

Au centre de l’histoire se trouve donc Benoit. Par un étrange effet d’intertextualité, ce Benoit fait aussi signe discrètement vers le Benoit de Claro (Benoit « sans flexe » lui aussi), paru un an plus tôt, figure hantée par les ectoplasmes dont Derrida nous a déjà permis de déceler la proximité inattendue dans le déni, jetant un pont entre les histoires de fantômes et celles de mystique (Claro a d’ailleurs rendu compte du livre de Calleja d’une façon qui ne peut qu’obliger à beaucoup d’attention pour s’exhausser à sa hauteur). Benoit est donc ce camarade de collège du narrateur qui occupe les premières lignes du livre que le narrateur finit par rencontrer, 15 ans après leurs années d’études :

« C’était un garçon mystique grandement mystique. Toujours seul avec dieu. Il ne le quittait jamais. Un garçon seul avec des grandes forces cosmiques qui sont grandes et mystiques. Et avec lesquelles il restait avec. Dans une solitude complète. Il vivait à Marseille dans un studio. C’est-à-dire une ville grande avec des marins-pompiers et des filles avec des belles fesses rondes qui marchent. »

Cette voix qui nous parle, cette voix longtemps sans nom, est celle de cet autre imbécile, cet autre Benoit menant l’histoire depuis cette innocence de l’écriture, depuis cette voix vierge de littérature – cette langue magiquement simple, sans virgule, sans emphase et pourtant hypnotisante. Vierge de littérature comme il est vierge des femmes. Et ce désir, cet érotisme lancinant, semble au cœur de cette nouvelle mystique. C’est ce qui nous est tout de suite dit de Benoit : « Il était peuplé. De dieu et les fesses. Peuplé des deux. » La vérité du regard de Benoit comme celui du narrateur est faite de cette idiotie face à l’écriture et face au désir, face aussi à ce qui arrive d’inexplicable et qui rendrait chacun idiot, incapable de comprendre comment une telle chose serait possible – point final de la révélation de ces « démêlés de voisinages lié à une grande fuite d’eau » occupant la grande partie du livre.

Cet érotisme n’est pas refoulé dans une spiritualisation des apparitions, métaphorisé dans des alliances de feu, dans des formes métaphysiques, mais ramené à la douleur du désir et à son inaccomplissement : « Une fille me tuait quand je la regardais. » Passant des heures sur la plage, dans la rue à désirer des corps, la concupiscence est ici soustraite à toute la morale qui pèse d’ordinaire sur les désirs, et l’imbécillité du narrateur et de Benoit a cette grâce de ne pas voir de mal dans ce désir si ce n’est l’absolue timidité qui les retient de toute approche. « Il me parlait d’un dieu qui n’était pas un dieu de religion mais un dieu de solitude quand tu es un garçon de 28 ans qui est seul tu accueilles ce dieu de solitude et il ne te quitte plus jamais. » Tout se dirige d’ailleurs pour le narrateur vers ce rapport de fascination malheureux qu’il tente cependant de transformer par une suite d’exercices spirituels : « travailler ma vision. Ne plus être tué par ce que je voyais. Pouvoir regarder une fille sans être tué. Pouvoir la regarder froidement et la comprendre d’un regard et m’arrêter à cette compréhension. En général tout regarder froidement. Et puis alors laisser monter. Laisser monter le froid de l’œil à la tête et pouvoir penser froidement.  Et en rafales. Sans trier les pensées. »

Peut-être que c’est ainsi, dans ce rapport raté de l’époque à l’érotisme comme à la mystique, que se dit quelque chose d’important, dans le creux de cette solitude et de cette incapacité à gérer son désir. Ce qui ne réduit pas l’expérience mystique à la sublimation d’un refoulement, ou l’érotisme à une morale ou à une jouissance : que l’expérience spirituelle soit autre chose qu’un dogme ou une superstition, que l’érotisme soit autre chose qu’une petite mort, que la littérature soit autre chose que le grand style fait d’adjectifs et de cadences, c’est la possibilité non pas suggérée mais plutôt ouverte par le texte, par-devers lui ai-je envie d’écrire.

La rencontre fortuite du narrateur et de Benoit, rue d’Endoume à Marseille, 15 ans après la période du collège, déclenche ainsi l’épisode central de ce livre, une révélation lente comme une fuite d’eau. Amenés à se fréquenter le narrateur découvre les cahiers dans lesquels Benoit se fait le sténographe frénétique des voix qui le contactent, messages venus d’ailleurs, du passé comme de l’avenir, des vivants comme des morts et de toutes les forces entre les deux et jusqu’au créateur lui-même. Comme tout livre imaginaire qui se respecte, ces cahiers sont entourés de l’aura négative de n’être jamais intégrés au texte, et d’acquérir ainsi des propriétés magiques infinies (ce qu’on pourrait nommer l’« effet Necronomicon »). Mais ce mystère est réduit à néant par un geste encore plus généreux, de pur abandon, au contraire de toute mystification littéraire, contre toute littérature, ces cahiers n’étant que le medium du medium, que la surface froissée de ces pensées lointaines vouée à disparaître une fois transmises à leur destinataire : « maintenant le message menait sa vie propre. Une autre propre vie qui n’avait plus à voir avec l’écriture et Benoit alors n’avait plus l’utilité du cahier ».

Il y aurait à dire sur ce qu’implique ce rapport au medium, à la lettre, à la voix, comme à l’inévitable destinerrance de toute correspondance, même avec l’invisible. Et c’est peut-être cette logique d’un message qui ne peut jamais arriver à destination parce que contradictoire qui se lit, in fine, dans ce message des morts aux vivants, qui, selon Benoit, veulent tous faire signe vers cela :

« faire dévier [les vivants] de l’inévitable angoisse de vivre »

Faire dévier l’inévitable, sachant ce changement impossible mais ne pouvant faire autre chose que de se mettre en relation pour différer cette angoisse, cette angoisse inévitable, l’angoisse de vivre. Ce beau paradoxe ne peut que me rappeler – inévitablement – la petite fable de Blanchot maintes fois citée :

« – De toute manière tu es perdu.

– Je dois donc cesser ?

– Non, si tu cesses, tu es perdu. »

Ces voix sont donc le monde de Benoit, mais il demeure dans une expérience solitaire. C’est une étrange communauté qui se met en place dans cette relation de Benoit à ses voix, à l’inverse des communautés humaines antérieures qui se formèrent autour de ces figures mystiques et à la recherche de ces expériences particulières. Au contraire, la communauté qui se forme autour de Benoit n’est plus d’humain mais seulement « d’étranges étrangers » pour le dire avec Timothy Morton, celle des vivants et des morts, des entités présentes et à venir, accueillies sans distinction et traités avec la même humilité, la même simple dévotion à son travail de médium. Même si la mystique contemporaine, celle de Benoit, est celle de la solitude, de l’isolement, de la marginalisation, de l’incompréhensible d’un autre rapport au monde, signant l’atomisation contemporaine des individus et les difficultés des collectivités de fonctionner autant que de se mettre en relation avec ce qui les dépasse, elle est donc aussi, en même temps, l’abord d’une communauté étendue à l’entièreté des « forces cosmiques » du monde, rejoignant quelque chose aussi, positif cette fois, de notre contemporain – là encore non désigné directement par le récit, mais ouvrant par celui-ci – cette préoccupation vers ce qui mêle toutes les parties composantes du monde, des pierres aux esprits, des vers de terre au Gulf Stream, du chamanisme à l’écologie, du néo-paganisme de Starhawk à la zone critique de Latour.

Qu’un livre soit fait d’ouvertures et d’appel à la divagation, de renversements et de quelque chose de cosmique, de quelque chose aussi de la grâce et du monde, voilà ce qui se donne aussi.

« C’était les jours que je voulais vivre ».

A lire ailleurs :

L’excellent blog de la Viduité : https://viduite.wordpress.com/2020/10/08/la-mesure-de-la-joie-en-centimetres-arno-calleja/

Et Hugues de la Librairie Charybde (Paris 12e) : https://charybde2.wordpress.com/2020/11/06/note-de-lecture-la-mesure-de-la-joie-en-centimetres-arno-calleja/


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