La Maison indigène (Claro)

Il faudra des mots pour dire ces livres qui sont parus au seuil de l’épidémie, laissés dans des cartons non-déballés, des livres comme des maisons à l’abandon. La maison indigène de Claro, est une de ces maisons abandonnées, non plus habitées par les ectoplasmes de Substance (2019) mais par les spectres. Les spectres, c’est ce qui ne cesse de revenir, de se promettre depuis l’avenir : « Un revenant étant toujours appelé à venir et à revenir, la pensée du spectre, contrairement à ce qu’on croit de bon sens, fait signe vers l’avenir. C’est une pensée du passé, un héritage qui ne peut venir de ce qui n’est pas encore arrivé – de l’arrivant même », rappelait déjà Derrida. La revenance, la spectralité, c’est ce à quoi on ne peut pas se soustraire.  C’est ce qui promet en nous. C’est aussi, le geste improbable de ce qui ouvre à l’hospitalité. Une hospitalité paradoxale : « Dès qu’il y a spectre, l’hospitalité et l’exclusion vont de pair. On n’est occupé par les fantômes qu’en étant occupé à les exorciser, à les mettre à la porte. » (Derrida, always again).

Et ici le spectre, celui de la Maison indigène, de l’histoire familiale pied-noir s’incarne dans une maison.

Histoire d’un oubli. Histoire des temps mêlés. Histoire des fils et des trames, des pertes et des drames constituant les rapports à une ascendance paternelle difficile, de ces pères qui sont eux aussi des « fils perdus », des pertes qui s’accumulent et constituent le tissu troué du texte. Les absences et les manques. Ce que l’imagination comble et commente, déchire et reconstitue. Cette enquête tire des fils dont les dessins serrent de plus en plus à la gorge. Histoire étranglée, « pieds-noirs et mains sales », histoire de la colonisation algérienne, de littérature et d’architecture, de mutisme et de mépris, de retour et de détours magnifiques.

 

Claro reprend à la fin de son texte les trajectoires échevelées de ces fils dont l’enquête se noue, faisant la navette entre des temporalités différentes, entre la France et l’Algérie, entre l’indigène et le colon, entre la poésie et le récit, donnant à lire l’extraordinaire texture hantée par la figure absente du père, Henri Claro :

« J’ai voulu Camus et convoqué Le Corbusier, réveillé mon grand-père dans sa tombe des bords de Loire, j’ai donné des coups de pied dans le cadavre d’Ali la Pointe, traité Yacef Saâdi de maquereau, obligé Meursault à contrefaire le rire d’écorché de Fernandel, marché sur la cape de Visconti pour qu’il se casse les dents sur les rails du tram algérois, dérangé tout un rang d’écrivains pris entre deux rives, donné des coups de coude dans les côtes de Grenier et de Roblès, forcé Jean de Maisonseul à jouer les guides aveugles et clairvoyants, j’ai fait tout mon possible pour ne croiser aucun Arabe, ainsi qu’on me l’a conseillé, j’ai roulé et blanchi la Casbah dans la farine coloniale, j’ai donné des coups de hache dans l’yggdrasil généalogique, traqué les divers domiciles où résida le poète à la barbe-ruche , j’ai fait tout cela et n’ai pas trouvé, pas retrouvé l’odeur du père (…) »

Cette maison donne le vertige à savoir ainsi nous tirer par la manche tandis que de nouveaux tiroirs s’ouvrent, des portes claquent, des coïncidences se percutent. On se rappelle de Breton présentant l’enquête et le hasard objectif présents dans Nadja : « Je persiste à ne m’intéresser qu’aux livres qu’on laisse battants comme des portes, et desquels on n’a pas à chercher la clef ». Un livre, une maison ouverte, et le vent des histoires qui la traversent. Pourtant d’autres coïncidences en nous se font aussi. Il n’y a pas que celles que l’auteur souligne, dans leur hasard objectif, mais celles qui se font en nous, lecteurs, à partir de ce texte.

 

Ainsi je n’ai pas pu lire ce livre sans le spectre de Derrida, malgré moi, à cause d’abord de l’hantologie des Spectres de Marx par lesquels je commençais ce texte, et malgré tout, malgré toute la résistance de Claro à toute nostalgérie, par la sorte de circonfession qu’a forgé Derrida pour ce type de récit si particulier de soi, fait de circulation, d’entour, de vortex, de détour et de section, de liaison et de détachement, de promesse et d’abandon.

 

Circonfession sans jugement, sans regret, mais constituée de ce mouvement qui tourne autour des indices jusqu’à l’étourdissement, jusqu’à l’hallucination des coïncidences, jusqu’à devenir fou autour d’un poème cryptique où l’on cherche à saisir le Ptyx de ce père à l’image manquante.

 

Circonfession aussi parce que ce livre tourne autour de l’autobiographie tout en faisant autre chose que se donner en pâture dans une supposée vérité, dans une transparence trompeuse, un soleil aussi aveuglant que celui de L’Étranger. Au contraire c’est l’obstacle même, cette « Maison indigène » construite par le grand-père, Léon Claro, pour le centenaire de la colonisation de l’Algérie, qui devient la matrice même du texte.

Avec cette « maison mauresque » ayant suscité le premier texte littéraire de Camus entremêlé à l’histoire personnelle de la famille Claro, ce sont les charmes et les larmes de cette histoire algéroise du 20e siècle qui se rappellent nous, de la visite éblouie de Le Corbusier dans les maisons closes à l’adaptation de l’Étranger par Visconti en passant par la Bataille d’Alger de Pontecorvo.

 

Cette maison que nul n’habite (maison-modèle d’exposition) et ce texte de Camus offrent au traducteur de La Maison des feuilles les quatre murs blancs de la page où « seul dans cette pièce, on est au milieu des autres, à l’abri des regards mais non des voix qui nous parviennent ». La maison diffracte, ouvre le « palais de la mémoire » cher à Aristote, mais si les voix y spectralisent à merveille, les figures disparaissent.

Autoportrait avec père absent : la statue de commandeur s’effrite, se dissout dans la nuit des bars traversés avec ce père mort à l’aube de la naissance de Claro écrivain à 24 ans. Le texte, la mort du père, la maison indigène. Cela résonne dans ce palais de la mémoire. Le texte, le père, la maison indigène. Cela se conjugue avec la distance et l’on en guette les échos, les mirages. L’enquête du fils ne se fait pas quête du père perdu mais anti-destin où à la fois se conjure la mort, l’image du père, le refus de l’Algérie, et en même temps se dit le refus d’une destinée, d’une racine, d’un récit des origines, des atavismes de la famille. Si origine il y a, c’est l’origine de la perte qui se donne à lire.

Ce texte de Claro laisse entrer la lumière dans cette « maison indigène », laisse aussi l’ombre se porter sur les murs, bouger avec le temps, sans espoir de voir un jour les ombres porter la trace des visiteurs disparus. Ce texte, cette maison, ont cette simplicité commune, une simplicité faite de motifs clairs, d’une dissymétrie volontaire, avec des traces d’espadrilles dans la pierre, trace des déambulations de la mémoire. Ce texte, cette maison, ont aussi en commun leur facture : maison « mauresque » de 1930, reconstruite à l’identique des maisons du début de la colonisation, elles-mêmes influencées par d’autres styles, la créolisation de l’imaginaire familial que rencontre Claro fait part à cette dimension hybride, monstrueuse, refabriquée, avec ses parts de contrefiction, de reprise et réinvention, tout en ayant toujours à cœur, comme Léon Claro, de donner fidèlement la reconstitution de cet édifice.

Loin des nourritures terrestres, des « famille, je vous hais » de Gide, proche du lyrisme contrarié de Camus, Claro donne un texte où la poésie est sans cesse présente quoique jamais affichée comme telle. La poésie c’est la question de la tradition familiale, celle du père, poète plus raté que maudit, comparse et hôte de Jean Sénac, son ami, mais c’est aussi ce que la poésie fait à la dimension autobiographique, à la narration, dans sa manière de faire revenir et dévier les faits, d’ouvrir les portes et les fenêtres, d’infiltrer le texte dans ce devenir-livre de l’expérience où il doit se méfier de toutes les métaphores, de toutes la facilité des glissements de sens, pour accéder au soleil lucide de la langue portée à son incandescence.

 

Loin d’être la résolution d’une vie, l’histoire d’un fils perdu comme son père, jamais racheté par l’écriture, la Maison indigène, ne cesse de se représenter, de se reprendre, de se détruire, de se refaire. Fils de cet « étranger », celui de Camus, celui de Baudelaire, et celui qu’a été son père, Claro se lie à d’autres livres, à d’autres histoires, se livre à d’autres voies que ceux des bâtisseurs, retrouvant une image d’une autobiographie en ruine mais offerte au ciel, où « les murs sont en feu, le toit est à tout jamais inexistant afin que les aérolithes s’y précipitent plus aisément ».

« Dans ma lignée, la fibre du bâtisseur s’est vite tarie. Il est vrai qu’à ma façon je bâtis quelque chose, même si le matériau que j’utilise n’a pas la dureté de la pierre, encore qu’on y puisse discerner quelques empreintes fossiles, affleurant péniblement à sa surface un peu trop carnée. Mais je divague : je ne bâtis rien. Ce sont ruines que je bricole, des ruines en strates successives, de livre en livre, s’écrasent l’une l’autre ou s’interpénètrent. Aucune maison où habiter, même de papier. Les murs sont en feu, le toit est à tout jamais inexistant afin que les aérolithes s’y précipitent plus aisément, on ne serait parler de portes sauf à comparer une gueule affolée à quelque huis chimérique, quant aux fenêtres, oubliez, depuis mes livres on n’a vue sur rien, tout est calfaté au sang, un sang plus dense et opaque que la gutta-percha, mais je veux bien consentir une cave ou un entresol, et tant qu’à faire de pénibles souterrains qui ne mènent nulle part quoique circonvoluant telles des entrailles inavouables. »

Soit. Alors, comme dirait  Derrida, disons : «  vive les fantômes ! »

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