Hic (Amélie Lucas-Gary)

Hic, haec, hoc, ille, illa, illud, iste, ista, istud. Des mots qui s’enchaînent dans la mémoire comme des formules magiques, remontant le temps, le temps de l’enfance où ces mots s’impriment dans le sursaut des voyelles et le choc des consonnes, telle une comptine. Que peut-on conjurer en chantant Hic, haec, hoc, ille, illa, illud, iste, ista, istud ? Quelles herbes de Thessalie manquent encore à cette invocation dans nos imaginaires où s’installent, paupières fermées, des nuits chaudes et sauvages dignes d’Ééa ou de Colchide, afin qu’apparaissent les visages langoureux et ombrageux d’Hécate ? Plus puissamment encore que le rosa rosa rosam rosae rosae rosa (préfiguration secrète à la poésie de Gertrude Stein) hic haec hoc c’est aussi d’autres mondes où le masculin, le féminin et le neutre se désignent et se conjuguent dans des métamorphoses intrigantes, où les choses s’animent, les sentiments s’enflamment. Ce lointain est encore ici, dans la sensualité du monde comme dans l’effleurement de la langue et l’inventivité de la narration.

 

9782021442779-475x500-1.jpg« Ici et ailleurs, la matière est fiction. »

Hic d’Amélie Lucas-Gary a ce charme cosmique du récit où l’ici accueille en son sein l’ailleurs. Dans ce récit elle transpose sa maison d’Ivry-sur-Seine dans un temps à rebours, s’échelonnant de 2036 au Big Bang, chaque chapitre constituant une étape dans ce voyage immobile dans le temps : 1950, 887, Madgalénien, Lutécien, formation de la Terre, grande recombinaison, baryogénèse, jusqu’à ce point zéro où le temps et l’espace cessent d’avoir un sens, repli infini juste avant que l’extension de l’univers reparte, nous reprojetant dans un présent néo-zélandais où tout ce temps traversé se réinscrit subtilement – présent du disparu raconté, passé éternel des atomes métalliques de ce monde, futur des enfances à devenir.

 

Comme dans Vierge, on se réjouit de la facilité avec laquelle le récit saute, dans la première partie, d’un temps à un autre, se liant par des détails, des indices ténus, établissant des ramifications et multipliant les possibles comme les histoires à partir du seul lieu d’Ivry-sur-Seine :  jeux près l’usine,  porc dévorant un cadavre,  anneau qui s’enfonce dans l’eau du fleuve,  crocodiles aux yeux brillants « de lune et d’appétit », protoplanètes en forme de lézard, liste d’éléments atomiques. Tout un ensemble de temps et d’espaces ne créant pas du fantastique mais un réel cosmique dans le sens d’un cosmos comme monde qui nous entoure et nous traverse en permanence et dont nous ne sommes, pour le dire avec Merleau-Ponty, que des rayons (Le Visible et l’Invisible).

Après ce temps long, déployé en courtes séquences, tout se mêle dans la seconde partie,  profitant de toutes ces évocations passées pour se souvenir sans cesse des éléments qui, ici et maintenant, hic et nunc, vont rejoindre le présent aux dimensions multiples.

« Ses dernières visions, sortes de décharges, avaient eu des allures extravagantes de météorites, de déjections animales, matières organiques ou minérales. »

Dans l’or brille quelque chose des heurts des supernovae, dans le recensement des jours passés quelque chose d’un lutécien oublié, dans les apparitions et les disparitions de la vie les cycles de formation de la terre, dans les changements de la lumière d’une mer qui « a changé de bleu dix fois » dans la journée la composition de dizaines de mondes, comme si dix univers s’étaient succédé en une journée, avec à chaque fois, de manière invisible autant de bombardement de météorites glacées, de chimie organique recomposant la vie. Le cosmos se réinvestit dans ce quotidien de la seconde partie par des effets d’imprégnations et d’irradation commencés dans la première partie du livre.

La beauté de ce séjour d’écriture en Nouvelle Zélande est donc éclairé par le dispositif ingénieux du livre où dans les fragments de cette résidence d’écriture, dans l’ordinaire de la vie de l’écrivain, dans ses contacts avec un lieu étranger, une culture nouvelle, avec ses proches et ses lointains, ses mots et ses moas, sans jamais insister, tout le cosmos est présent par affleurements, par effets de miroitements du soleil sur la mer, par un prénom qui revient, par une histoire familiale et intime qui ouvrait déjà le livre dans la belle lumière pluvieuse de fin d’après-midi.

« Quelque chose point où la langue nait. »

In fine toutes les dimensions du livre sont merveilleusement recroisées, l’enfant du futur, la naissance de l’univers et la naissance de l’écriture, toujours recommencée.

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Moa, espèce disparue de Nouvelle-Zélande, hommage à l’autofiction ?

 

Hic, Amélie Lucas-Gary. Paris : Seuil. Fiction et Cie. 2020. ISBN : 9782021442779

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