Les échappées (Lucie Taïeb)

Il est des livres dont on referme les pages sur un murmure étrange. Un livre que l’on n’a pas envie de comprimer dans les murs d’une critique tant il s’est ouvert à nous, tant il a ouvert en nous d’échappées, de transformations silencieuses. Tant il semble ainsi nous demander d’accomplir en nous ce mouvement de se délier, de produire poétiquement un autre rapport au monde. De se délier des assujettissements en s’inventant une liberté. Il est des livres ainsi qui nous dirigent vers une manière d’être et une manière de lire. Lire en effaçant les frontières, lire en s’émouvant des mouvements de disparitions le parcourant.

 

Face à la dénégation de l’imaginaire plutôt que du réel, les deux récits qui se tissent dans le livre produisent une sorte de morale de la discrétion qui s’imprime en nous avec une justesse et une puissance inédite. Face à une société de la performance, du travail et de l’aliénation, on aurait pu être tenté de faire surgir une voix de la Résistance haranguant les consciences, appelant à la guerre civile, à la désobéissance, soulignant les lâchetés et les injustices de notre situation. Face au déni de la mort, on aurait pu imaginer rapidement que l’acceptation soit l’unique manière de répondre au traumatisme.

 

C’est tout à fait autre chose que propose Lucie Taïeb dans son livre. L’histoire de Stern et celle d’Oskar, bien que séparées et sans point de conjonction se rejoignent dans un rapport à l’effacement.

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Pour autant il ne s’agit pas d’idéaliser une manière douce, sourde et silencieuse pour elle-même, j’y reviendrai. D’ailleurs, parler avec violence de la révolution, en parler comme d’un volcan en éruption peut-être aussi une chose magique. C’est ce qu’a fait il y a peu luvan dans Susto (La Volte, 2018) dont on n’a trop peu parlé. Récit où une communauté accrochée à un volcan en éruption dans un Antarctique en voie de réchauffement se révolte pour survivre tandis que les quartiers sont submergés et que ses divisions doivent disparaître, Susto est un livre éruptif, détonnant, joyeux et rayonnant, bouleversant et inventif, un livre foisonnant de personnages et de péripéties. Ainsi Susto, par une méthode opposée, arrive, je crois, au même résultat que Les Échappées (et nous laissant pareillement sans voix), nous laissant imaginer sur un tout autre mode cette résistance au monde tel qu’il se fabrique sous nous yeux.

 

En mode mineur, Les Échappées proposent un art de la discrétion que Pierre Zaoui a su remettre à l’honneur, lui qui a aussi écrit avec La Traversée des catastrophes, sorte de «manuel de vie à l’usage des survivants».

Car Les Échappées est lui aussi un livre de survivance. On retrouve dans ce livre cette volonté sourde de résister et de survivre même en se défaisant. Non pas en idéalisant un récit spectaculaire d’émancipation, de métamorphose, de dépassement, mais en cheminant au contraire souterrainement, comme une eau lente, en déjouant la prise par un mutisme faisant dérailler le discours. Le discours ? Disons les discours, tous ces récits que l’on a envie de plaquer sur autrui.

 

La révolution qui s’accomplit dans le livre se fait en silence, en écoutant une femme à la radio raconter son quotidien. C’est cette voix, la voix de Stern qui fait irruption dans la matrice d’une société aliénée à un travail mythifié jusqu’à l’épuisement et qui est moins une dystopie qu’une mise en exergue de la société de la « fatigue d’être soi » (Alain Ehrenberg) conduisant à la tentation contemporaine de « disparaître de soi » (David Le Breton). De manière parallèle, dans le travail de deuil qui s’accomplit chez Oskar, c’est la transformation muette de son identité s’altèrant avec les morts, réels ou imaginaires, pour survivre avec eux.

 

Il y a là-dedans quelque chose d’extraordinairement vivant, se rapprochant de la vie des plantes qu’Emanuele Coccia a examiné pour rappeler que ce vivant longtemps exclu de la philosophie peut permettre de repenser la philosophie elle-même depuis ce Dehors. Et il y a quelque chose dans ce livre de la résistance des plantes, de leur vie céleste. Il y a quelque chose de plus qu’une simple irrigation de l’imaginaire par une eau plus lente, rejaillissant en bourgeons, en affleurement et en eaux vives. Il y a quelque chose de fondamentalement, étrangement végétal, terreux dans cette porosité et cette hybridité des récits où l’on passe par capillarité de la fable de Stern au récit d’Oskar, où tout le livre se découpe en cycles et saisons : été, automne, hiver et joli mois de mai.https://www.editions-lanskine.fr/sites/editions-lanskine.fr/files/medias/Capture_decran_2019-01-24_a_16.28.26.png

Un devenir-plante est donc peut-être une des échappées possibles. En tout cas c’est une des attentions au monde qu’il faut relever, une des dimensions poétique autant que politique, autant de dimensions inattendues de ce livre qui sont aussi présentes dans les poèmes Peuplié (Lanskine, 2019) que Lucie Taïeb fait paraître cette même année.

Ainsi Les Échappées est un mouvement poétique et narratif occasionnant des transformations mentales, infusant un étrange devenir qui ne passerait pas par le conflit mais par la disparition. Qui ne serait pas l’assomption de la révolte pure, mais l’infusion lente d’une dépossession de soi contre les récits que l’on veut nous faire assumer à toute force.

Pourtant, redisons-le, ce qui réussit dans ce livre, c’est que dans les deux récits, cette disparition, cette transformation n’est pas un naïf éloge de la douceur. La disparition n’est pas cette disposition éclairée illuminant d’un sourire toutes les difficultés. L’effondrement et la disparition des salariés comme le mutisme d’Askaro sont des symptômes d’une douleur profonde, intériorisée. La violence du choc de la disparition est là, toujours, avec ses fêlures. Et s’ils arrivent à suivre leur propre voix dans cet anéantissement, c’est aussi en reconnaissant la part de malheur qui existe dans ce processus.

Alors il faudrait revenir sur ce devenir-plante. Car ce à quoi nous avons affaire ici ce sont des histoires humaines. Avec l’imprévisibilité, l’impermanence qui va avec. Avec les retournements et les abandons. Ce n’est pas qu’un devenir-plante serait une solution, nous coupant de toute réaction, répondant à la brutalité du monde par une atonie détachée. Au contraire peut-être, ces échappées peuvent désigner cette façon de multiplier les façons d’être affecté et de retourner la disparition en une force de lutte discrète contre les violences symboliques, disparition de fait plus subie que choisie, mais pouvant aussi mener à une forme de survie.

Avec Les Échappées on a envie de tenter tant de lignes de fuites. De tenter une saisie ontologique aidé de Levinas et son texte de 1936 « De l’évasion », au-delà de la gelassenheit heideggerienne. On aurait envie de suivre ce détournement de l’effondrement, si présent écologiquement, et prenant des dimensions sociologiques, fantastiques si significatives – de la force qu’ont les fictions. On aurait envie de suivre une nouvelle psychanalyse de l’informe où seraient analysés ces cas. On aurait envie de voir si Stern et la poésie de Nelly Sachs s’accorderaient aussi bien qu’avec celle d’Ingeborg Bachmann. On rêverait de multiplier ainsi les échappées, de redoubler celles qu’on a déjà esquissé. On rêvera encore : il suffit de relire Les Échappées.
***
Ailleurs.

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