Les Forces étranges (Leopoldo Lugones)

On n’arrête pas de découvrir ce que la littérature argentine possède de grands écrivains avant comme après Borges, le Grand Ancien dont les tentacules d’écriture semblent s’infiltrer dans tous les livres, insufflant son ombre dans la veine de romans qui doivent ensuite se débattre contre cette étrange possession à travers le temps et l’espace. Mais peut-être suis-je trop encore marqué par Les Forces étranges et par le Plagiat par anticipation de Pierre Bayard.

De Juan José Saer au Tripode – gloire à Glose et à l’Ancêtre – à Pablo Khatchadjian (éditions Vies parallèles), de Mariana Enriquez (éditions du sous-sol) à Ariadna Castellarnau (éditions de l’Ogre), de Rodrigo Fresán (éditions du Seuil) à Angelica Gorodisher (éditions de la Volte), la littérature argentine contemporaine ne cesse de nous ravir. Et il est excitant de découvrir un auteur dont la sorcellerie scientifique a su imprégner l’imaginaire des Borges, Bioy Casares et autres Cortazar.

Las fuerzas extrañas est un recueil de 13 nouvelles, paru en 1906 en Argentine et reparu en France chez Allia en 2016 puis en 2019 chez Quidam dans une traduction, une présentation, et une collection d’Antonio Werli.

Si l’on devait se plaire à risquer une qualification ésotérique, de ce genre de label ne servant qu’à créer d’affreuses chimères, on aurait envie de dire qu’il s’agit parfois de hard science occulte. Ce serait peu dire, et surtout injuste, tant sont variées les approches des nouvelles où brillent des moments plus spiritualistes ou plus fantastiques et composant une vision singulière de ce qui ne se nomme pas encore science-fiction.

Et puis, si l’on veut vraiment approfondir l’idée, il faudrait dire rétro hard science occulte d’ailleurs, puisque la science dont est exploitée l’extrême pointe du savoir est celle du début 20e, une époque où, par exemple, l’éther était encore ce milieu subtil de la physique pré-einsteinienne mais pour nous rejoignant l’idée vague d’un smog cosmique, précieux à la mode romantique, quand il fut un postulat scientifique tout à fait sérieux.

Mais tout autant pourrait-on qualifier à l’envie les Forces étranges de « cauchemar scientifique », à la manière renversée du « merveilleux scientifique » qui s’est inventé sous la plume de Maurice Renard au même moment sur un autre continent. Une façon de regarder la science non pas dans son côté horrifique, mais décadent, grinçant, vertigineux.

Oublions ces qualificatifs (la science-fiction en pullule, genre proliférant, heureusement proliférant par excellence), il faut se plonger dans le plaisir du texte nous amenant à lire une toute autre littérature, une toute autre façon de lier les idées, une idiosyncrasie tout à fait captivante. Chez Léopoldo Lugones, le fantastique et la science-fiction s’accordent dans une prose poétique dont la musique est absolument envoûtante. Il peut prendre une nouvelle juste pour raconter « L’origine du déluge » en un récit scientifique animé de la langue la plus souple, racontant l’extinction de la vie infime et infinie du monde aquatique de cette sphère gélatineuse en apparence qu’on appelle la Terre.

Il peut aussi relire l’épisode de la « pluie de feu » de Sodome et Gomorrhe de manière réaliste. Rejoignant ces publications fin 19e où l’on détaille médicalement la manière dont a physiquement dû mourir le Christ sur la Croix ou les diagnostiques d’hystérie touchant tel ou tel saint personnage, la pluie de feu devient ici le phénomène fascinant d’une pluie de météorites de souffre :

« Vers onze heures, les premières étincelles se mirent à tomber. L’une ici, l’autre là, des particules de cuivre semblables aux bluettes d’une mèche ; des particules de cuivre incandescentes qui tombaient au sol avec un petit bruit de sable. Le ciel conservait sa limpidité ; le tumulte de la ville ne décroissait pas. Seuls les oiseaux de ma volière avaient cessé de chanter. »

Le génie de Lugones tient à ce qu’il fait cette narration de la catastrophe céleste racontée non du point de vue de Dieu, comme dans la Bible, mais du point de vue d’une de ses futures victimes, et ce, non pas en versant dans un réalisme fantastique mais en restituant le fantastique de manière réaliste. Merveilleux retournement. Avec le point de vue interne du personnage surpris par la première averse de feu nous plongeons dans l’effroi d’un tel phénomène inexplicable. Et par le parti pris de cette narration intime de l’événement, étranger à toute signification transcendante possible (et inaccessible), c’est toute la dimension morale et vengeresse qui disparaît, ne laissant apparaître que sa cruauté désastreuse et naturelle. Ce que l’on voit, ce sont des hommes, des hommes faits d’une humanité terriblement commune, qui meurent dans cette pluie de feu. Hommes, femmes, maîtres, esclaves, pécheurs, innocents.

Le reste du récit compte les conséquences affreuses de ces averses « étranges », la corruption des citernes d’eau potable, l’accalmie et l’espoir avant la reprise de la pluie de feu. Tout est décrit avec une cruelle précision pour donner à vivre ce qu’aurait représenté l’effroyable récit allégorique de la Bible décrit à hauteur d’homme.

On pourrait continuer longtemps à détailler de la même manière tous les tours de force qu’accomplit Lugones dans ces nouvelles en mêlant science, métaphysique, poétique et fantastique : « la Force Omega » (littérature faradique), « la Métamusique » (TV-micro-onde-écran-de-ciné-musique), « le Psychon » (« Demain nous essaierons une expérience,  nous liquéfierons la pensée »), « Viola Acheronta » (un Dr Moreau des plantes), « Yzur » (l’énigme du langage : est-ce qu’un singe peut s’exclamer comme Mallarmé « je suis hanté. L’Yzur ! L’Yzur, L’Yzur ! L’Yzur ! » ?) et l’« Essai de cosmogonie en 10 leçons » (le texte final qui m’a fait penser au terme « rétro hard science », le reste étant bien moins « hard » en vérité). Oui, toutes ces nouvelles seraient à analyser, à lire et à relire.

Lugones, qui a initié tout un courant argentin où métaphysique, imaginaire, science et littérature fantastique se conjuguent, nous apparaît aujourd’hui non pas une chose du passé, mais une littérature toujours pleine de perspectives pour ré-envisager les possibles de la science-fiction… allez, un dernier pour la route ? ok, alors disons une « strange science-fiction ».

 

Merci à Quidam pour l’envoi de ce livre. Pour d’autres échos du livre, voir l’évocation inspirée de la Viduité et l’immanquable note de lecture de la non moins indispensable Librairie Charybde.

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