Limules de lecture – février-mars 2019

Des limules assoiffées d’espaces remontent les cordes cristallines du temps noir et créent l’Ouvert. Des lectures. Des espaces. Des ouvertures. Des dimensions multiples.

Couverture 1+2 L’origine manquante1+2 L’origine manquante (2018)

Livre de SMITH, Prune Phi et Camille Carbonaro

Prélude à d’autres fugues. Faut-il dire toutes les relectures de ces textes que l’on écrit ? Ce qu’en dit l’éditeur :

« Astroblème » – Livret d’opéra photographique co-écrit avec l’écrivain Lucien Raphmaj, et réalisé avec le concours de partenaires du domaine spatial implantés à Toulouse (l’IRAP, le Pic du Midi de Bigorre, la Cité de l’Espace). « Astroblème » (mot composé de ástron, « astre », et de blêma, « coup », qui désigne l’ensemble des traces laissées par l’impact d’une météorite ou d’un astéroïde sur Terre) réunit textes et images pour relater les péripéties croisées d’un humain atteint de désidération, et d’une météorite martienne, NWA 10170 – en transit entre deux mondes. »

Ce qu’en dit la presse seule et unanime : https://diacritik.com/2019/02/25/lucien-raphmaj-et-smith-astrobleme/

Couverture InsectopédieInsectopédie (2010)

Livre de Hugh Raffles

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Fausse encyclopédie, qui n’en garde que le vague abécédaire mêlé à l’article. Le propos s’il est éclairé par les Lumières ne l’est pas à la manière de Diderot et D’Alembert. Ce n’est pas une somme de connaissances sur les insectes, rassemblées avec la minutie que l’on prête aisément aux entomologistes mais une collection d’articles rassemblés par une curiosité essentielle (notre si chère cupido sapiendi enfin dédiabolisée). Ce n’est pas l’exhaustivité et l’objectivité du savoir qui est ici recherché c’est un parcours de vie qui se livre à travers la rencontre des insectes. Prenant au sens fort ces rencontres, ces moments de vie où  Hugh Raffles a croisé les insectes : vols soudains et bourdonnant de papillons, échanges avec des spécialistes interlopes du combat de grillon, fièvre et paludisme vécus dans sa chair, évocations du devenir-insecte…

Tout cela se donne sur le ton intime, profond, journalistique, dans la rencontre humaine et non comme une entreprise de classification du réel. Au contraire presque. C’est dans les failles, les retournements qu’il nous intéresse : c’est la classification alternative des amateurs de combats de grillons, ce sont les contextes socio-historiques de la découvertes par von Frisch de la danse des abeilles dans l’Allemagne avant et durant la seconde guerre mondiale et bien d’autres choses. Moins qu’un panorama Hugh Raffles rend sensible sa curiosité pour la richesse intellectuelle, culturelle, symbolique, et perceptive des mondes des insectes.

 

Résultat de recherche d'images pour "que faire jean luc nancy"Que faire ? (2016)

Livre de Jean-Luc Nancy

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Jean-Luc Nancy déconstruit ce que le « Que faire ? » (célèbre ouvrage de Lénine qui ouvre le Siècle) a affaire avec le 20e siècle : le type de questionnement d’où cela vient et la crise politique que la question sous-entend.

Que faire du « faire » et de « l’effectivité » promise par notre moment politique comme les programmes ? Nancy en plusieurs conférences examine l’affaire du siècle, de Lénine à Derrida.

Défaire – voilà notre moment critique.

 

 

Couverture Du désert au livre. Entretiens avec Marcel CohenDu désert au livre. Entretiens avec Marcel Cohen (1981)

Livre de Edmond Jabès

Je dois le dire, grâce à ce livre – loué soit-il – je redécouvre Jabès. J’abandonne la grande lassitude de la blancheur du désert de la page et de l’inquiétude rabbinique pour découvrir la grande puissance de cette pensée humble et délicate. Livre d’entretiens écrits, on savoure l’intelligence des réponses de Jabès autant que celles des questions de Marcel Cohen.

« Aucun écrivain ne s’exprime facilement et, s’il n’est pas hanté par la démesure de son projet, celui qui prend la plume n’est pas un écrivain. »

 

 

Couverture La révolution cosmiqueLa révolution cosmique (1977) Exo-Psychology: A Manual on the Use of the Human Nervous System According to the Instructions of the Manufacturers

Livre de Timothy Leary

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Quel visionnaire ! Timothy Leary avait anticipé le mélange du gourou ésotérique new-age et du transhumaniste béat (la science neurologique et la génétique comme mirages absolus d’une nouvelle condition humaine, physiquement déconnectée de la terre et son stade « larvaire » (sic)).

On pourrait détailler longuement les chapitres de cette « Exo-Psychology » écrite en prison par celui qui fut l’évangéliste du LSD, avant de passer au paradigme spatial (avec ce livre), pour terminer son parcours par une apologie extatique de la cybernétique se profilant avec Internet. Faut-il dire que c’est écrit comme un manifeste et comme un traité new-age (avec ces schémas incompréhensibles, les 4 stades larvaires, les 4 stades extra-terrestres, les 24 machins les 8 trucs, etc.) ? Faut-il dire que cet enthousiasme ne tolère aucun doute, aucune nuance, que nous sommes presque dans l’ordre d’une science révélée ? Et c’est sans surprise que dans ce livre se revendiquant de l’évolutionnisme (pour dire que l’avenir non de l’homme mais de l’espèce humaine est dans l’espace, dans le vide intersidéral), on retrouve un discours sur « l’Intelligence Supérieure » ayant amené la vie sur Terre – c’est donc revenir à nos origines et au plans de l’Intelligence supérieure que de revenir dans les étoiles.

« L’Intelligence Supérieure, « habitant » des structures interstellaires quantiques, nucléaires-gravitationnelles, a déjà envoyé un message à notre planète. Le message de ces OVNI s’exprime sous la forme du code génétique et de signaux électro-atomiques que le système nerveux peut émettre et recevoir. » O_O

Si c’était un pastiche d’Umberto Eco, où l’on soutient que l’on dépasse le stade ridiculement limité de l’humain grâce aux radiations cosmiques faisant muter le système nerveux, je rigolerais, mais le sérieux du livre, la possibilité d’un tel livre fait s’inquiéter et s’interroger sur la collusion du discours lumineux, transparent, dématérialisé du transhumanisme avec un occultisme où la raison s’apocalypse dans un rêve de communion cosmique où les arcanes du code génétique forment les nouvelles tables de la loi.

A lire pour se vacciner contre les utopies (à cet égard, cf infra, je trouve ce livre plus inquiétant que ma lecture du Nous de Zamiatine).

 

Couverture Éloge de l'oisivetéÉloge de l’oisiveté (1932) In Praise of Idleness

Livre de Bertrand Russell

« On peut vivre à quatre heures de travail par jour ». Seulement on a fait du travail une vertu. « Il faut bien faire en sorte que les pauvres soient contents de leur sort, ce qui a conduit les riches, durant des millénaires, à prêcher la dignité du travail, tout en prenant soin eux-même de manquer à ce noble idéal. » Bertrand Russell montre l’hypocrisie de ce système qu’il compare aussi au sort de la femme, que l’on sanctifie pour bien maintenir dans les fers. Russell prend le discours de la logique et des faits : la guerre (1914-1918) a prouvé qu’on subsistait avec moins sans réduire la qualité de la vie. CQFD : on produit plus que de besoin uniquement pour surcharger de travail les individus.

Travailler moins pour s’épanouir plus, le programme de Russell est loin de la paresse, de l’oisiveté mère de tous les vices ou des lys des champs qui ne travaillent ni ne filent. Les propositions de Russell résonne à la fois avec la vitalité de la critique marxiste mais aussi de nombreuses analyse contemporaines du travail. Et comme un fait exprès c’est court et ça se lit vite, même si on travaille trop et qu’on ne lit pas assez.

Sinon pour poursuivre : Le Bal des actifs, et puis André Gorz, Bernard Stiegler, Bernard Friot et voir aussi la faim du travail.

 

Couverture Silens MoonSilens Moon (2019)

Livre de Pierre Cendors

Une vie parallèle au « Loup des steppes » d’Herman Hesse. Un cabaret néo-gothique en plein Berlin avec une actrice muette au coeur de néant. Un drame de la visagéité.

Incoming review.

 

Couverture Cours de philosophie en six heures un quartCours de philosophie en six heures un quart (1995)

Livre de Witold Gombrowicz

Le quart d’heure, c’est pour le structuralisme, dit-il sarcastiquement.

On s’étonne dans ce livre écrit pour s’occuper l’esprit à autre chose que la douleur alors qu’il était en train de mourir, ce véritable manuel de philosophie est vraiment frappant par la clarté de ses vues même s’il ne change pas notre vision des auteurs abordés.

Comme pour le livre d’Eliade, on s’étonne par contre de la place qu’occupe encore Sartre et l’existentialisme quand aujourd’hui dans l’histoire de la philosophie le structuralisme a rattrapé son quart d’heure.

 

Couverture Occultisme sorcellerie et modes culturellesOccultisme sorcellerie et modes culturelles (1992)

Livre de Mircea Eliade

Spécialiste de l’histoire des religions, Mircea Eliade détaille de son point de vue l’effervescence des années 1970 autour de l’occultisme, de l’ésotérisme, et essaye de penser ce que l’historien des religions peut apporter comme analyse à son époque, à de tels mouvements.

Il rassemble ici aussi d’autres conférences, sur la mythologie de la mort et d’autres pistes mytho-historiques.

 

Couverture KaddishKaddish (1961)

Livre de Allen Ginsberg

Déchirante évocation de la vie, de la mort, de la folie de la mère d’Allan Ginsberg et de la vie d’Allan Ginsberg dans un long poème d’adieu. Ginsberg atteint dans ce poème une intensité incroyable, sachant évoquer tout le tragique et tout l’ordinaire, la saleté de la vie et de ses crasses.

En plus de ça, tout un ensemble d’autres poèmes rockets nous explosant dans tous les sens.

Couverture Des voixDes voix (2019)

Livre de Manuel Candré

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Un golem psychotique nous racontant son trip transtemporel ? La métamorphose du langage jusque dans le Shéol où l’on fomente une révolution ratée (y en a-t-il d’autres, comme disait Deleuze) ? Pas que ça, une langue toute bouleversée, un esprit sans dessus-dessous dont j’ai essayé de rendre compte sur Diacritik et que la viduité a admirablement lu aussi.

 

https://www.actes-sud.fr/sites/default/files/couv_jpg/9782330076726.jpgNous (1920)

Livre de Evguéni Zamiatine

Ce livre m’est fermé comme un appartement aux stores fermés. 1984 je veux bien le relire, Le meilleur des mondes idem, Fahrenheit 451, why not, mais ce Nous de Zamiatine qui devrait s’inscrire dans le même registre m’est tombé des yeux.

La logique ne l’est pas, et tout est si forcé, les structures, la femme (éternelle Pandore-Eve) par qui la passion et le malheur arrive. Et je ne parle pas des incohérences narratives : écrit-on des points de suspension, des hoquets, des suspens quand on écrit a posteriori les événements dans son carnet ?

Tout ça m’a donné la nostalgie du Destin boiteux des Strougatsky.

 

Couverture Des monstres littérairesDes monstres littéraires (2015)

Livre de Jérôme Orsoni

Des monstres littéraires est-il un monstre littéraire ? Comme les livres sur littérature et folie, littérature et monstre, littérature et échec, on en a tellement lus, le thème a tant été traité ces deux derniers siècles qu’annonçant cette thématique il faut pour Orsoni avoir au coeur la démesure d’un tel projet.

Le cadre frankensteinien de base pour ce livre est la couture de nouvelles d’un manuscrit montevidéen (coucou Isidore Ducasse) d’un auteur maudit (ledit François Odake), scénario plutôt plaisant où la tentation argentine résonne sans Borges, avec quelque chose presque de Rodrigo Fresán. Moins le post-modernisme. Plus du Wittgenstein. Malgré certains procédés déjà-vus, toutes les courtes nouvelles sont travaillées par un onirisme spécial, non pas tapageur mais fait de disparitions lentes,  d’un style clair, et parfois d’un humour vif.

 

Couverture Babylon BabiesBabylon Babies (2001)

Livre de Maurice G. Dantec

Si l’on regarde dans le rétroviseur à la fin de sa lecture de Babylon Babies, on s’aperçoit, effaré, que Toorop dans ce livre ne sert à rien. Ses actions ne mènent nulle part, et son rôle de garde du corps échoue lamentablement. La tension même vers l’action, vers l’acmé de la « nuit du Massacre » à Montréal se dégonfle. La nuit du massacre il la traverse finalement comme Fabrice Del Dongo à Waterloo, dans le brouillard, y perdant au passant une partie de la main, celle qui tire et portait, mains de gloire, les espoirs d’action attendus par les lecteurs face à un tel personnage de mercenaire vétéran.

Donc pas d’action fantastique : ni au début (débâcle du mouvement indépendantiste ouïgoure), ni au milieu (la garde rapprochée à Montréal), ni à la fin (dans le Bunker). Toorop est de part en part traversé par des flux, par les séquelles de son passé qu’il habite plus ou moins bien, et revient le hanter magistralement (les plus belles et dures pages du livre sont sûrement sur la guerre en Ex-Yougoslavie) – il devient le véhicule de l’action plutôt que son opérateur.

Et c’est splendide un tel affaiblissement du bloc monolithe de l’ex-vétéran taciturne, à rebours de l’image du récitatif habituel.

Toroop se montre souvent malaisé, perdu, dépassé, tandis que l’intrigue fourmille autour de lui dans des systèmes complexes – géopolitiques, biotechnologique, métaphysiques – qui le dépassent. Les vrais acteurs ce sont les mafias, les gangs, les militaires véreux, les « religion en kit », ou les contre-cultures qui échangent leurs leurres et leurs morts. Ce sont eux qui font avancer l’intrigue. Toroop traverse ça les yeux injectés par le sang, non parce qu’il serait le héros sanglant promis par son caractère mais du fait seulement des nombreux joints qu’il fume à longueur de page.

C’est ce mouvement de sape qui m’a fasciné tandis que l’on avance vers le dévoilement des fins ultimes de ces « Babylone Babies », rejetons du new-age fondamentalisé croisé au délire post-humaniste. Cette fin des fins d’ailleurs, ce croisement impie passe chez Dantec (d’une part parce le cadre est de la fiction contrairement à Leary) et qu’il arrive, malgré l’aberration de ces hallucinations sur l’ADN serpentin et le futur périmé de l’humanité, à faire vibrer la fibre métaphysique en nous, même pour nous rebeller contre ces visions mystiques de la science. Dantec fait partie de ces écrivains dont on peut détester les idées et cependant voir qu’il sait dans un livre nous emporter dans son écriture pour donner à voir avec intensité ces « Babylone Babies » aux yeux ultraviolets, ces cosmorgs d’un perpétuel devenir, d’une connaissance plus libre.

 

Couverture Frères sorcièresFrères sorcières (2019)

Livre d’Antoine Volodine

Je lis ça de manière incantatoire, à la Villon « Frères sorcières, qui après moi vivez »…

Le livre nous appelle ainsi non à la révolution (toujours amère et faillie) mais à la vocifération de slogans étranges et surpoétiques formant le cœur du livre, la seconde des 3 parties.

L' »entrevoûte » (genre dudit livre) est réussie, articulant le récit de la déroute mongoloïde de la compagnie théâtrale, jusqu’au vociférations bardiques, avant de nous plonger dans le noir total, « Dura nox, sed nox », nuit où une voix antédiluvienne conte son histoire magique.

J’ai une critique en jachère depuis un an, depuis ma vision du spectacle de Joris Mathieu et de la Compagnie Haut et Court. Il y a maintenant tellement de lianes que je n’ai pas le courage d’y revenir. Lisez ailleurs.

Résultat de recherche d'images pour "hors sol alferi"Hors sol

Livre de Pierre Alféri

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L’épisode consacré au livre de « Par les temps qui courent » de Marie Richeux m’avaient donné envie d’y aller voir, avec tous ces échos limbeux à Dante, à la SF, abordés avec la fragmentation et le biais d’un écrivain habitué aux inventions formelles et à la littérature générale.

Mais si on commence par tiquer sur le manque de cohérence des langues (le livre se présente comme « traduction » d’un certain nombre de langues), c’est vite le « concept » même du livre dont on doute. Plutôt qu’une photo instantanée d’un futur où l’humanité a été sélectionnée pour survivre dans des nasses dans la stratosphère, c’est un ensemble de textes qui cherchent à faire exister un monde assez terne, des histoires (sauf exception, je pense aux météorites humaines) assez peu entraînantes.

L’ensemble semble fait pour souligner les différents aspects sous la forme d’un traité où chaque histoire n’est que le prétexte à illustrer un aspect de ce monde stratosphérique assez limité. Je m’aperçois que ça fait beaucoup de « assez », donc on va arrêter là.

Dans le genre, peut-être aurais-je été mieux inspiré d’aller voir Une chose sérieuse de Gaëlle Obiégly.

 

Couverture Le Chant de la mutilationLe Chant de la mutilation (2019)

Livre de Jason Hrivnak

Un Ogre, une critique (dans ce futur lointain où j’aurais le temps de l’écrire). En attendant, son premier roman était formidable, La Maison des épreuves.

***
Image de couverture : electrophoretic patterns of horseshoe crab (limules). Via Flickr et Internet Archive.

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