Dans la forêt du hameau de Hardt (Grégory Le Floch)

On entre avec ce livre dans le vertige d’une conscience, celle d’un Raskolnikov en fuite depuis la Calabre, et qui se serait reclus dans le cœur de la noire forêt allemande du Hardt en lieu et place d’une Sibérie blanche et rédemptrice. Fuite en avant pour tenter de ne pas avoir à s’exprimer sur le meurtre de son ami le plus cher, le plus intime, homicide dont il a été le témoin et peut-être – et ce peut-être est la hantise même – davantage. En tout cas, la curée médiatique a déjà décidé de sa culpabilité et fait retentir son hallali, la bête humaine a été traquée pendant dix ans jusque dans ce hameau allemand, poursuivi par la mère de la victime cherchant à enfin le confronter et obtenir la vérité sur cette mort.

Il est difficile de rendre ici l’intensité de cette hantise faite langue et conscience, reprise cicatrice sur cicatrice, recousue sans cesse, reprisée, rouverte, et répétée dans une prose obsessive et obsédante. Ici les émanations toxiques du souvenir traumatique, dont la plaie est plus purulente et plus intime que celle de Philoctète elle aussi vieille de dix ans, nous enveloppent dans une écriture vertigineuse d’une rare beauté et d’un classicisme trompeur. Pour expliquer cette clarté troublante, lancinante, le nom de l’écrivain Thomas Mann s’impose d’abord en raison de l’incantation excessive de son nom faite au sein même du texte par le narrateur, d’un Thomas Mann devenu totem, devenu fétiche comme pour conjurer l’obscurité et, par détour, et en creux, le mal qui le ronge.

Car dans ce récit où l’instance narrative est un flux de pensée où les énonciations tremblent parfois, où la répétition creuse le sens, le nom de Thomas Mann miroite presque comme un mirage de maîtrise. Et si le narrateur reclus dans le village du Hardt tente d’entreprendre une étude sur « l’écrivain suprême », il le dit sans cesse tout en n’étant occupé qu’à en reporter l’écriture qui ne viendra qu’une fois libéré de la nécessité d’écrire pour conjurer la venue de la mère chasseresse jusqu’à lui. Ce procédé de conjuration (appel et rejet), on le retrouve dans la confession différée des circonstances de la mort de son ami, avec la même impossibilité à dire, à poser des mots, si simples pourtant, pour dénouer l’horreur, raconter l’indicible, et pourtant la même fièvre à vouloir se libérer de ce récit funeste quand plus rien ne le nécessite.

Thomas Mann n’est donc dans le livre qu’un spectre, une figure double du narrateur autant que repoussoir, et l’enjeu de la conjuration de son tendre ami disparu. Et si Thomas Mann est convoqué sous la figure classique de l’épithète homérique, avec le syntagme entêtant d’« écrivain suprême » accolé à son nom, la répétition ici, loin de nous porter à la pureté d’un ciel d’Arcadie, devient, dans le ressassement, le marqueur de la monomanie terrifiante de cet esprit replié sur lui-même et signale aussi dans ce même mouvement de répétition du nom adjectivé comme la recherche d’un repère au sein du maelström de sa dérive.

C’est cette même ambiguïté de rejet et d’affection qui touche la forêt si omniprésente dans le livre puisqu’elle forme à la fois l’environnement du narrateur, et ce depuis dix ans, mais aussi celui de la scène maudite de la mort de l’ami bien aimé en Calabre où la forêt prend des airs fantastiques. Dans l’hallucination de la langue, la diabolique progression de liane et de ronces et l’improbable confession finale font définitivement s’affirmer des présences plus lourdes et tranchantes. Quelque chose d’acide aussi à la Thomas Bernhardt se glisse dans ce récit dont les accents classiques, on le voit, ont toujours des échos trompeurs. L’écriture ne ressemble à rien d’autre qu’à ce dispositif vertigineux du refoulement et de la poursuite d’une vérité littéralement impensable. On progresse dans le dévoilement de l’histoire de ce meurtre dont on ne sait rien (si ce n’est que le narrateur est pris pour coupable sans qu’il ait pu s’en défendre, sans qu’il cherche à s’en défendre), on progresse dans cette histoire comme dans une forêt hantée. A chaque coup qui éclaircit la végétation et permet quelques pas, d’autres lianes et cactacées viennent prendre place et l’on se retrouve bien vite en plein milieu d’une véritable forêt d’angoisse.

C’est l’une des forces incroyables de ce livre que d’avoir réussi à faire surgir cette forêt autour du lecteur, par incidence mais de partout, dans le mycellium du récit, dans l’évocation du hameau sylvestre, dans les escapades des personnages dans cette nature qui  accable puis devient source d’apaisement. On retrouve dans cette forêt une dimension dont le caractère mythologique est évacué mais qui se trouve dépositaire malgré tout d’une inquiétude archaïque. Les plus belles scènes se déroulent dans cette forêt, où les cris des hommes et des chiens se confondent en douleur, dans cette forêt où les arbres sont tantôt comme des présences inquiétantes puis, perçues par la grâce d’une rencontre, comme des forces de consolation. Par-delà des mythes, des bacchantes forestières s’y cachent peut-être prête à déchirer le faux-Orphée. Le récit laisse dans la tête toutes ces sensations,  avec au cœur ce « cœur humide et vert, lumineux et sombre » de la forêt.

Cet envoûtement ancestral de la forêt, l’implacable magie de la langue sont autant de raisons pour ne pas lâcher ces cent quarante-deux pages réussissant le tour de force de garder ce vertige et cette tension autour de la mort du compagnon du narrateur jusqu’à son improbable dévoilement. Sur le point de fermer Dans la forêt du hameau de Hardt, on rêve alors d’une phrase lointaine, passée par des forêts métamorphosées accueillant le lecteur au début de cet enfer intime : non lasciate ogni sperenza.

 

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