Limules de lecture : décembre 2018 – janvier 2019

Limules de l’interrègne, limules de l’intercalaire, nées de l’hiver, vous laissez éclore quelques bulles. Quand elles éclatent nous tentons bêtement d’en interpréter le son.

 

Résultat de recherche d'images pour "pereira pretend tabucchi"Pereira prétend (1994)

Livre de Antonio Tabucchi

La vie du « doutor Pereira », journaliste au « Lisboa », durant l’été 1938 se teinte de ce climat lourd, écrasant, de plats trop riches pour un homme trop gras, d’intrigues trop politiques pour un homme trop triste.

Dans ce contexte le « doutor » de la respectabilité devient peu à peu, dans des suées déplaisantes, comme le signe d’un doute existentiel de ce vieux journaliste sur son rapport au monde, à la culture, à la vie sous la dictature. Mais ce qu’il y a d’admirable est que cette crise est assommée par la chaleur, par la condition cardiaque du bonhomme et son peu de goût à bousculer la vie dormante, lymphatique, culturelle et conservatrice qui est la sienne, ce qu’il y a d’admirable c’est que cette crise se fait sans éclat, sans déchirements alors qu’il lit avec ferveur les récits de Bernanos.

Loin des fulgurances mystiques, des renoncements abrupts, des élans romantiques, Pereira se désenglue difficilement et ne se tourne pas ainsi vers l’absolu d’une cause mais témoigne de tous les petits compromis des existences ordinaires. C’est à sa manière, une autre manière (comme Bartleby en était une) de montrer la résistance à l’oppression et la métamorphose lente et subtile d’un caractère toujours très émouvant.

 

   Couverture Les Pas perdus Les Pas perdus (2018)

    Livre de Etienne Verhasselt

 

Lu et chroniqué ici même.

 

Couverture Les palimpsestesLes palimpsestes (2018)

Livre de Aleksandra Lun

S’il y a une jouissance du texte à découvrir cet écrivain « flasque », quarantenaire, cet écrivain interné, polonais mais écrivant « en [langue] antarctique », il peut s’y révéler une certaine lassitude (exténuation de la joie compulsive du palimpseste ou est-ce là bien plus simplement la bien connue dépression post-lecture ?) à voir se réécrire à chaque chapitre la même situation narrative : rêve de Karol Wojtyła, réveil, échange avec le prêtre compagnon de cellule, rendez-vous avec la doctoresse, puis interruption d’un écrivain exilé dans sa langue que la doctoresse tente de ramener à une théorique langue maternelle (« thérapie bartlebienne » dixit).

Et c’est ainsi que l’on a à chaque chapitre un nouvel écrivain déboulant dans le bureau de la psychiatre : Nabokov boxeur, Beckett ridé, Conrad criant sans cesse « Ohé du navire », Cioran « en bicyclette », Ionesco, Karen Blixen, Agota Kristof etc. autant d’auteurs portant le discours principal du malheur et de l’incompréhension d’écrire dans une autre langue que la sienne. Situation parodique mais aussi, grâce à l’écrivain flacide essayant d’écrire son second roman en langue « antarctique », un goût doux-amer.

Le comique de répétition utilisé en permanence avec beaucoup de bonheur, le vertige de la réécriture et la récrimination de ces auteurs écrivant une langue dans une autre langue contribue à exhausser le côté « palimpseste », avec une véritable réussite, mais peut-être aussi une petite frustration, car la jouissance demande du renouvèlement et la fin manque un peu d’une belle ouverture à la hauteur du bouleversement des premières pages.

A suivre.

 

   Couverture La théorie des nuages La théorie des nuages (2007)

    Livre de Stéphane Audeguy

Voilà, un livre dont on aimerait juste rêver le contenu à partir du titre, avec ce côté brumeux et contemplatif de la théorie, avec les « merveilleux, les merveilleux nuages » de « l’Etranger » de Baudelaire.

Pourtant il faut lire (comme pour l’auteur il faut écrire) le livre, et avec une moue se dire que l’on aurait aimé avoir autre chose que cette bibliothécaire détachée dans le privé (sic), accueillie par un grand couturier amnésique dénommé Akira (parce que la Japon c’est Otomo, ça ça me va) Kumo (parce que Kumo veut dire nuage en japonais, ça ça me va un peu moins).

Et hormis les premiers commencements sur Luke Howard, les nuages s’enfuient rapidement, ils n’apparaissent que le fond d’une toile vide là où il y aurait eu tant de poètes, de peintres à convoquer.

 

Couverture CruCru (2013)

Livre de luvan

Ces nouvelles me sont si proches que des fois un frisson me parcourt, est-ce que je n’aurais pas un trouble de personnalité multiples et que je n’écrirais pas ces belles nouvelles dans une insomnie inconsciente ? Il me faut me résoudra à constater que non.

Ce sont des nouvelles où la langue travaille le sommeil, le froid, le fantastique dans une atmosphère nordique.

Il faut avec Susto, avec Few of us, avec Cru, lire luvan et découvrir une littérature envoûtante, inventive, génialement habitée par ses histoires.

Voir la chronique charybdienne.

 

Couverture Un petit chef-d’œuvre de littératureUn petit chef-d’œuvre de littérature (2018)

Livre de Luc Chomarat

Le charme acide et vraiment drôle de ce petit livre détruit avec une joie folle les préjugés sur cet objet délirant qu’est la littérature. A partir de situations esquissées stylet à la main en une page ou à peine plus, on suit les devenirs insolent du livre humblement nommé à l’intérieur du récit : « Un petit chef d’œuvre de la littérature » (l’auteur avait déjà commis un « Polar de l’été »).

Ce n’est pas simplement une fable moqueuse des travers de l’ego scriptor, des mœurs éditoriales et de notre rapport au livre, c’est un livre que l’on a envie de garder dans un étui particulier pour les jours de désespoir, quand seuls les rires grinçants sont réconfortants.

PS : mention spéciale à Rastignac en squatteur de canapé.

Charybde dixit.

Couverture EpopéeÉpopée (2018)

Livre de Marie Cosnay

Un livre peut encore nous surprendre, l’intrigue peut encore éclater même si c’est une intrigue policière, des hérons peuvent surgir et suspendre l’attention avant que tout se bouleverse à nouveau, Marie Cosnay nous l’apprend avec Épopée.

Le terrorisme ouïguour, les enquêtes qui s’embourbent autant que les idées et les actions des révolutionnaires, tout se croise et constitue un récit d’ensemble d’une richesse augmentée de ces croisements plutôt qu’aillant pour effet de perdre le lecteur. Et cela est dû à une langue parfaite, rassemblée, découpée avec bonheur.

 

   Couverture Le Dernier des Égyptiens Le Dernier des Égyptiens (1989)

    Livre de Gérard Macé

Sûrement son plus connu – d’ailleurs accessible en folio – et de fait c’est un texte très pianistiquement lié et délié aux bons moments pour faire entendre la vie de Champollion, son écoute, alitée par la fièvre du Dernier des Mohicans, tandis que lui est en train de découvrir une langue elle aussi disparue.

 

 

 Couverture Vies antérieures   Vies antérieures (1991)

    Livre de Gérard Macé

Un titre pareil promet tant, avec les vies de Plutarque et Schwob en constellations éblouissantes.

Cette prose poétique s’exhausse très haut dans ce ciel mais là, quelque temps après ma lecture, je n’arrive plus à ressaisir les images essentielles, les couleurs fondamentales de ces textes souvent frontières entre le rêve, la biographie, l’espoir et la connaissance.

 

  Couverture L'Autre Hémisphère du temps  L’Autre Hémisphère du temps (1995)

    Livre de Gérard Macé

Après l’Orient comme détour (peut-il en être autrement ?), cette fois-ci c’est Lisbonne, cette Lisbonne qui déborde dans le Pacifique jusqu’au Brésil, mais Lisbonne tout de même, sa langue, ses paysages mentaux qui habitent.

Publié dans la collection de Pontalis « L’un et l’autre », on retrouve entre eux une affinité dans la rêverie érudite, l’attention à la fois précise au détail, mais à des détails de rêve.

 

  Couverture Rome ou le firmament  Rome ou le firmament (2006)

    Livre de Gérard Macé

« Rome éphémère » maintenant, par opposition à la « Rome éternelle », Macé nous introduit à une Rome baroque et à cet art du fugitif, du transitoire, etc. belle musique qu’il choisit donc de faire entendre ici avec un choix d’images (selon les éditions cela change il me semble) prise par lui-même, ayant tardivement découvert la photographie.

 

  Couverture Illusions sur mesure  Illusions sur mesure (2004)

    Livre de Gérard Macé

Un cabaret pour érudit, avec des tours de show intéressant : Keats et la chat Murr, Platon à NYC, Nerval ressucité chez les Druses, Rimbaud vu par un représentant de commerce, un musée des ombres imaginaire.

 

 

   Couverture Un détour par l'Orient Un détour par l’Orient (2001)

    Livre de Gérard Macé

Rassemble les textes du Macé voyageur (après Macé poète, romancier, photographe, érudit) dans un Orient qui est de fait dominé par le Japon et la Chine. Textes non pas éblouis mais faits d’une attention délicates à certains détails.

 

 

Couverture Wabi-sabi à l'usage des artistes, designers, poètes et philosophes   Wabi-sabi à l’usage des artistes, designers, poètes et philosophes (2015)

    Livre de Leonard Koren

Manuel pour casser les concepts, les recoller à l’or, les mettre dans un coin d’ombre, en inventer les histoires.

 

 

Couverture L'art de vivre du Tao   L’art de vivre du Tao (2011)

    Livre de Wingfun Cheng et Hervé Collet

Si loin, si proche.

 

 

 

***
Image de couverture : Ernst Haeckel. Corail Montastaea.

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