Limules de lecture : mai 2018

Les limules de juin se trainent comme des migraines.

Couverture Le dormeur éveilléLe dormeur éveillé (2006)
Jean-Bertrand Pontalis

Pontalis, c’est tellement ma came. De la came en poudre de soie. On prise cela doucement. On se sent partir. On ne part pas. On flotte. On fait sienne cette « attention flottante » au monde, au passé, aux détails d’un tableau, d’une rencontre. On lit ça avec un plaisir indolent, de chapitre en chapitre.

Le livre commence avec un personnage mélancolique du tableau du  » Songe de Constantin « , de ce détail commence une véritable dérive hypnagogique, où se donne à lire cette sensibilité intelligente sans écraser sous l’érudition, artistique sans être pédante, émotive sans être niaise. On part loin dans la culture et dans la vie de Pontalis (c’est tout un), avec pudeur et sensibilité, avec toujours cet équilibre, cette justesse étonnante.  Par une charmante magie on reviendra au « Songe de Constantin », dans ce rêve qui se boucle et qui se tourne vers nous, tandis que le mystère de cette intériorité fermée continue de vivre.

Le  « Dormeur éveillé », œuvre de rêverie prolongée de culture, pourrait presque le surnom de l’écrivain-psychanalyste.

 

Couverture Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pasUn truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas (1998) A Supposedly Fun Thing I’ll Never Do Again
David Foster Wallace

Je ne dirais pas que « ce truc soit disant génial » ce fut pour moi ce livre-même, mais cela m’a fait réaliser que j’attendais trop de ce recueil au regard des jugements archangéliques des personnes me l’ayant conseillé. Et à défaut d’être « génial », c’est tout à fait  réellement « fun », malin, astucieux et même grinçant dans le compte-rendu journalistique.

Je me suis engouffré avec un bonheur gracieux dans ces pages. Je me suis fait embarqué avec David Foster Wallace dans des fêtes bizarres aux États-Unis, dans les films de Lynch et même dans la French Theory (j’ai toussé cependant), et bien d’autres explorations d’un journalisme très malin. Je reconnais, c’est bien fait, etc. mais que dire, je n’ai vraiment pas eu de coup de cœur de foudre.

Mais bon, ça me donne envie de reprendre Infinite Jest.

 

Couverture Un manifeste hackerUn manifeste hacker (2006)
Wark McKenzie

…ou Debord dans la Matrice.

Programme aphoristique, découpé en grandes sections, le livre semble d’une ambition délirante, relisant l’histoire de la société et la théorie marxiste sous la lumière spectrale du « hacker ».

On pourrait s’attendre au pire à voir l’exercice théorique, le goût de la formule,  et le simple Ctrl-H remplaçant « prolétariat » par « hacker » et « bourgeoisie » par « vectorialisme ». Mais malgré un style plein de courtes thèses assez abruptes et abstraites plutôt qu’un argumentaire (le genre du « manifeste » me dira-t-on), et malgré les raccourcis, les obscurités, la discussion sur des concepts mal délimités, cette division « hacker » / « vectorialisme » finit par insister et s’imposer.

Couverture SustoSusto (2018)
luvan

Rhaaa, encore une critique qui restera à l’état de notule, probablement. C’est injuste.  Ô temps suspend ton putain de vol, espèce de bâtard.

Ce livre est animé par une jubilation d’écriture qui se ressent intensément dans la première partie du livre, galerie vive de personnages, d’inventions graphiques et stylistiques originales. La narration fragmentée fait prendre conscience de cette communauté antarctique réfugiée au bas d’un volcan et dont les mécanismes même de défense contre l’éruption (les murs sinuant pour fermer les quartiers) ont été transformés en outil politique de répression.

Susto est une exploration hybride de cette situation entre la crise politique et les éruptions toujours craintes. Si après l’événement central du livre l’écriture, le ton change, plus sombre, reste que l’entremêlement des voix, des trames narratives constituent toujours un grand plaisir de lecture, jusqu’au retournement final qui nous rappelle que luvan est aussi l’autrice de deux remarquables ensembles de nouvelles : Few of us, et CRU.

Ce livre m’a surpris, ravi, emporté. Susto est littérairement quelque chose de rare dans une littérature de l’imaginaire où l’on pense être blasé, avoir tout lu. C’est ce qu’on peut de mieux en littérature : être surpris. A lire, à lire, à lire, voir ce qu’en dit Charybde.

Couverture Comment se révolter ?Comment se révolter ? (2016)
Patrick Boucheron

Ce titre d’époque se révèle être en fait être une conférence pour les enfants sur le Moyen Âge.

Or le propos est bien à la fois l’universalité et la mutation de cette notion même de révolte. Boucheron choisit de partir d’une vision du Moyen Âge comme l’âge précisément de l’enfance et d’une société policée, celle des tournois, de la féodalité et des châteaux-forts.

Et bien sûr, il tend à montrer que faire de l’histoire c’est défaire cette image toute faite, c’est au contraire introduire du jeu, et plus fondamentalement encore, c’est reconnaître que l’histoire, loin d’une science désincarné, se fait à la fois réflexion et action, une des composantes démocratiques : un art de l’émancipation.

Le Moyen Âge même est lui-même à envisager non comme un âge de la soumission (enfance-féodalité) mais à discerner, sous le discours dominant, comme un âge de la révolte, de la rébellion contre les pères. Rébellion parfois réelle, parfois imaginaire (les chevaliers errants), mais toujours moins monolithique que l’image des manuels scolaires – puisque c’est ici le public de Boucheron. Il raconte alors la véritable histoire de Robin des bois, et montre la difficulté de reconstituer l’archive de ces révoltes dans les creux d’une histoire écrite par les vainqueurs, par ceux qui furent hostiles aux révoltes au point d’en taire le nom (nefandum).

Suivi d’un échange avec le public, celui-ci soulève la question contemporaine des révoltes dont on ne peut faire une lecture morale claire, celle qui voudrait que la révolte soit toujours vertueuse : des printemps arabes à la question du terrorisme, Boucheron apporte des nuances à son propos en mettant en garde contre l’aveuglement tant de la révolte que de l’obéissance, pour se prononcer pour toute une gamme d’attitudes minoritaires de résistance, tout un ensemble de stratégies parfois plus efficaces que les grandes postures (micro-politique donc) : indiscipline, fuite, résistances individuelles, actions locales.

 

Résultat de recherche d'images pour "nuit de mai rosset"La nuit de mai (2008)
Clément Rosset

Le point de départ du livre est un hommage au monde du rêve, à ce qu’il a malgré tout depuis la nuit des temps de propitiatoire et d’éclairant plutôt que ‘facteur d’embrouille’ (Le Facteur d’embrouille, une carte-postale mathémathe par Jacques Lacan Derrida, Nécrotopia, 2021).

Une nuit de mai Clément Rosset rêve qu’il prend l’avion de Paris pour rejoindre Nice, vol interminable de 8h, 8h d’un détour ennuyeux – mais peut-on vraiment s’ennuyer en rêvant ? Est-ce que la fatigue, l’ennui, peuvent s’inscrire autrement qu’abstraitement ? Reste que ce détour, pour un vol que Rosset connaît bien puisque enseignant à Nice, a quelque chose de symbolique. La voie royale du détour.

A l’atterrissage, c’est Agnès Varda (c’est ainsi) qui lui montre la ville, juste avant qu’on le prévienne d’une conférence qu’il doit prononcer sur le désir. Panique. Panique et embarras si propre au rêve, à ces situations craintes que l’on rejoue – dit-on- pour mieux les appréhender dans le flux éveillé de notre réalité. Rosset hésite, mais on lui glisse l’idée d’un plan : de Proust à Balzac, en passant par Deleuze, pour appréhender ce qui fait la complexité du désir.

Au réveil  Rosset prend note ce rêve et se prend au jeu de la conférence rêvée : plus il travaille les références que le rêve lui a glissé plus il se rend compte de la pertinence de la conférence. Il va donc l’écrire. C’est le livre que l’on a entre les mains qui part bien de Proust et de la « force majeure » (la joie) couplée au désir (machines désirantes), jusqu’aux personnages monomaniaques de Balzac.

 

Couverture La société post-mortelleLa société post-mortelle (2008)
Céline Lafontaine

Par l’auteur de L’empire cybernétique que je n’avais pas apprécié. Il y a des fois où l’on cherche (par mauvaise conscience ? par masochisme ? par esprit chevaleresque ?) à poursuivre avec un auteur qui nous a déplu.

Peut-être que, cette fois, une merveilleuse apostasie s’est produite et que, peut-être, l’auteur sera ici moins partisane, sa vision moins grossièrement sous-tendue par une conception très attendue, peu à même de saisir les subtilités des mutations en cours et des implications fines et systémiques de ces modèles.

Et souvent ce n’est pas le cas.

Ici, on retrouve un travail qui compile des sources sans apporter de nouvelles données, ressassant la thanatologie et traitant peu à vrai dire de la post-mort et de ses représentants, de son discours.

Encore un effort, Céline Lafontaine, pour être transfuge et apostate.

 

Couverture Vampyroteuthis InfernalisVampyroteuthis Infernalis (1987)
Vilèm Flusser

Ah des livres comme celui-ci, il faudrait pour bien l’évoquer, le susciter à l’esprit, un talent drôle et féroce pour piquer suffisamment la curiosité – ce qui me fait penser : la curiosité est-elle à ce point molle qu’il faut la piquer, bête étrange, vivant par de permanents sursauts ?

Car cette « fable » sur une espèce dont j’ai pensé tout le long du livre qu’elle était imaginaire mais qui existe bel et bien (créature des hautes pressions des abysses) est incroyablement puissante, scientifiquement construite, philosophiquement retorse et lisible – et que ceux qui ont lu le mot « Dasein » et Heidegger dans la biographie de Flusser ne s’inquiètent pas : nul jargon existentiel, nulle obscurité pour parler des abysses, nulle complaisance dans les méandres de la phrase. Au contraire c’est la clarté, la vivacité, le retournement simple de la réflexion scientifique autour du « vampyroteuthis infernalis » qui offre la plus pure remise en cause des structures mêmes, biologiques, de notre pensée et de notre culture.

C’est un livre comme on en rêve de lire : court (69 pages), magnifiquement illustré (Louis Bec), et intellectuellement extrêmement stimulant si l’on s’interroge sur la biologie, la phénoménologie, l’intelligence, le désir, et surtout les modes d’existences et de pensée.

 

Couverture Les Évaporés du JaponLes Évaporés du Japon (2014)
Remael et Lena Mauger

Le tropisme de la disparition, si David Le Breton le repérait comme un des aspects marquant de la modernité (Disparaître de soi : une tentation contemporaine), prend au Japon, frappé par la crise économique et marqué par un système de l’honneur et de la honte assez particulier, une dimension étonnante : 100 000 disparitions volontaires par an.

Le livre est une enquête sur les passeurs de disparus, sur la difficulté de mettre à jour ce phénomène pourtant massif, et d’obtenir des témoignages, des récits de vie qui font l’intérêt de ce livre accompagné de photographies d’une belle qualité.

Voir la critique détaillée de Nébal.

 

Couverture S'émerveillerS’émerveiller (2016)
Belinda Cannone

J’aurais dû « suspendre mon jugement », restant dans un vol plané, albatros débonnaire plutôt que condor vorace, émerveillé et contemplant sous moi les paysages de lumière, de vagues, de bois et de montagnes extraordinaires.

Mais j’ai baillé, j’ai baillé des doigts, laissant les pages défiler sans arriver à m’accrocher aux phrases, à la pensée, seulement à la limite : aux images. Car ce livre sur les vertus de l’émerveillement se mêle d’une commande où l’auteur doit commenter des photographies d’un fonds documentaire. Les images pourquoi pas, le commentaire beaucoup moins, et le propos général de la lumière de l’émerveillement contre les ténèbres du nihilisme et de la sinistrose, alors ça non merci.

***
Image de couverture : Coquillages sur une limule ; Flickr : Paul VanDerWerf

 

 

 

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