Limules de lecture – février 2018

Les limules ont-elles aussi des migraines à force de trop lire, de trop écrire sur le sable ces caractères que les vagues ne cesse d’effacer ?

Couverture Monologue du nousMonologue du nous (2015)
Livre de Bernard Noël

Il y a « les romans du je » (watakushi shōsetsu), les romans du « tu » (La Modification, L’homme qui dort…), et les innombrables romans du « il ».

Bernard Noël introduit le roman du « nous », d’un « nous » dont l’articulation ne cesse de poser la question du collectif. Car c’est bien un des membres anonymes de cette bande de 4 terroristes anarchistes qui dans ce livre dit « nous », s’exappropriant (pour parler comme Derrida) ce groupe cryptique d’une France plutôt contemporaine, dont ils assassinent à la façon des années 1970 policiers, banquiers, ministres d’État.

Ce « nous » n’est pas choral comme les Possédés de Dostoïevski, ni un nous exemple des Justes de Camus. Ce sont des individus de notre époque, se demandant comment agir pour le groupe mais sans espérance collective, sans désir de révolution, sorte de terreur blanche, à vide, revenue de toutes les promesses politiques.

C’est donc un parcours de la blancheur que l’on suit, une traversée de ce nihilisme sans nerf, sans âme, sans idéal, reprenant l’action directe et la « propagande par le fait » dans une absence de but et de conscience qui ne peut que stupéfier.

 

Couverture Disparaître de soiDisparaître de soi : une tentation contemporaine (2015)
Livre de David Le Breton

On aura du mal à lire cela comme de la sociologie ou de l’anthropologie – disciplines de David Le Breton – tant ce livre lui-même repose sur des lignes de fuite. Il déploie certes la contrainte hypermoderne à faire de soi-même un projet et une réalisation, mais sans donner de chiffres, sans faire d’enquête, retraçant à l’aide de beaucoup d’écrivains modernes ce sentiment de vouloir s’effacer, se désidentifier, creuser en soi un gouffre.

Il y a bien les phénomènes récents, des hikikomori aux réseaux sociaux en passant par la dépression, mais pour l’essentiel le livre là encore ne s’attache pas à une démonstration, refuse lui aussi d’être soi, d’être le livre que l’on pourrait attendre, dans la lignée de La fatigue d’être soi d’Alain Ehrenberg. Mais non, avec bonheur, avec malheur, ce livre s’abolit lui aussi dans son objet.

 

Couverture Une fenêtre sur les rêves : Neuropathologie et pathologies du sommeilUne fenêtre sur les rêves : Neuropathologie et pathologies du sommeil (2014)
Livre de Isabelle Arnulf

On reste à la surface du rêve, à l’extérieur de manière clinique. Si on vous arrache les yeux, un bout des noyaux gris centraux, ou qu’on vous réincarne dans un chat, je sais à quoi vous rêverez, comment vous rêverez. C’est déjà bien.

Reste que « l’onirométrie » – la mesure des rêves – et les « banques de rêves » américaines me laissent un peu sceptique par contre. Je pense que la lecture du Bernard Lahire sur L’interprétation sociologique des rêves (La Découverte, 2018) est à lire pour mieux aller en profondeur. La clinique, prudente, peut s’avérer en effet un peu frustrante.

 

Couverture Kalpa impérialKalpa impérial (2017)
Livre de Angélica Gorodischer

Histoires de cet empire le plus grand qui n’ait jamais existé et dont on déplie les mythes, les empereurs et leurs folies, l’apogée et la ruine, puis les renaissances.

On trouve là le charme de la rhapsodie de voir se composer par de multiples petits épisodes, par de petits contes nous rappelant un des souverains, par une histoire légendaire, la trame énorme, colossale de cet empire sans repère chronologique, géographique ou culturel.

On aime à découvrir ce temps extrêmement long, ces vides, ces absences entre deux nouvelles, entre deux récits. Qu’importe, tout se lie dans un style maîtrisé, comme sage de plusieurs siècles et malicieux comme l’aède y glissant ses propres clins d’œil.

C’est très agréable de parcourir ce temps impossible, ces histoires abolies, d’un ailleurs imaginaire, et pourtant en prise avec toutes les chutes de tous les empires.

 

Couverture Saturne et la MélancolieSaturne et la Mélancolie
Livre de Fritz Saxl, Raymond Klibansky et Erwin Panofsky

J’ai été frappé par la grande accessibilité du texte (si l’on oublie  innocemment de lire les notes de bas de page) déployant la naissance tant médicale, littéraire que figurative de Chronos/Cronos/Saturne, de l’Antiquité à la Renaissance (long passage chez Dürer, bien sûr).

Un texte décisif, synthétique sur un thème dont le traitement non-romantique (puisque toute la partie « moderne » de la mélancolie n’est pas présente) fait plaisir à lire.

 

Couverture Jambes de ChevalJambes de Cheval (2013)
Livre de Ryûnosuke Akutagawa

Ce recueil de nouvelles, plus que les autres, montre clairement le talent multiforme d’Akutagawa, travaillant à la fois la tradition classique chinoise autant qu’indienne (« le Magicien »), japonaise autant qu’occidentale (le très touchant Don Juan de l’ère Heian, désopilant Momotarô monstrueux, et les histoires du christianisme japonais). Mais Akutagawa touche avec bonheur aussi à la parodie, au fantastique (« Jambes de cheval » dont le malaise m’a fait pensé aux récits de Kōbō Abe), mais encore aussi à l’historique, et à l’intime (Yasukichi).

 

Couverture Feu la cendreFeu la cendre (1999)
Livre de Jacques Derrida

Qu’est-ce qu’aurait donné Derrida écrivain ? (quoi mais Derrida est toujours déjà un écrivain, un philosophe de l’écriture, récuse le partage simple avec une philosophie en surplomb de l’écriture, etc.) Ce livre répond un peu à la question, avec un résultat étonnant. Bien que parsemé de citations extraites de ses propres œuvres philosophiques autour du thème de la cendre (Moilacendre), le livre se prête à toute une écriture dialoguée et apparemment disponible de manière audio (lue par Carole Bouquet notamment, mais je n’avais à la bibliothèque que le livre à disposition) autour de ce couple énigmatique de la flamme et de la cendre.

On s’aperçoit que Derrida revient toujours à la réflexion philosophique, et que oui, à nouveau, tout est toujours à la fois philosophie et littérature d’un même mouvement.

 

 

Couverture La femme 100 têtesLa femme 100 têtes (2016)
Livre de Max Ernst

L’art du collage chez Max Ernst n’est pas le simple rapprochement d’images sans rapport, rapprochées pour créer la « surréalité », l’insolite ou le sourire. Max Ernst compose à travers ses collages des mondes et des dé-mondes puisque les images arrachées aux revues et publications du XIXe créent une décohérence des signifiants, tout en amenant, de planches en planches, la continuité d’un improbable roman-collage. Morceaux de femmes, oiseaux, sauvage volonté de faire jaillir l’eau du rêve dans la réalité, la poésie est à fois « l’explosante fixe » et le charme de mondes réinventés.

A noter aussi la belle préface donnée par André Breton.

 

Couverture La forme d'une villeLa forme d’une ville (1989)
Livre de Julien Gracq

Avec la psycho-géographie de Nantes par Gracq, nous découvrons la façon dont cette ville a façonné quelques sentiers de son imaginaire.

« La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel ». Il n’y a pas dans la reprise de Gracq de nostalgie comme celle qu’évoquait Baudelaire (plus de « hélas ») voyant les destructions haussmanniennes bouleversant l’aspect de Paris. Le livre de Gracq se lit à allure libre et il compose, sans chronologie, la géographie personnelle, serrée, de ce qui fut pour lui une ville réduite à des promenades circonstanciées hors de l’internat strict du lycée, puis une ville où il enseigna.

La « liberté grande » avec laquelle il s’occupe de son sujet est impressionnante. Ainsi pour parler de son attrait pour Nantes il lui faut parler de son non-rapport à Angers, aux approches paysagières de Nantes, l’apparition lente des banlieues aux lumières mi-closes avant la ville, le charme des tramways électriques, et les prestiges de l’opéra Graslin.

A côté de ça, il n’y a pas beaucoup d’échos littéraires, malgré la présence éclair de Balzac, de Verne (l’autre nantais), Poe, Baudelaire, et Stendhal.

 

Résultat de recherche d'images pour "roman linda lê"Roman (2016)
Livre de Linda Lê

Je ne suis pas capable de lire comme il le faudrait Linda Lê, et je m’en désole. C’est un auteur que j’aimerais tant aimer, car il y a quelque chose qui me plait dans ses fictions amoureuses du vertige et ses essais maudits.

Et ici, indéniablement, j’aime l’idée de ce vortex qu’elle tente de créer autour d’une écrivaine hantée par un « jumeau perdu », peut-être inspiré des travaux des Austermann, ou plus simplement rattaché à l’idée romantique du double (William-Wilson-mon-amour). L’idée de voir autour de ce trou noir de la perte imaginaire graviter deux hommes proches de l’écrivaine, l’un rejetant ce fantasme et l’autre s’y abolissant pourrait fonctionner comme principe narratif.

Pourtant je n’arrive jamais à rentrer dans les livres de Linda Lê. Et pas davantage ici dans ce trio amoureux sans triolisme, dans ces hallucinations de « chiens de Montevideo » sans chants de Maldoror, dans cet « IRM, son Idyllique Royaume des Mots » sans images fortes.

Mais malgré toutes ces mystérieuses incompatibilités, il y a quelque chose dans ce livre vampire qui a saisi mon intérêt : la restitution en creux du livre que l’écrivaine a consacré à trois couples de femmes artistes mal-aimées de leur (trop) célèbre amant : Taos Amrouche / Giono, Camille Claudel / Rodin, Catherine Pozzi / Valéry (on notera que pour les uns on ne retient que le patronyme, pas pour les autres), merveilleuse traversée de ces échanges et de ces déséquilibres.

 

Couverture Le Dernier Vœu - Sorceleur, tome 1Le Dernier Vœu – Sorceleur, tome 1 (1993)
Livre de Andrzej Sapkowski

Autant de nouvelles cousues entre elles comme des balafres, retraçant à force les cicatrices couturant le corps mutant du Sorceleur. Geralt de Riv se découvre dans ce livre tel un croisement entre Elric de Melnibonné et un détective taiseux d’un roman hard-boiled. C’est très étrange et très plaisant. Entre le miel et l’amer. Ce n’est pas exactement de la Dark fantasy ni de l’heroic fantasy, mais un mélange instable de ces deux univers.

Dans ce premier tome, parmi les intrigues originales se mêlent en clin d’œil des mutations des contes classiques (génie de la lampe magique, blanche neige et les 7 nains, la belle au bois dormant), ce qui pourrait être agaçant mais ne l’est pas, car on ne verse pas dans la veine satirique, mais toujours dans un rythme et une couleur parfaitement intégrés au monde de Sapkowski.

C’est ce qui frappe, cette qualité de fluidité, de nous balader dans ce monde cohérent, travaillé, sans rien de l’épate qui tendrait à montrer sans cesse cet univers-monde (avec force cartes, détails, commentaires et descriptions). C’est progressivement que tout s’installe et où l’on reconnaît la puissance imaginaire du récit. D’aucuns diront que c’est léger, que justement l’écriture manque d’éclat, que ce poor lonesome witcher est lassant dans son vocabulaire et ses quêtes limitées à une fantaisie un peu plus sombre que d’habitude. Ils diront que cela vaut par ce que cela nous replonge dans les nombreuses heures passées sur la trilogie vidéo-ludique de CD-Project Red. C’est vrai aussi.

 

Couverture L'épée de la providence - Sorceleur, tome 2L’épée de la providence – Sorceleur, tome 2 (1992)
Livre de Andrzej Sapkowski

On se lasse un peu quand même, de l’écriture, même si les quêtes sont bien écrites. Yennefer commence à agacer avec son odeur de lilas maquereau, et Geralt avec son impassibilité de mutant. Mais on voit se dessiner une trame plus globale quand apparaît Ciri enfant. Cependant encore une fois, ce sont les promesses du jeu vidéo qui me font dire ça.

 

 

 

Publicité

Un commentaire sur “Limules de lecture – février 2018

Ajouter un commentaire

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :