La noche oscura (Anaïs Boudot)

« La noche oscura » est une expo­si­tion photographique (mais pas que) d’Anaïs Boudot à voir jusqu’au 3 mars 2018 à la galerie binome. Expérience artistique née d’un séjour intérieur en Espagne (Casa de Velázquez), née des errances et animée de lectures incroyables, cette exposition est un miroir noir, glacé, reflétant vers nous le mystère de sa nuit.

Quelle est cette nuit, quelle est cette obscurité capable de faire communiquer le néant mystique des carmélites (La nuit obscure de Jean de la Croix, le Château intérieur de Thérèse d’Ávila) et les chemins souterrains et enténébrés d’Aminadab de Blanchot ? D’une poésie l’autre. L’autre de l’autre – la nuit.

La nuit comme expérience
Nuit d’exergue
Nuit intérieure et nuit absolue
Nuit complice et nuit factice
Nuit arbre et nuit pierre
Nuit solitaire
Nuit gouffre
Nuit aspirante et nuit désirante
Nuit calme, nuit belle
Nuit noire, nuit blanche
Nuit de magie sans magie
Nuit du secret sans secret
Nuit sans autre mystère que le sommeil

L’obscurité comme l’espoir, invisible
L’obscurité d’or
L’obscurité est ce qui nous reste
L’obscurité faite cendres


La nuit comme expérience

Puisque la mystique, alors la nuit.
La nuit deux fois nuit : nuit – obscure.
Non pas la nuit lumineuse, orangeâtre des grandes villes. Non pas la nuit étoilée, celle d’autres temps, moins acosmiques que le nôtre. Non. Une nuit deux fois nuit. Un redoublement de noirceur d’où naîtront des images renforcées dans leur lumière comme dans leur ombre, nuit redoublée – nuit de la nuit.
Nuit obscure, noircie artificiellement et absolument, comme pour l’éloigner de la nuit même, pour rendre à cette nuit une puissance nouvelle – double absence au monde renforçant la présence des images.

 

La « noche oscura » c’est elle-même, de manière privilégiée, la nuit comme expérience, comme expérience dans son frisson métaphysique (cette branche de la littérature fantastique disait Borges). Cette nuit obscure est au-delà de toute mystique, dans un dénuement proche de celui dévoilé par Bataille dans L’expérience intérieure. Elle se donne dans ce noir concentré des images, irradiant, démentiel, qui nous aspire et nous déchire, trou noir nous livrant à cette expérience du vide, à cette souveraineté du vide, inexpiable, sans limite qui nous accompagne dans l’insomnie comme dans le vertige. Il y a, il y a, il y a cette nuit obscure, impénétrable qui attire, subjugue et nous introduit dans une expérience du nocturne dont Michaël Foessel travaillait il y a peu les résonances philosophiques (La Nuit : vivre sans témoin, Autrement, 2017) de Gethsémani aux nuits berlinoises.
Le nocturne est cette expérience qui déconstruit les partages, les hiérarchies, abolit les révolutions solaires et nous introduit, en plein jour comme en pleine nuit (comme dans les photographies d’Anaïs Boudot) à un rapport à ce qui est sans rapport et dont on peut penser que dans notre modernité elle est passé du divin (mystique) au domaine de l’art (désœuvrement) :

« L’œuvre attire celui qui s’y consacre vers le point où elle est à l’épreuve de l’impossibilité. Expérience qui est proprement nocturne, qui est celle même de la nuit. »
Maurice Blanchot, « L’inspiration », L’espace littéraire, Paris : Gallimard, Folio, p.213

Nuit exergue

La nuit : quelque chose qui permet aux choses de se détacher. De sortir d’elle. De briser le contour. De faire trembler les formes. Des linéaments troubles apparaissent. Des choses se détachent. Images sombres, flottantes, illuminées d’ailleurs. La nuit se détache. Elle devient autonome. Elle vit là. Invisible. Noire.

« Étranges ténèbres, ajouta-t-il ; elles sont très profondes et elles sont vides. »
Maurice Blanchot, Aminadab, Paris : Gallimard, l’Imaginaire, p.288

Nuit intérieure, nuit absolue

« J’entends par expérience intérieure ce que d’habitude on nomme expérience mystique : les états d’extase, de ravissement, au moins d’émotion méditée. Mais je songe moins à l’expérience confessionnelle, à laquelle on a dû se tenir jusqu’ici, qu’à une expérience nue, libre d’attaches, même d’origine, à quelque confession que ce soit. C’est pourquoi je n’aime pas le mot mystique. »
Georges Bataille, L’expérience intérieure, Paris : Gallimard, 1943 (incipit)

Image associée

Bataille a écrit durant la nuit, dans la nuit de l’Occupation, ce beau livre de l’Expérience intérieure où la nuit souveraine, accordée à la fatalité, à ce qui vient, à ce qui nous défait, à ce qui nous manque, se trouve vertigineusement étudiée.

La « noche oscura » d’Anaïs Boudot semble s’attacher à cette mystique athéologique, cette expérience intérieure où l’on perd le sens du monde, où s’abolissent les repères et la connaissance, où ne subsiste qu’une nuit noire d’une connaissance intraduisible, d’une consistance intranscriptible.

Comme chez Kafka, comme chez Blanchot avec son énigmatique gardien Aminadab, la certitude du symbole s’efface : nous n’avons affaire qu’à des symboles vides, creux, inquiétants, car ne renvoyant à aucune réalité qu’à ce vide devenu puissance d’abstraction et puissance de fascination pure.

Ainsi le Lion situé devant la cathédrale d’Ávila. Il est ici séparé de tout par le fond de la nuit obscure et ne peut plus être le symbole évangélique, ou politique, ni même, de manière lointaine, une allégorie du Lion Vert de la tradition hermétique de l’alchimie, Lion Vert qui se désignait ainsi par énigme : « Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem » (Vitriol). Pourtant il y a bien dans cette série quelque chose de la « visita interiora terrae », une visite de la terre intérieure et une visite de l’intérieur des terres espagnoles. Mais alors la « pierre cachée », est au contraire la nuit apparente, montrée en permanence, malgré le bleu mensonger du ciel. Que le symbole du lion de pierre reste lui-même énigme totale dans cette découpe, que lui-même devienne l’emblème creux de la nuit obscure, de la nuit vide et incarnée, trônant dans un silence en majesté est à l’égal des dispositifs présents dans le Château ou Aminadab.

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Monde de pierre – églises, falaises, colonnades – si des marches apparaissent, ce ne sont donc pas l’expression figurative du Château intérieur, mais un mystère, un Château, mais plus celui d’Ávila ni même celui de Kafka. Ces marches ne conduisent qu’à la nuit. Elles y conduisent manifestement. Et on marchera longtemps devant cette image, parcourant ces remparts, faisant face au désert de la nuit absolue, attendant une révélation qui ne viendra pas, attendant un débordement impossible de cette nuit.

Voilà venir la transverbération du vide.

 

Nuit complice et nuit factice

Nuit témoin. Nuit sans témoin. Faisant de l’existence ce pur miracle, ce pur désespoir.
La nuit est là, comme la lune, brisée en mille morceaux.

IMG_6638.jpg

 

Nuit arbre et nuit pierre

Images arborescentes. Arbre de pierre. Pierres aux moisissures d’ombres. Quel cœur y bat un sang translucide ?

Nuit solitaire

Ces images veillent sur nous. Sans yeux elles veillent. Visions sans regard. Elles nous invitent à nous déposséder de notre sujet et à se fondre dans cette « nuit obscure »,  à faire pénétrer nous le neutre et la passivité essentielle où se révèlent de telles images.

Plus de sujet, alors. Plus de solitude, non plus. Une solitude défaite de sujet. Une nuit étonnamment solitaire car sans sujet, éloignée de la nuit romantique. Nuit sans communauté, pas même la communauté négative de Bataille, celle de « ceux qui n’ont pas de communauté ».

Seule comme la nuit.

Nuit gouffre

« L’homme en songeant descend au gouffre universel. »
Victor Hugo « Ce que dit la bouche d’ombre » dans Les Contemplations, v.1

On tombe dans l’image.
Tombe d’image.
On voit le noir, le silence, l’absolu recouvrir le paysage.

On perçoit presque les rayons d’ombres pourtant invisibles qui pourraient percer de chaque image.

Nuit calme, nuit belle

Oui, à la nuit sans mouvement. Faussement immobile. Sans vent. Sans étoile.

Nuit du repos infini.

Du sommeil profond.

 

Nuit aspirante et nuit désirante

Bataille, l’expérience intérieure, l’athéologie et tutti quanti d’accord, mais alors où est l’érotisme ? Ce n’est pas rien pour Bataille. L’érotisme se livre ici dans sa sensibilité crayeuse, dans un érotisme sans sujet, un érotisme de l’image pure, de l’objet extrait de sa nuit, aimé dans le néant de sa contingence, comme cet arbre ligneux, là, nous caressant d’une main et ouvrant un œil trouble dans une nuit sexuelle. On se laisse aspirer dans la nuit de chaque image. On s’enroule dans les ronces des images. On lèche les pierres bleues de l’empyrée. Fétichisme du monde et de la nuit.

 

 

Nuit noire, nuit blanche

« La nuit sera noire et blanche » a dit Nerval avant de partir aller se pendre dans une rue. Il y a dans ces images – celles en noir et blanc – comme un bruit blanc, une présence-absence sourdant, habitant ou, plus justement, hantant chaque image. Oui, comme un bruit apaisant, hypnotique, fait image.

Pour les images noires et or, c’est toujours une eau invisible que l’on peut imaginer sourdre derrière les pierres et la végétation, une opération lente, abreuvant toutes ces racines cachées.

Un léger grésil passe dans la nuit.

 

Nuit de magie sans magie

Dans cette nuit on trouve une découpe semblable aux images du rêve, une lumière de nulle part, une noirceur de partout.

Un mystère sans myste pour nous introduire à l’image. Avec Ávila à la place d’Eleusis. Sans rituel, sans personne. Nulle offrande, nul sacrifice, nulle vision transcendée en lumière. Rien que des images découpées dans le jour, portées à la nuit, dans une mythologie nouvelle de l’image.
Mémoire sans mémoire du chemin de Thérèse d’Ávila dans la sierra, ces images nous introduisent à un parcours surnaturaliste, c’est-à-dire, ultra-sensible aux choses-mêmes, et non à leur image de rêve surréaliste :

« Edgar Poe dit, je ne sais plus où, que le résultat de l’opium pour les sens est de revêtir la nature entière d’un intérêt surnaturel qui donne à chaque objet un sens plus profond, plus volontaire, plus despotique. (…) Comme la nature perçue par des nerfs ultra-sensibles, elle révèle le surnaturalisme. »
Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques, 1855

 

Nuit du secret sans secret

Que reste-t-il alors aujourd’hui du sacré de la « nuit obscure » ? Un secret. Ce qui ne peut être dit, ce qui ne peut être vu, le paradoxe d’une vision aveugle. D’une mémoire d’aveugle ? On songe à Derrida, tant pour cette mémoire, que pour le secret.

« Le secret du secret, c’est le respect de l’absolue singularité, la séparation infinie de ce qui me lie à l’unique »
Jacques Derrida, Donner La Mort, Paris : Galilée, 1999

 

Nuit sans autre mystère que le sommeil

Nul Goya ne viendra ici vous troubler. Rien que la nuit la plus noire, impénétrable au regard. Nuit dans laquelle s’engloutir. Pas le ventre maternel fantasmé par Freud, juste l’absence de pensée, l’obscurité.

 

L’obscurité comme l’espoir, invisible

 

L’obscurité d’or

sans titre (diptyque pierres), photo, Anaïs Boudot

Si la nuit est noire, l’obscurité est d’or.

Cette obscurité dorée est tantôt le fond cosmologique de cette nuit, la tempéra grêlée d’étoiles noires des vieilles icônes byzantines, et puis tantôt le fil, ténu, l’éclair fauve la tenant ou la déchirant – merveilleuse ambivalence : ce qui unit et répare, et ce qui balafre.

Ma mauvaise oreille a entendu dans le terme choisi de « kintsukuroi » pour expliquer cette déchirure un appel à ce mélange incroyable de l’or (kin) et du noir (kuroi), quand le mot 金繕い (kintsukuroi) ne dit jamais cette union, désignant uniquement la réparation (繕い) à l’or (金) des céramiques japonaises.

L’obscurité dort, ouvrez les yeux sur votre nuit.

 

L’obscurité est ce qui nous reste

Une demeure où la nuit demeure. Que reste-t-il des chemins qu’emprunta Thérèse d’Avila ?
Que l’obscurité se fasse.

 

L’obscurité faite cendres

IMG_6636

– Tu as vu, on dirait que… on dirait que les images sont imprimées comme avec des cendres.
– Des cendres ?
– Oui, c’est cette impression de tremblement dans le détail de l’image, regarde.
– Oui, c’est pas faux. C’est brumeux. Tu sais quel type d’impression c’est ? Je vois pas le cartel. Tu veux pas demander ?
– On dirait vraiment des cendres. T’imagines, une image à peine fixée avec des cendres, évanescente, pouvant se disperser en un instant ?
– En même temps on avait déjà le daguerréotype dans le genre instable… C’est le côté rétro qui te plaît. La photo chronodégradable, le snap de la nuit obscure.
– Nan, mais tu veux pas imaginer ça, une image de cendres ? De la cendre qui constituerait en fait la pierre à l’image, et toute la porosité imaginaire que l’on peut avoir comme ça ? Une fragilité paradoxale.
– Très Anaïs Boudot, ça, tu devrais lui dire, ça va lui plaire.

***

L’auteur reconnaît toutes les complicités et toute l’amitié qu’il a pour l’œuvre d’Anaïs Boudot, suivie depuis « Exuvies », Panorama 14 et Panorama 15 (Fresnoy), « The Day empty its images », « Fêlures », et espère-t-il, encore bien d’autres projets à venir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 commentaires sur “La noche oscura (Anaïs Boudot)

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    1. Merci pour cet retour, je suis heureux d’avoir pu diffracter l’effet de rêverie que me font ces images. Il faut vraiment aller sur place se confronter aux images et s’absorber en elles quelques minutes pour apprécier cette expérience du noir et du rêve.

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