Limules de lecture – janvier 2018

Des plages de lectures, tandis que là-haut, dans le ciel, des limules s’enfouissent dans les nuages.

Couverture ChaosChaos (2018)
Livre de Mathieu Brosseau

L’Interne, la Folle, la Jumelle.
L’Interne aide la Folle à sortir de la Ville pour rejoindre sa Jumelle dans l’Autre Ville.
Voilà le schéma volontairement donné avec fonction et majuscule dans le livre même, comme pour mettre à distance tout fantasme sur la folie, l’enfermement, la raison et la déraison psychique.

Ici sera le langage, cette membrane tantôt poreuse et tantôt opaque. Chaosmose puissante bouleversant nos rapports aux gens, aux mondes, aux choses.
Ceci et le « chaos » – un cocon-placentaire, chorion flottant dans l’espace, boule morte et organique, mortel soleil de chair, langage.
Ceci et le « chaos » d’un œil en train de mourir de douleur dans l’orbite, ah qu’un oiseau l’arrache !
Ceci et le « chaos » tempétueux du désir, du langage et son délire.

C’est trop dire et mal dire, alors que ce livre brise le récit de la folie comme le rôle assigné à l’écriture dans la saisie de la folie : ni témoignage, ni ode romantique, ni langage frappé au marteau.
C’est avec grande force que le langage brise les partages, s’immisce partout entre folie et déraison, dans le cadre, dans les mots, dans tous les personnages, dans l’écriture, dans les procédés narratifs. Désidentifiant, reconnectant à un chaos, à ce rêve d’un monde peut-être mort-né, et dans lequel on vit, on s’efforce de vivre.
On aurait pu craindre de loin un désastre naissant de ce chaos, mais le livre nous laisse dans l’œil une formidable image rémanente, celle de ce chaos flottant, et dans le cœur ce caractère fort comme la mort de la Folle.
J’en donnerai sûrement une critique détaillée comme je l’avais fait pour Data Transport du même auteur.

 

Couverture Chez les fousChez les fous (1925)
Livre de Albert Londres

Albert Londres a l’art de certains dessinateurs, saisissant d’un stylet de fer vif sur une plaque frottée au vitriol les scènes de l’enfer des asiles, les conditions de détentions tantôt arbitraires (difficulté d’en sortir), tantôt bienveillantes (Docteur Maurice Dide), mais souvent assortie de sévices.

Albert Londres dresse ici le portrait des fous de France des 1920’s en montrant la différence infinie dont on traite les maladies mentales par rapport aux autres maladies. Prélude aux documentaires de Depardon.

 

Couverture Nous troisNous trois (1995)
Livre de Jean Echenoz

<bruit de bâillement> Il y a quelque chose de frustrant dans ce livre, dans cette capacité qu’il a de résister à la prise, froid et lisse comme une blanche carlingue de fusée, aux rivets ne dépassant jamais. Ce livre ne cesse de s’échapper, ni vulgaire, ni intelligent, ni virtuose et pourtant suffisamment stylé pour laisser sentir, bizarrement, qu’il y a là un style qui s’amuse lui-même de s’effacer, qui s’amuse de ses personnages, de ses scènes.

Mais je n’ai pas réussi à décoller ni avec le récit – du tremblement de terre à un voyage dans l’espace – ni avec l’écriture – très exacte, très joueuse, qui a du charme, indéniablement, mais qui ne m’a pas séduit.

 

Couverture La foi qui guéritLa foi qui guérit (2015)
Livre de Jean-Martin Charcot  

Un court article de Charcot – dont l’introduction brosse un long portrait tendance Didi Hubermanesque – à l’occasion de la multiplication des miracles en cette fin XIXe, alors qu’à Lourdes se met en place une commission médicale, tantôt béate, tantôt sceptique.

Charcot se place magistralement au-dessus de la mêlée, reconnaissant l’intérêt thérapeutique que de telles dévotions peuvent avoir tout en gardant l’idée principale qu’il s’agit en réalité d’un phénomène que l’on dirait aujourd’hui psycho-somatique et qui, dans le vocabulaire de l’époque, s’identifie à la question de l’hystérie.

L’article de Charcot est une réponse claire à destination d’un grand public et il prend plaisir à rappeler la longue histoire (à travers le temps, mais aussi l’espace, dans les différentes civilisations) de cet attachement dévot à un lieu considéré comme sacré et dont la fréquentation ayant des capacités curatives (la fameuse « incubatio » des temples d’Asclépios).

 

Couverture Le NécrophileLe Nécrophile (2001) Livre de Gabrielle Wittkop

On aurait pu craindre un écrit à l’encre violette, aux longs jambages, aux lettrines pleines de crânes de la « fin de siècle » décadente, mais non. Pas de complaisance savante s’essuyant après l’acte sur du velours noir, pas de sophistication cruelle à la Mandiargues, ni de fantasme brumeux et idéaliste (« La morte amoureuse »). Ce journal a cela de précieux qu’il n’est pas précieux, malgré des odeurs de bombyx.

Ce livre est troublant car il n’est ni moral ni immoral, mais plutôt a-moral, sans jugement, sans froideur excessive, nous mettant face à la simplicité de ce désir et de son assouvissement. Comme tout désir, il a ses absolus et ses à-côtés, ses craintes et ses désespoirs. Il aime, il regrette, il gâche et se fuit. Il jouit dans des corps interdits au désir, devenus chairs ramollies, tendres, et cette sexualité, bien que morbide, contée dans son quotidien montre sa folie infinie et presque ordinaire.

L’histoire de cette dilection atteint au final un paroxysme presque a-sexuel assez triste, un final désespéré, meurtri d’impossible, redisant la lucidité du nécrophile : « indiciblement et non absolument » parce que l’absolu ne lui serait possible que dans sa propre mort et qu’il sait son désir condamné qu’à deux semaines, deux précieuses semaines tout au plus.

« Pourquoi m’a-t-on prénommé Lucien, moi le lucifuge ? » J’ai sursauté en apprenant au milieu du texte le nom de cet érotomane aux plaisirs difficiles.
Le texte dans sa réédition (1972/2001) est enrichie de collages à la Max Ernst.

 

Couverture RabotRabot (2018) Livre de Adrien Girault

J’ai attendu tout le livre une montée en puissance quand ici tout reste dans l’obscurité d’un bois où l’on devine des choses, où des brumes se faufilent.  Ombres sur ombres.
Il y a presque tout à imaginer dans les ellipses, dans les non-dits du récit, d’un non-dit qui ne pointe jamais vers quelque indicible – juste vers des silences de famille, vers des transformations du réel qui ne sont qu’une subtile variation.
De la situation du repas dans la maison village à l’errance post-apocalyptique dans les bois, en passant par le récit du comte de Beselt, on lit avec une curiosité jamais assouvie ce nouveau petit opus des éditions de l’Ogre.

 

Couverture Data TransportData Transport (2015) Livre de Mathieu Brosseau

Un homme est récupéré en mer par un cargo. Débarqué à terre, il est amnésique et aphasique, et de son nom ne subsiste que la lettre B. Il réussit à se faire employer dans un entrepôt où il devra trier les lettres retournées (« n’habite pas à l’adresse indiquée ») par thématique. C’est à ce moment que l’on bascule dans la vie de M. dont on suit l’évolution depuis l’enfance, ainsi que dans de multiples narrations amorcées par les lettres. Là le vertige se construit jusqu’à se retourner vers B.
Pour approfondir avec patience cette lecture : https://lucienraphmaj.wordpress.com/2018/01/13/data-transport-mathieu-brosseau/

 

Couverture Le vocabulaire de DerridaLe vocabulaire de Derrida (2015)
Livre de Charles Ramond

Je ne pensais pas autant apprécier ce digest de Derrida pour les étudiants. Mais cela a clarifié pour moi de nombreux concepts et fait découvrir de nouveau pans de la pensée de Derrida.
A poursuivre avec le Dictionnaire Derrida (2016) par le même auteur, qui semble être la version augmentée (72 p. –> 200 p.) de ce vocabulaire.

 

 

Couverture La femme qui dortLa femme qui dort (2009)
Livre de Natsuki Ikezawa

J’ai eu une difficulté à ne pas lire abruptement ces 3 nouvelles, quand Ikezawa signe avec délicatesse ces 3 atmosphères tropicales, douces-amères, inquiétant le rapport au réel.

J’aurai pu lire sans souci la merveilleuse pensée, si proche pensée, d’une épidémie de mots, de mots qui se propagent, extasient, défont le monde et ses guerres.
J’aurai pu apprécier la délicatesse dont les êtres humains sont happés par l’appétit sexuel avec un mélange impossible de possession et de dépossession.
J’aurai pu apprendre à chanter des chants en japonais ancien et laisser cette poésie me pénétrer.

Au contraire, j’ai eu du mal à ne pas aller à faire un résumé cruel :

« Les origines de N’Kknre » ? un plagiat du sketch du « Monty Python Flying Circus » sur la « killer joke ».
« Mieux encore que les fleurs »  ? un plan cul à Okinawa.
« La femme qui dort » ? ô j’aimerais rêver pour échapper à ces conceptions machistes de la femme, merci.

 

Couverture Défense de Prosper BrouillonDéfense de Prosper Brouillon (2017) Livre de Éric Chevillard

J’ai ri, vraiment, même si j’avais déjà entendu certaines des « perles » que Chevillard a extraites des publications primées par des prix ou par la reconnaissance du public et dont il a dû subir la lecture en tant que feuilletoniste au « Monde des livres ». De ces citations, en vrai Victor Frankenstein, Chevillard fait une Créature dont l’œuvre s’appelle ironiquement « Les Gondoliers » (les têtes de gondoles, le roman du cliché comme les gondoliers de Venise, on suppose), livre dont il fait la recension imaginaire dans ce volume de « défense et illustration » avec une flagornerie poussée à l’extrême devant ce chef d’œuvre de bêtise qui n’égale que son talent que l’on connaît par ailleurs pour la destruction (« Démolir Nisard »).

Le coup d’œil circulaire du début est une merveille. Un morceau de bravoure (Chevillard semble aimer cela, de même que le vertige du délire logique, de la logique poussé dans son absurde simplicité). Comme d’habitude chez Chevillard, c’est impeccable et vif, pointu et enlevé, ironique et délirant à souhait, avec une férocité pour toute cette littérature qui se vend bien malgré l’absence de style et de nombreuses bêtises et vulgarités dont sont parsemés leurs ouvrages.
Mention spéciale à Orsenna – après vérification de la paternité de la citation : « N’aurions-nous pas dans la famille, de père en fils, une petite excroissance anatomique qui s’excite dès que résonnent les quatre mots magiques « il était une fois » ». Sick.

 

Chaque fois unique, la fin du monde : Réseau des ...Chaque fois unique, la fin du monde (2003)
Livre de Jacques Derrida

Alors qu’on enterre le cadavre de 2017. Ce livre est étonnant, signé Derrida mais non composé par lui, fait par des universitaires, rassemblant, comme de manière posthume, mais du vivant de Derrida, les textes que celui-ci a dédié à des amis disparus et formant ensemble un discours sur le travail de deuil, la difficulté de prendre la parole dans ces moments, et la tension entre le deuil possible (incorporer le mort en soi, en l’annulant dans sa différence, dans ce qui faisait son unicité) et le deuil impossible (laisser ouverte la différence de l’autre et laisser vivre cette douleur de la perte), sans choisir, souvent. Mais les paroles de Derrida, loin de l’élégie, sont une réflexion sur l’œuvre de ses amis disparus, sur leur rapport à la mort, à l’unique, ce sont des éclairages (émouvants souvent) sur ces amitiés et sur ce qui les a constitués par les œuvres et par la vie, par-delà parfois les différences.

 

Couverture Histoire de la littérature récente (Tome 1)Histoire de la littérature récente (Tome 1) (2016)
Livre de Olivier Cadiot

Je redoutais de devoir m’opposer à ce livre et à Cadiot, mais non. Ce livre est diablement joueur, intelligent, joyeux. Je craignais qu’il fasse un plaidoyer contre les esprits chagrins de l’apocalypse littéraire. Il n’en est rien. Ou plutôt si. Ce livre signe combien la littérature est un jeu, une recombinaison qui dépasse les discours sur elle. Cadiot montre par l’exemple la force vive de cette littérature qui ne peut mourir à vrai dire car elle n’est, ni n’a jamais été vivante.

 

Passions by Jacques Derrida — Reviews, Discussion ...Passions (2006)
Livre de Jacques Derrida

Avec « Khora » et « Sauf le nom », il fait parti d’une triade de texte sur le « nom », la nomination et ses limites. Ici il est question de la « lecture oblique » et de la lecture critique, de la responsabilité et de l’obligation de réponse, et de la littérature et son rapport au secret.
Même si j’attendais autre chose, c’est une lecture insistante comme les textes de Derrida le sont souvent, où de nombreuses pistes m’intéressent et me permettent de poursuivre mes idées (sur le « cryptonyme », le mouvement de détour de la déconstruction (et non de fuite), sur la signature, l’œuvre et sa responsabilité).

 

« Il y a dans la littérature, dans le secret exemplaire de la littérature, une chance de tout dire sans toucher au secret. »
Jacques Derrida, Passions, Galilée, 1993, p.67

 

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