Data transport (Mathieu Brosseau)

Data transport, Mathieu Brosseau, éditions de l’Ogre, 2015. D’autres expériences de « réduction du paquet d’ondes » du texte par JP Cazier, ou par Claro.

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1erebrosseauData transport de Mathieu Brosseau est paru en 2015 aux éditions de l’Ogre, la même année où le sociologue et anthropologue spécialiste du corps, David Le Breton, faisait paraître Disparaître de soi : Une tentation contemporaine (éditions Métaillé). Il est tentant de voir une conjonction troublante dans cette contemporanéité. Contemporains, partageant cette leçon de blancheur, ce blanchotement de la langue que l’on trouve aussi chez John Lovecraft-Carter de la Théorie des MultiRêves (2017) : « Effacer, c’est l’écriture ».

Ce texte, cet autre texte qu’est Data transport a cette multidimensionnalité ouverte par l’effacement et porte dans sa trame même le mouvement d’un palimpseste, d’un effacement qui ne cesse de se reboucler :  un homme est récupéré en mer par un cargo. Débarqué à terre, il est amnésique et aphasique, et de son nom ne subsiste que la lettre B. Il réussit à se faire employer dans un entrepôt où il devra trier les lettres retournées (« n’habite pas à l’adresse indiquée » (NPAI)) par thématique. C’est à ce moment que l’on bascule dans la vie de M. dont on suit l’évolution depuis l’enfance, ainsi que dans de multiples narrations amorcées par les lettres. Là le vertige se construit jusqu’à se retourner vers B. Éternel retour de l’effacement. Éternel retour de l’écriture décrivant des cercles autour du vide magnétique de l’écriture, de ce qu’en nous elle dissipe et dissémine, fragmente et déploie.

« Ses pensées sont creuses et réceptives, sans mots ; il ne plonge pas pour autant dans quelque gouffre anxieux, une sérénité a été retrouvée dans l’imposition du silence, de son poids blanc. » (p.12)

Je crois que c’est sûrement une des nombreuses traversées de Data transport que l’on pourrait tenter, proposant de lire dans ce narrateur diminué à ses initiales (B., puis M., puis M./B.) comme expérience de la « blancheur » dans le sens de Le Breton : « cet état d’absence à soi plus ou moins prononcé, le fait de prendre congé de soi sous une forme ou sous une autre à cause de la difficulté ou la pénibilité d’être soi. Dans tous les cas, la volonté de relâcher la pression.»  Expérience qui dit en revers l’exigence folle d’individuation de notre époque, où l’individu doit se construire comme projet et où la liberté peut devenir folle des possibles.  Il y aurait à souligner le vertige à l’œuvre dans Data transport et dans ces phénomènes sociaux, dans ce cas où le narrateur se décompose et dont le récit se creuse et se démultiplie pour nous faire rentrer, de manière poreuse, dans l’expérience même de ce qu’expérimente le narrateur, la fluidification extrême de son être :

« M. pensait donc que son identité était poreuse comme les peaux, allergène comme les méduses ; il pensait simplement que les histoires des uns pouvaient devenir les histoires des autres. » (p.22)

Mais cette porosité (« je fais une chose, donc je suis la chose » écrit-il plus loin, et il peut le dire aussi avec humour : « Sa tête était un hôtel de passe ») est celle de la poésie plus que celle d’un cas sociologique ou psychologique, ce que semble confirmer M. quand à la fin de l’ouvrage il déclare lors d’une rentrée dans l’eau digne de Thomas l’Obscur : « Here lies one whose name was writ in water ». Ces mots constituent rien de moins que l’épitaphe choisie par John Keats, qui, avant Pessoa et les tenants contemporains de la disparition élocutoire du poète dans la langue, ce dehors, cet impossible, avait formulé l’idée d’un « poète-caméléon » traversé par le monde et sans identité fixe :

« En ce qui concerne le personnage poétique lui-même (…) – il n’est pas lui-même – il n’a pas de moi – il est tout chose et aucune – il n’a pas de personnalité – il aime la lumière et l’ombre –(…). Ce qui choque le philosophe vertueux enchante le poète caméléon. Il ne blesse personne de sa joie en la partie obscure, pas plus que de son goût pour le côté lumineux – car tous deux se résolvent dans la spéculation. Un poète est la moins poétique des choses qui existe, car il n’a pas d’identité – il est continuellement présent pour l’autre – et envahissant un autre corps »

(Lettre de John Keats à Richard Woodhouse)

Et le narrateur M. incarne paradoxalement cette dépersonnification extrême (« L’issue serait-elle de jouir de sa disparition ? » (p.121)), devenant toutes les choses qu’il voit, ou plutôt qui le traversent :

« Ainsi les choses matérielles – les outils, les meubles, la nourriture, les livres, les stylos, les écrans, les murs, etc. – comme les émotions le traversaient malgré lui. Traversaient son corps.  (…) Les songes devenaient visibles, quand lui disparaissait. L’univers semblait écrasé, toutes ses dimensions, habituellement perceptibles ou non, s’unissaient dans un seul noyau duquel l’opacité de son corps était expulsée. M. n’était plus étanche, si bien qu’il ne savait plus s’il était dedans ou dehors sa peau, comme dans les rêves. Et les agencements de sa raison commençaient aussi à prendre l’eau, les séparations sautaient, la coque était percée, les pensées privées devenaient publiques dans toutes les cavités du territoire onirique. Et là, tout devenait de plus en plus vrai.

Il assistait au spectacle de sa propre dissipation. » (p.109)

Ce livre est ainsi un livre d’écriture, s’insinuant dans les interstices entre les mondes, entre les histoires, entre les lettres. « Hébété et sans grand sentiment, il se prend à rêver, comme perdu, divaguant, avec des mots qui ressemblent à des images, avec des images qui se font pensées. » (p.19) Avec Jean-Philippe Cazier, il faut lire aussi tout ce qu’il y a ici d’un mouvement proche de la pensée de Derrida. D’abord la destinerrance – pensée d’une impossibilité du message à trouver son destinataire qui se signe dans les NPAI que classent B. et qui sont autant de lettres perdues, trouées, quand lui-même se trouve dans l’écriture comme conscience trouée, sans destination, errante : « Il est là et revient de loin, sans savoir d’où. » (p.11) Refrain mélancolique marqué de hantise de la destinerrance : « Il n’y a pas de choses, il n’y a que de pertes. Il n’y a pas de gens, il n’y a que des pertes. Il n’y a pas de destinataires, il n’y a que des pertes. » (p.101)

Que ces lectures te traversent : « On n’habite pas le mouvement, juste sa trace (devoir mémoriel), juste des territoires qu’il laisse derrière lui. Seuls les mouvements nous habitent et c’est pourquoi, nous devenons des traces et des territoires. » (p.51) La dissémination et la dissemance peuvent aussi se re-marquer dans le fragmentaire des lettres, dans les éclats de vie qui sont données à lire au lecteur. Enfin, la « différance » est le principe matriciel de ce livre, tout entier absorbé par le retard originaire de M., né de manière fantastique dans le suspens d’une seconde, retard, écart, différance qui décidera de tout dans la vie de M. courant après cette seconde perdue. Sous cette détermination fondamentale on peut se plaire à retrouver aussi l’idée de Derrida d’une archi-écriture, l’idée d’une profonde absence présente dans toute communication, idée qui trouve ici un écho déterminant l’écriture même :ç

« « Il y a toujours un bref, très bref laps de temps entre chaque seconde de la conscience où l’on oublie absolument tout. C’est vers là qu’il faut se diriger. » Tel était l’objectif de M., très jeune adolescent hors tempo, qui voulait tenter de rattraper son retard rythmique en écrivant des histoires. Car il aimait écrire. » (p.33)

Sans cette disponibilité poétique à ce qui vient, à l’inventivité du langage, aux trous blancs des traumatismes, aux trous noirs des absences à soi, on ne peut lire ce livre. Ce livre ouvre des interstices entre ses récits, entre ses narrateurs, jeu quantique où M. et B., particules intriquées, possibles vestiges d’une impossible autofiction, alternent leurs états et répercutent à des distances infinies leurs altérations. Ne se crée-t-il pas quelque chose de semblable entre le lecteur et le texte (et non le livre) qu’il lit ? La postface dudit Sandor Mychkine propose ainsi une explication quantique à l’expérience de pensée de Data Transport, équations à l’appui. Faut-il alors penser que le texte se dissipera une fois vu pour reprendre la vie des possibles ? En tout cas, le texte de Mathieu Brosseau pose le problème de l’observateur, du lecteur et son lot de questions, de commentaires, de critiques :

« les commentaires entraient de plus en plus, comme des solvants participant à sa dissipation (…) Les commentaires le porositaient, sa pensée était bien moins efficiente car elle ne sortait plus de chez elle. » (p.114)

Qu’est-ce que le commentaire dissipe ? Le commentaire serait comme une opération qui, voulant arrêter à un état, à une identité, amènerait à une fuite labile dans l’indéterminé, l’ailleurs, dans l’ouvert, dans les autres sens possibles, et ainsi, ce qui aurait dû figer définitivement le sens, se trouve alors comme le facteur de la dissémination du sens. Est-ce qu’il serait risqué de vouloir tirer de cette expérience de lecture une critique de la critique ? D’en déduire l’impossibilité de lire totalement un livre et de ne lire toujours qu’un texte parmi tant d’autres et créant des multirêves de ce texte ? On touche ici aux vastes questions herméneutiques sur les limites de l’interprétation, sur le réel et l’imaginaire. Mais en vain chercherons-nous dans Data Transport des clés de lectures dans ces majuscules de M. et de B. « L’esprit déborde et les clés disparaissent. » (p.36) Ce mouvement de fuite hors de l’identité habite puissamment ce texte, et va de pair avec une mélancolie mobilis in mobili.

M. pour Mélancolie donc cette fois, cette autre fois.

M., enfant, aura ainsi un amour mélancolique du compas, une folie des cercles, allant calculer des jours entiers les décimales de pi, mais non pas désespéré de trouver un terme, d’arrêter ce changement incessant, et de ramener le cercle à sa perfection close, incorruptible. Au contraire apprend-t-on plus tard : « sa mélancolie prenait plutôt essor dans la cyclicité des choses. »  (p.120) A cet amour désespéré, amour noir de la beauté qui « hait le mouvement qui déplace les lignes », cette mélancolie pierreuse des statues blanches l’on lèche jusqu’à perdre le goût M. répond par une érotique démultipliée, un ode à la liberté et au mouvement qu’appelle le vide :

« Les pierres ne pourrissaient pas, elles, et ça le rassurait. (…) En leur présence et par empathie pour elles, il était persuadé de ressentir le vide en elles. Un vide très fort, un espace vierge, un lieu de paix. Il pensait – ou ressentait – que rien, absolument rien n’est aussi sublimement bavard qu’une statue. Leur bouche et leurs lèvres ont beau ne pas bouger, elles parlent en nous de mille manières et les échos résonnent. » (p.25)

Ainsi se transforme la blancheur de la mélancolie en une absence consentie, créatrice encore dans sa vacuité, car le vide résonne de paroles : « …le voile de ses récurrentes mélancolies formait des paroles qu’il adressait aux objets autour de lui… » (p.25) Dans ce vide intérieur travaillant M. se dit l’ouverture d’un espace pour l’autre, pour le tout autre, pour l’inconnu, ce que dit la lettre-poème que lit B. au début du livre : « Cécité par cœur est plus évoluée, c’est connu, car elle dégage un espace pour l’autre mais elle s’arrête à lui, la mélancolie / Dessine / Le paysage de la promenade / L’idée (pour quitter l’idée) serait de voir / Et la lettre et l’esprit sans que l’un implique l’autre» (p.17)

Data transport est une énigme. Chaque lettre, chaque histoire est un trou que l’écriture creuse, corrode, jusqu’à former un trou de vers nous amenant dans un univers parallèle inconnu.

« Là, par exemple, M. écrivait une courte autobiographie, il narrait son enfance, afin que les faits ne soient pas des faits mais des petits trous. »

L’écriture pourtant pourrait sembler être ce qui lie, ce qui relie le point de départ au point d’arrivée :

« « Sans ligne, tu meurs. » M. écrivait ça partout et reliait les points entre eux. Point A comme Anatole et B comme Bérénice (ou Bègue). Un coup de crayon entre eux et voilà la belle histoire ! »

« La belle histoire », car on l’a vu, la destinerrance est à l’œuvre, l’écriture creuse ses trous et la trame du réel se vide, et le réel, le réalisme lié au romanesque, eh bien : « C’est une question de grain et le réalisme est dégueulasse. » (p.107). La dissolution de l’intrigue dans la prose, sans stylisme, est un grand mouvement que l’on voit à l’œuvre aussi chez Claro, dans Bunker Anatomie (2004) ou Hors du charnier natal (2017), mais aussi chez Volodine, où les flashs aveuglants ou les ténèbres sans fin des narrats ou des interruptats paralysent le récitatif. Mais bien sûr, on est loin de Volodine : « Vous comprendrez qu’il fallait en finir avec les araignées et les révolutions, nécessité était de gagner la solitude. » (p.65) Mais il y a en commun un refus affirmé qui dans Data transport se fixe sur le moment paroxystique du roman, le XIXe siècle.

« Par là, allait-il être tiré si, après avoir remis la tête et cul en place, il se dirigeait vers l’absence de fiction, vers la belle idée portée en drapeau sur le dos ployé de la Propagande, vers la belle issue d’entre les deux tacs de l’horloge très XIXe ? » (p.76)

Ce faisant, « la belle histoire » se fissure, et ce que l’on explore ce sont ces fissures qui serpentent et se déplacent, s’enfuyant sans cesse.

« Le corps de la fuite est une belle chose » (p.18)

Il y a dans les pages de Data transport des pages que l’on pourrait arracher, non pas parce qu’elles seraient « élevées à la puissance du ciel étoilé » comme le rêvaient Mallarmé et Valéry, non, des pages dont les mots se défont pour laisser la nuit se faire. Des images qui s’endorment et veillent en nous.

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Image de couverture : « Optic Fiber », Benjamin Hill sur Flickr

 

 

 

 

 

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