Limules de lecture novembre-décembre 2017

Couverture Papiers collésPapiers collés (1960)
Livre de Georges Perros

« Mon rêve – très réalisable – ce serait d’écrire ce qui me vient sur de petites cartes, comme de visite, en m’interdisant d’en utiliser plus d’une par occasion de penser. Je les jetterais dans une caisse, et tous les cinquante ans, je ferais le tri. Je les numéroterais. »

A lire ce projet on pourrait espérer quelque chose du projet impossible de roman de Roland Barthes. Mais non. Ces « papiers collés » ne se veulent ni aphorismes, ni maximes, ni fragments (adieu Lichtenberg, adieu Novalis) ni pensées, à peine des impressions, des éclairs vagabonds, des digressions sur des serviettes de restaurant et autres supports improvisés. Si on apprécie la démarche autodidacte, critique, poétique, j’ai beaucoup eu de mal à m’y laisser à aller, à suivre la divagation. On a ni le charme précis de Barthes ou de Valéry, ni l’insolence de Cioran, ni le détail atmosphérique d’un Amiel. Cette démarche a le mérite d’être pétrie d’une humilité heureuse, mais j’ai peiné à arriver à déceler les traits qui se plantent dans notre chair de Saint-Sébastien-lecteur. Souvent pour cette œuvre récemment republiée en Quarto chez Gallimard, je me suis ennuyé.

Ce qui me reste c’est ce qu’elle dit de notre futur, de la graphomanie moderne, l’écriture démultipliée, qui donne des livres de tweets. A cela Georges Perros apporte sa lucidité et son exigence d’écriture :

    « Je suis sûrement un type agaçant, à cela quelques raisons :
I) Je n’aime pas ce que j’écris. Mais j’écris. »

L’obscure exigence de l’écriture amène beaucoup à écrire sur l’impossibilité d’écrire, de commencer. Il faudrait écrire Un jour j’irai vivre en Rimbaldie. Ou en Kafkaïe. Car peut-être est-ce là le simple secret de la littérature, secret orgueilleux et humble à la fois, paradoxal toujours : il faut peut-être renoncer pleinement à la littérature pour commencer à en faire, renoncer à tout orgueil pour affirmer l’orgueil le plus absolu, délirant, d’écrire.

Couverture L'homme qui mit fin à l’histoireL’homme qui mit fin à l’histoire (2016)
Livre de Ken Liu

« Voir et entendre le passé vous interdirait de rester apathique. »

WHHATT ? Non, c’est vrai, il y a de vrais passages naïfs et très gênants, comme le reflète cette citation portant l’essence du propos du récit concernant l’histoire. Car ici, par un tour de passe-passe quantique (pas très clair), on peut désormais accéder au passé, le revivre comme un fantôme, mais une seule fois, en effaçant à jamais lors de cette « visite » ce passé, perdu pour toujours comme « présence », si ce n’est en récit.  Ceux qui inventent ce processus s’attachent à faire revivre un passé refoulé, ignoré (des Occidentaux) : l’histoire contestée de l’Unité 731 ayant commis durant la Seconde Guerre Mondiale des expérimentations humaines à fins médicales ou pour confectionner des armes bactériologiques. Ne jamais pouvoir oublier l’unité 731 : comment forcer le souvenir ? En se confrontant de manière réelle à l’incontestable, à la matière même du passé grâce au voyage temporel (même comme fantôme quantique).

La réflexion historiographique a du mal à s’accommoder de cette fiction. Par exemple le livre invente des recueils de micro-trottoir censés nous donner un aperçu varié de ce que serait la réception d’un tel procédé dans les populations chinoises et japonaises. Mais puisque c’est inventé et que l’auteur a ses jugements quant à l’histoire, en fait contrairement au témoignage on a là des caricatures, mélange de méchants égoïstes et de négationnistes patentés. C’est encore plus flagrant quand on a le dialogue entre le Pr Wei et l’ambassadeur nippon, où l’auteur réserve deux lignes bredouillantes à l’ambassadeur quand toute la belle défense est laissée au merveilleux Pr Wei (et d’ailleurs le chapitre se finit sur cette défense, coupant toute possibilité de réponse). <Divulgâchage> Je ne parle pas non plus de la « banalité du mal » comme retournement final, le mélange des genres est là consommé pas pour le meilleur.

Pourtant le livre se montre parfois être un peu plus que ce plaidoyer un peu vain. Il parvient à pointer l’inanité de la démarche de Wei, ses conséquences contre-productives. Même son mentor universitaire chinois ès-histoire déplore sa naïveté et la prime à l’horreur donnée à cet événement par rapport à toutes les morts et tous les sévices affreux des guerres. « Il a franchi la frontière qui sépare l’historien de l’activiste », déclare-t-il : le Professeur Wei collecte effectivement de « purs » témoignages, ceux des descendants des morts de l’Unité 731, au détriment de la documentation, de la compréhension, de la mise en perspective. Illusion de la vérité de saint Thomas que le Professeur Wei américain d’origine chinoise embrasse. La fin et le destin du Professeur Wei sauve finalement le projet. Mais reste beaucoup de faiblesses à mes yeux.

« L’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines.
L’histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout.”

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel

Le grand bestiaire de la philosophieLe grand bestiaire de la philosophie (2016)
Livre de Christian Godin

L’introduction partait si bien, pointant les limites des travaux antérieurs, mais aussi les siennes propres, tandis qu’il indiquait les grands contours de la philosophie face à la question animale. On se disait que l’on avait là un travail sérieux, précis, détaillé.

« It’s a trap » comme dirait l’amiral Akbar. La lecture des notices sont d’un intérêt très variable, entre le simple extrait à peine commenté et la dissertation subjectivement partisane (au moins dans le choix du vocabulaire). Je crois que je me suis vraiment étouffé sur les auteurs que j’ai vraiment pratiqué et pour lesquels je pouvais juger. Je me suis arrêté à la suite des articles sur Nietzsche (l’auteur de « Tue ton prochain, ça te rendra plus fort », n’est-ce pas ?). L’auteur en véritable Onfray à l’envers nous sert que contrairement à sa réception française faussée dans les années 1930, le vrai Nietzsche est un « Nietzsche de droite » (car il est contre la démocratie, contre le socialisme – ce christianisme athée – et en faveur d’une aristocratie cultivée) et que bon, si le national socialisme a trouvé matière, c’est qu’il y avait matière, non ? Bon, c’est aussi délicat que le « nietzschéisme de gauche » d’Onfray, et le reste est à l’avenant. Je passe, ça ne mérite pas qu’on s’énerve là-dessus.

Couverture La dimension cachéeLa dimension cachée(1978)
Livre de Edward Twitchell Hall

Le monde est territoire, espace, rapport à l’espace et cette dimension fondamentale est comme oblitérée par un humanisme universaliste. Or nous ne sentons, percevons, pensons littéralement pas le même monde selon nos cultures. Le livre déploie ces mondes de la perception, du monde animal jusqu’à l’impact de la culture sur nos perceptions et les différents agencements que les cultures proposent. Le constat est que cela n’a pas été prise en compte par les urbanistes modernes.
Premier pas vers la lecture de la « médiance » d’A Berque (je repousse encore cette lecture).

 

Couverture L'automne à PékinL’automne à Pékin(1947)
Livre de Boris Vian

J’étais perdu, je ne me suis pas retrouvé. C’est bien le bus 404 ?

 

 

 

 

Couverture Contes de fées à l'usage des moyennes personnesContes de fées à l’usage des moyennes personnes (1943)
Livre de Boris Vian

J’aime piétiner la fantaisie, dit-il, en faisant encore plus de fantaisie.

 

 

 

Couverture A distanceA distance (2014)
Livre de Henri Michaux

Mélange de poèmes publiés dans des revues et jamais repris dans des recueils et de manuscrits jamais publiés, ce volume célèbre tout le talent vif, cruel, truculent, inventif de Michaux, les pays de Cocagne, les imprécations hallucinées, le désespoir sifflé, la violence de la vie diminuée, les vibrations de la peinture de Zao Wou Ki.
On ne s’étonnera pas que dans ces « inédits » seuls brillent ceux que Michaux avait retenu pour une publication en revue. Mais c’est plus fort que tout, n’est-ce pas, ce syndrome Max Brod, la moindre liste de courses du grand poète doit être publié, le moindre poème en pièces. Il y a même un ignoble poème sur un viol rêvé dans une forêt, tout à fait écœurant.
Mais ne serait-ce que pour le poème éponyme, « A distance », et les « Ratureurs », cet opus reste à lire, se donnant aussi comme un bel aperçu de tous les styles de Michaux.

« …
Que le mal entre en toi
trouble de fumée
éparpillant des clameurs
renversée par des buffles !
Braise sur ta bouche avide
braise sur tes lettres radoteuses
à grands jambages, à grands départs, à grandes écharpes !
Pieuvre sur tes seins trop lourds
anfractuosités sur ta joue
maillet sur tes doigts froids
maillet sur ton allant horripilant
à cent faces, à cent trappes, à cent petits fracas !
Machines sur toi
à dévaster
à rompre
à étendre
à abattre
à affoler
machines incoercibles, infatigables
à assommer la plus assommante ! »

 

 

Couverture Vingt minutes de silenceVingt minutes de silence (1955)
Livre de Hélène Bessette

Ravi, déjà ravi par le travail d’édition de ce livre des années 1950 republié en 2017 aux éditions du Nouvel Attila, dans leur collection Othello qui accueillera les Œuvres Complètes d’LNB7. Le soin porté à la maquette souligne le rythme, pulsant les mots dans la page de ce « roman poétique » travaillé par les retours à la ligne, l’espace du doute et du suspens.

Comme le note l’achevé d’imprimé en dernière page : « cette nouvelle édition de Vingt minutes de silence, conçue pour créer grand bruit autour d’Hélène Bessette a été achevée d’imprimer dans le fracas des machines du Ravin Bleu, au milieu du silence de la forêt de Sénart, à Quincy (91) ».
Ce texte très musical, très vocal, tourbillonne autour de la non-résolution d’une affaire criminelle, celui du meurtre d’un père par son fils ou par sa femme, dont la résolution est empêchée par l’interrogation, par ces vingt minutes de silence.

Ce qui se donne à lire c’est ce vertige de l’impossibilité de l’enquête, entre le « poème des données », le « poème des questions » et le « poème des solutions ». C’est un pari expérimental que de livrer le genre policier à la poésie pour le faire trembler sur ses certitudes, ses assignations, ses devinettes pour trouver un coupable quand la mort est la seule certitude et l’angoisse la seule assignation.

Découvert grâce à Lou Dev Darsan : http://louetlesfeuillesvolantes.blogspot.fr/2017/08/vingt-minutes-de-silence-helene-bessette.html

 

Couverture Dora BruderDora Bruder (1997)
Livre de Patrick Modiano

La « tendresse attristée » que Genet décelait dans l’argot parisien, passe à cette jeune fugueuse inconnue qui fréquenta elle aussi les Tournelles, jusqu’à Modiano qui la conjure via les détours des lieux, via ce Paris presque disparu, cette autobiographie magnétisée par l’Occupation.

Au final c’est un peu cela cette « tendresse attristée », l’atmosphère diffuse, un peu étranglée mais jamais tragique, qui surgit le soir, lors de déambulations, tandis qu’on songe à faire un geste de la main à une absente qui ne reviendra jamais.

Couverture Penser, classerPenser, classer (1985)
Livre de Georges Pérec

Pérec raconte dans un de ces textes avoir 4 pôles d’écriture (il dit « quatre horizons » mais peut-il y avoir plus d’un horizon ? Pérec nous demande d’imaginer une vue miroitante plus anamorphique que celle d’une mouche) : l’autobiographie, les ouliperies, les récits, les sociologeries. Dans ce recueil forgé, on retrouve un peu de de ces 4 pôles : du souvenir (autobiographie), des recettes recomposées (ouliperies), des considérations sur la lecture et les positions du corps et les lieux de cette activité (sociologies), et de nombreux textes sur le classement (penser/classer, en effet).

Je ne peux pas dire que cela soit tout à fait bouleversant tant il me semble que la pirouette oulipienne, drolatique, sur ces thèmes ne masquent pas le fait que l’auteur ne va pas au bout des questions qu’il aborde, sous tous leurs abords. Peut-il y avoir une connaissance comique (et pas simplement un gai savoir) ? Tel est au moins le mérite qui émerge d’une lecture d’un pareil recueil.

 

Couverture Bunker anatomieBunker anatomie (2004)
Livre de Claro

Méduse et le Ghost-Sniper sont les deux figures glaçantes de ce livre sur le regard et la mort, emportés par le vertige de l’écriture de Claro.
More of that here : https://lucienraphmaj.wordpress.com/2017/12/14/bunker-anatomie-claro/

 

Couverture FantômeFantôme (2012)
Livre de Sigismund Krzyzanowski

« Dans ce texte vous ne trouverez nul fantôme engendré par le délire ou par le sommeil. » Cette mise en garde, se défendant de toute complaisance romantique, est juste bien que les nouvelles jouent en réalité tout à fait dans les thèmes de l’imaginaire fantastique mais dans ce fantastique amer où la réalité l’emporte toujours, indifférente à sa victoire cruelle.
Ce recueil convoque des farces sinistres, du fantastique grinçant faisant penser à Henri Michaux (surtout « Les Moins que rien »), et une satire sociale du contexte soviétique assez présente sous des aspects symboliques, oniriques, ou mythologique.

 

Couverture Few of usFew of us (2017)
Livre de luvan

Recueil de nouvelles – il faudrait dire plus longtemps la force de ces récits explosés. Une des lectures qui m’a le plus touché, changé, cette année.

 

 

 

Couverture Ce que nous avons perdu dans le feuCe que nous avons perdu dans le feu (2017)
Livre de Mariana Enriquez

On perd son visage à l’acide, dévoré par un enfant fou, tandis qu’un connard de mari vous agonit d’injures et que Yog Sothoth se ramène discrètement au détour d’un taudis.
Comment ne pourrais-je pas tomber amoureux de toutes ces nouvelles noires et intenses ?

Comme le recueil de luvan, cela mériterait que je sorte de ma paresse pour dire les mérites insoupçonnés de ces textes.

 

L'archipel des morts | LivraddictL’archipel des morts (2005)
Livre de Jean-Didier Urbain

Je découvre que l’on peut être un fanatique de l’inhumation, un déplorateur de la crémation, un passionné des cimetières, un sociologue zélateur de Barthes et de Bachelard (on a droit à un « complexe d’Orphée » d’ailleurs peu convaincant je trouve).

Je ne reprocherai pas à l’enquête de ne pas être impartiale, c’est son droit et son parti pris affiché, mais de nombreux aspects sont absents, et l’on passe trop vite sur la diversité des rites funéraires anciens pour s’intéresser aux seuls XIXe et XXe siècle (sans parler de l’art de l’épitaphe décliné largement sur la fin de l’ouvrage et dont l’intérêt est tout de même à réserver à un article scientifique pour spécialiste).
Autre bizarrerie – mais assez plaisante finalement – l’introduction et la post-face sont plus importantes (et plus intéressants) que certains chapitres.

Reste que la bibliographie détaillée, chronologique et thématisée est un matériau qui donne envie d’aller plus loin (Philippe Aries et LV Thomas sont eux sans cesse cités dans le texte comme un mantra).

Bref, on meurt mal de nos jours, on enterre mal, on crème à tour de bras par manque de place, ON NE S’OCCUPE PLUS DE LA MORT, quel scandale. Et personne n’en parle.

 

Couverture L'homme qui rêveL’homme qui rêve (1995)
Livre de Françoise Parot

L’autrice ne cesse de nous ramener à une dimension estudiantine – pour un-e étudiant-e ce que je vous raconte suffit, si vous avez le temps allez à la bibliographie, attention celui-ci est un peu compliqué à lire, ok, vous suivez ? bon le schéma c’est juste pour vous donner une idée, parce que bon, vous n’êtes pas neurobiologistes, hein ?

Tout ça comme s’il s’agissait du manuel indispensable. Comme si l’anthropologie des rêves était une discipline présente dans toutes les universités, amenant dans les amphis des hordes d’étudiants avides criant pour avoir un manuel, des notes de cours exploitables. Qu’ils soient rassurés. Ils ont là un digest. Soupirs d’aises dans l’auditoire. De manière étrange le livre est coupé en deux parties qui ne communiquent pas : la partie anthropologique du rêve et la partie neuroscientifique. Cela en dit-il long sur la difficulté de l’interdisciplinarité ? Pourtant c’est tout à fait possible : voir les très récentes et passionnantes émissions de Jean-Claude Ameisen sur le sommeil : https://www.franceinter.fr/emissions/sur-les-epaules-de-darwin/sur-les-epaules-de-darwin-18-novembre-2017

 

Couverture Temps du rêveTemps du rêve (2012)
Livre de Henry Bauchau

L’introduction de Bauchau nous résume l’argument du livre : un amour enfantin, autobiographique, matière de ce premier roman publié de manière presque confidentielle. Mise en garde faite, on se dit qu’on va lire pour voir le style, et comme c’est très court, qu’on ne risque pas grand chose.

Ainsi malgré une appréhension pour la bleuité d’un tel sujet, on sent peu à peu émerger dans la naïveté de la sensibilité les exhalations d’un cœur plus sombre, exhalation des bulles de ce marais qui absorbe tout et qui a déjà engloutit un enfant – cette image profonde a une force incroyable dans une grande simplicité d’effet. Il se retrouve ainsi dans ce livre une fraîcheur et un marais livide – un cœur putrescible d’être humain donc.

 

Couverture La part inventéeLa part inventée (2017)
Livre de Rodrigo Fresán

J’ai eu du mal à me défaire à la lecture d’une distance envers l’incroyable artifice – virtuose, certes – avec lequel Rodigro Fresán nous emmène dans son livre.
Quelque chose, surtout ce sentiment de malaise que j’ai eu d’en permanence voir l’auteur nous montrer en miroir la composition de l’œuvre – dès que l’on adhère à l’histoire – nous montrer combien tout ça c’est fabriqué, que la main de l’auteur omniprésent peut tout faire, qu’il aurait pu faire autre chose, qu’il met la musique, digresse, etc. Cette satire très « post-moderne » dans sa façon m’a empêcher d’avancer. Peut-être le reprendrais-je une autre fois. Là je n’ai pas pu.

 

Couverture L'harmonie secrète de l'universL’harmonie secrète de l’univers (2017)
Livre de Jean-Philippe Uzan

Le ciel bourdonne, spectre nos invisibles. La musique nous ravit dans les étoiles, mais tout est affaire de mesure. Oui, et c’est admirablement présenté ici, jouant des deux cordes de la musique et de la science. Pas un ouvrage d’érudition, un ouvrage d’amateur au sens le plus beau, le plus barthésien que je cite parfois :

« Je me mets dans la position de celui qui fait quelque chose, et non plus de celui qui parle sur quelque chose : je n’étudie pas un produit, j’endosse une production ; j’abolis le discours sur le discours ; le monde ne vient plus à moi sous la forme d’un objet, mais sous celle d’une écriture, c’est-à-dire d’une pratique ; je passe à un autre type de savoir (celui de l’Amateur)… »

Roland Barthes, Le bruissement de la langue, p.313

 

 

Couverture Théories du ciel, espace perdu, temps retrouvéThéories du ciel, espace perdu, temps retrouvé (2005)
Livre de Michel Cassé

Là aussi, un très bon livre de vulgarisation astronomique sur les grands principes de la cosmologie et ses mystères.

 

 

 

Couverture Opium pour OvideOpium pour Ovide (2002)
Livre de Yoko Tawada

Métamorphoses passées dans le monde contemporain allemand et littéralement transfigurées, de façon que, personnellement, j’aurai du mal à retrouver les éléments du mythe (mais j’ai du mal aussi dans l’Ulysses de Joyce sans l’aide des notes de la Pléiade).
Reste que la langue de Tawada est poétique et merveilleuse.

Voir l’impression de la librairie Charybde : https://charybde2.wordpress.com/2017/02/23/note-de-lecture-opium-pour-ovide-yoko-tawada/

 

Couverture AusterlitzAusterlitz (2001)
Livre de W.G. Sebald

J’en reparlerai. Toujours aussi mélancoliquement fascinant.

 

 

 

 

Couverture La promenadeLa promenade
Livre de Robert Walser

Une journée avec Walser, incroyablement lumineux.
Comment résister ?

 

 

 

Couverture La claire fontaineLa claire fontaine (2013)
Livre de David Bosc

Ça gargouille des sentiments puissants, organiques, terrifiants de Courbet à la fin de sa vie. Le texte est impeccable, jouant des effets de matière, de couleur à la manière du peintre. On le sent en écho avec son sujet et l’on redécouvre Courbet quand on ne le connait que d’un œil distrait à Orsay, où ni « l’enterrement à Ornans » ni « l’origine du monde » ne nous émeuvent. Ce texte rend toute sa saveur à cette peinture matérialiste, attachée au monde jusqu’au bout de sa nuit.

 

Couverture Etat d'exceptionEtat d’exception (2003)
Livre de Giorgio Agamben

Un lecture ô combien essentielle pour comprendre ce qui est impliqué par les théories de la dictature, de l’état d’exception et la façon dont on a aujourd’hui de considérer ces questions de droit et de philosophie politique.

 

 

Couverture Notre vie dans les forêtsNotre vie dans les forêts (2017)
Livre de Marie Darrieussecq

Le Truisme de la SF

– Tu te rappelles du scénario de « The Island » ?
– Le film ?
– Oui. Eh bien c’est un peu pareil. Avec une forêt. Et une Scarlett Johansson française (du coup c’est une psy de 40 ans) et un Ewan Mc Gregor qui travaille pour les robots.
– Incroyable. Tu veux dire que du coup il pleut, il fait froid, on parle psychologie, et le narrateur se prénomme comme l’auteur pour faire « auto-exo-fiction » ?
– Dans le mille. A deux mille pourcent.
– Incroyable. J’y crois pas.
– Oui, c’est vraiment ça, mais c’est surtout que je trouve le concept de clone-assurance-vie tellement faux. Avec le Grand Remplacement par les Robots, là c’est combo.
– T’es sûr que c’est pas du second degré ?
– Je me suis demandé. Parce que vraiment, on dirait vraiment que tous les travers de la dystopies sont soulignés. Par exemple. On s’enfuit dans la forêt et la fille rejoint une communauté dissidente, et on pense à « Fahrenheit 451 », sauf que là au lieu des hommes-livres, la narratrice pour nous marquer que la culture a disparu dans ce post-monde note à chaque fois pour le lecteur du futur : « Apollinaire (Apollinaire était un poète du XXe siècle) ». Et c’est grotesque parce que voilà, déjà, dans le procédé, dire que ça, on est bien avancé qu’Apollinaire était poète ou mineur, et puis sur le fond ce n’est pas cohérent, il y a des milliers d’aspects culturels qui ne sont pas soulignés et expliqués et qui sont tout aussi importants que les grands écrivains.
– Ça fait procédé tu veux dire ?
– A 2000% encore une fois. Tu vois, on est censé lire le « carnet » écrit au « crayon graphite » de la psy en plein cœur de la forêt. Mais ce n’est pas crédible une seconde ce récit. Je sais pas, si tu as en tête des livres comme Enig Marcheur ou La Route, ou plein d’autres récits post-apocalyptiques, on s’imagine pas ce blabla avec des soulignements du genre : « ou en étais-je ? » (sic) « reprenons » (sic) écrit noir sur blanc. On le pense, certes, on ne l’écrit pas. Quand tu tiens un journal jamais tu écris ça, c’est pas possible. Ça participe à la complète déréalisation de l’histoire et de la narration. Et on se demande si ce ne sont pas des clins d’œil.
– Mais oui, peut-être que c’était voulu. On appelle ça la distanciation. Les gens sont si avides de ces récits de post-humanité, qu’elle les met subtilement en déroute.
– On va dire ça.
– T’as pas l’air convaincu.
– Si, si, je ne dis pas. D’ailleurs il y a des choses qui m’ont intéressé. Par exemple la question du clone qui amène la question du double. On se rend compte – enfin moi, en lisant – que du double maléfique au 19e, de l’alter ego –  Dr Jekyll et Sister Hyde –  on passe au 20e siècle à la volonté de sauver ce double, et même : à le devenir. De l’Autre vers le Même. C’est fichtrement intéressant, mais là c’est moi qui délire le texte, comme toujours.
– C’est peut-être une anti-fable philosophique, donc. Qui sait. Mais peut-être qu’il n’y a pas besoin de clone pour parler de ça.
– Exactement. Je trouve que malgré tout ce cœur de clone n’est pas palpitant. Sur la question de la greffe, de l’hybridation, sur une Madame de Lafayette qui écrirait de la SF il y avait tant de possibles. Mais ici, ça ne vit pas. On a carrément à la fin le sentiment d’un roman adolescent (l’armée des clones, les résistants dans les tipi ou dans des souterrains en imitant les marmottes (sic), les méchants 1% des ultra-capitalistes, la mafia des trafics d’organes) tant l’écriture ne fait pas corps avec son sujet. Ne tremble ni ne vibre. Tout sonne dramatiquement faux : l’amour, la haine, le ressentiment, la détresse.
– Peut-être que Darrieusecq l’a fait écrire par un clone. Ou un robot. Ou un robot-clone.
– Eh, pas bête. Je vois que tu veux sauver ce texte. Disons qu’il y a des choses amusantes comme le « cliqueur » qui aide les robots à faire les associations d’images. Ou bien cette phrase : « la tête dans les arbres et le cœur à Marie ». Je trouve ça très beau. Clair. Juste. « La tête dans les arbres et le cœur à Marie ». Mais tout de suite elle commente cette phrase en disant : « pardon d’être aussi sentimentale ». Mais non, il aurait fallu plus de ces moments. Quel dommage.

Couverture Ma dernière création est un piège à taupes - Mikhaïl Kalachnikov, sa vie, son oeuvreMa dernière création est un piège à taupes – Mikhaïl Kalachnikov, sa vie, son oeuvre (2012)
Livre de Oliver Rohe

Valéry écrivait que l’on est le fils de ses œuvres. Ce paradoxe temporel Olivier Rohe le montre avec la vie de l’homme Mikhaïl Kalachnikov et la vie de son œuvre, le AK-47, déployées indépendamment, par alternance, paragraphe après paragraphe, chacun évoluant dans des temporalités et des points de vues étrangers, et cependant s’enchaînant sans rupture apparente.

On avance en découvrant parallèlement l’aveuglement du créateur tout entier dévoué à sa machine – lui, le poète du boulon, l’amant de la culasse polie, le zélateur de la mécanisation stalinienne –  et d’autre part le devenir mondial, indifférent aux hommes et à son créateur, du fusil qui fit basculer la fin de la seconde guerre mondiale. Il y a là toute l’évocation de l’ascension de Kalachnikov jusqu’à sa création ultime, toujours perfectionnée, mais jamais égalée. Mais il y a aussi l’impossible symbole de rébellion qui fut son destin nécessairement morbide.

On navigue entre le passé et l’avenir, l’homme et sa création, relation paradoxale où l’histoire mondiale de la Kalachnikov se révèle être une des rare réussites cosmopolites de l’armée rouge et de ce fils de Russie déporté enfant en Sibérie mais qui adhérera pourtant avec une ferveur sans faille à l’idéologie qui lui aura imposé cette condition terrible (cela rappelle certains destins racontés dans La fin de l’homme rouge d’Alexievitch).

Pourtant, malgré le brio, ce dispositif – et il fallait l’intelligence d’un dispositif, d’un agencement technique pour rendre compte d’un tel personnage, d’une telle arme – j’ai souvent regretté de survoler le sujet. La consistance de l’horreur, la substance intellectuelle de l’homme m’ont échappés, c’est une esquisse de l’une et de l’autre où l’on peine à ressentir pleinement et la vie et la terreur.

 

Couverture Aliénation et accélérationAliénation et accélération (2012)
Livre de Hartmut Rosa

Synthèse et prospection de la Théorie Critique, Harmut Rosa déploie dans ce livre presque un manifeste pour une pensée intempestive. S’appuyant sur une démonstration des phénomènes d’accélération et de décélération (dont il montre que la plupart sont des conséquences de l’accélération et une preuve de celle-ci, ainsi que leur moindre puissance sociale), il tente de nous donner des outils pour penser notre époque et les pathologies sociales, éloignés d’une seule critique dromologique (Paul Virilio) ou négative (Baudrillard…) de notre « modernité tardive ». Il décline fort utilement ses différences avec l’agir communicationnel d’Habermas, ou la lutte pour la reconnaissance d’Axel Honneth, et dessine avec probité son propre cadre de pensée. Il faut lire avec intérêt cette démarche qui pose ses arguments avec une grande clarté pour discuter des dysfonctionnements de nos sociétés.

Couverture Le Livre des livres perdusLe Livre des livres perdus (2017)
Livre de Giorgio Van Straten

Quoi de plus beau qu’un manuscrit perdu, brûlé, inconnu, présent dans un catalogue de la bibliothèque d’Alexandrie mais disparu ? L’auteur enquête sur la composition et la nature de 8 œuvres perdues, de Benjamin à Byron en passant par Plath, Lowry, Hemingway, Schulz, Gogol.

Essai de littérature spéculative qui ouvre la voie à tout un courant contemporain qui aime à rêver sur les devenirs possibles de l’œuvre. Néanmoins on se dit qu’il faudrait étudier un jour ce « syndrome Kafka » qui atteint tant de gens passionnés par l’aura fantomale et fantasmatique des œuvres disparues (j’ai plus de tendresse personnellement pour les œuvres ratées, les échecs sublimes qui ont bel et bien existé).

 

Couverture Oeuvres IIIOeuvres III (2000)
Livre de Walter Benjamin

Mais c’est si beau. Intellectuellement si beau. La prose de Benjamin est un plaisir qui nous emmène si facilement dans ses réflexions, dans la profondeur complexe et pourtant si simple à lire de son regard. Recueil fondamental (relecture) comprenant « L’œuvre d’art à l’âge de la reproductibilité technique », « sur le concept d’histoire » et de très belles pages sur Baudelaire.

 

 

Couverture MerciMerci (2015)
Livre de Katchadjian Pablo

J’ai malgré tout préféré Quoi faire du même auteur, mais cette histoire demeure d’une incroyable force. Cela m’a fait un peu penser à un Michel Kohlhaas surréaliste mêlé d’un Crusoé qui aurait des camarades kafkaïens – comme quoi il ne faut jamais tenter de faire des chimères pour faire comprendre un livre. Car ce livre n’appartient qu’à lui, son île n’appartient à aucun continent, son rêve de liberté, ses charniers, ses cendres, ses femmes, ses sauvages, ses forêts n’appartiennent qu’à lui. Il y a dans ce livre un très léger flou, à la bordure de la vision, une netteté qui ne se fait jamais et qui fait sans cesse surgir le vertige de savoir si l’on est dans un rêve ou bien réveillé mais incapable de se frotter les yeux.

Couverture Logique de la Science-fiction; De Hegel à Philip K. DickLogique de la Science-fiction; De Hegel à Philip K. Dick (2017)
Livre de Jean-Clet Martin

Je n’ose critiquer, n’ayant une connaissance que de travers de Hegel, que j’ai lu chez Bataille, chez Derrida, chez Kojève, et très peu dans le texte, si n’est par morceaux pour l’esthétique.

Jean-Clet Martin est un spécialiste de Deleuze, de Derrida… et de Hegel. Et ici s’attache à faire entendre la Logique de Hegel dans la caisse de résonance de la Science-Fiction (une certaine science-fiction). On peut dire que cette « pop-philosophie » est très efficace et fait plaisir à découvrir, témoignant d’une puissance intellectuelle et d’un enthousiasme pour la science-fiction.

Pourtant j’ai tiqué sur l’accroche et quand l’on part sur un différend il est difficile d’en revenir. Jean Clet Martin cite la célèbre (?) phrase de Deleuze dans « Différence et répétition » :

« Un livre de philosophie doit être pour une part une espèce très particulière de roman policier, pour une autre part une sorte de science-fiction. (…) Science-fiction,(…) en un autre sens, où les faiblesses s’accusent. Comment faire pour écrire autrement que sur ce que l’on ne sait pas, ou ce qu’on sait mal ? C’est là-dessus, nécessairement qu’on imagine avoir quelque chose à dire. On n’écrit qu’à la pointe de son savoir, à cette pointe extrême qui sépare notre savoir de notre ignorance, et qui fait passer l’un dans l’autre. C’est seulement de cette façon qu’on est déterminé à écrire. »

Il me semble que quand Deleuze dit que l’on n’écrit qu’à la pointe de son savoir, désignant dans cet inconnu l’espace mental proche de la SF, il fait deux choses, d’une part il signifie que l’on écrit qu’à partir d’un non-savoir, d’un dehors, d’un impossible, et d’autre part il postule que la SF accomplit ce même mouvement d’aller vers l’inconnu. Le premier point nous renvoie plutôt à une lecture proche de Bataille interrogeant Hegel à partir du Non-Savoir, de ce point aveugle de la fin de l’Histoire et du désœuvrement qui va avec. Le deuxième point suppose de retenir en SF qu’une SF très rare et exigeante qui ne nous ramène pas sans cesse à du connu, ce qui est le cas de la plupart des œuvres (tout à fait respectables par ailleurs, mais ne souhaitant pas aller dans cette dimension poétique et métaphysique). Or ces deux points me sont restés de manière lancinante en tête lors de ma lecture, m’empêchant de bien le lire.

Mais bien des scrupules sont levés dans l’entretien qu’il a donné : https://diacritik.com/2017/12/12/logique-de-la-science-fiction-entretien-avec-jean-clet-martin/

 

Couverture La jeune fille suppliciée sur une étagèreLa jeune fille suppliciée sur une étagère (2006)
Livre de Akira Yoshimura

J’avais fait une critique, et elle s’est effacée. Je garde cet effacement en mémoire, le récit retourné du cadavre présenté dans son autre nouvelle.

 

 

 

 

Couverture Des os de corail, des yeux de perleDes os de corail, des yeux de perle (2004)
Livre de Natsuki Ikezawa

Un cœur d’algues.

 

 

 

 

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Image de couverture : Seaweed by prilfish sur Flickr. CC-BY 2.0

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Un commentaire sur “Limules de lecture novembre-décembre 2017

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