Limules de lecture : septembre-octobre 2017

Pondez dans d’autres cerveaux, dans d’autres eaux profondes, mes limules. Étendez vos pattes caparaçonnées, et progressez.

Couverture Mademoiselle ElseMademoiselle Else (1924)
Livre de Arthur Schnitzler

Sifflante comme une claque jamais donnée, légère, virevoltante, « altière » et pas fière, étranglée et sacrifiée, « Else » dans ces pages s’envole et nous plonge dans son flux de pensée dans le cauchemar sexuel des abus de pouvoir, des êtres toujours avides de chair fraîche à gâter et d’esprit à exploiter.

 

 

Couverture Écho de l’hystérieÉcho de l’hystérie (2017)
Livre de Rochelle Fack

Simple commentaire de la partie non-illustrée de « l’Iconographie Photographique de la Salpêtrière » du service du Dr Charcot, on aperçoit ici l’envers des photos révélant des trajectoires de femmes et des dispositifs de mise en scène. Le pari de s’intéresser à cette partie mineure de l’œuvre déjà exposée par le travail de Georges Didi Huberman (L’invention de l’hystérie) n’est pas inutile, mais pas toujours très fructueux pour les parallèles artistiques qu’elle tente de faire, et pas très érudite du côté historique (je ne parle même pas de l’énorme coquille sur le médecin photographe de l’Iconographie, soudain appelé « Claude Régnard », à la place de Paul Régnard…).
Peut-être aurais-je plus de chance en allant du côté de Perrine Le Querrec et sa Jeanne L’Etang.

 

Couverture Abécédaire de Jacques DerridaAbécédaire de Jacques Derrida (2006)
Sous la direction de Manola Antonioli

De Adéridé à Zerridu. Pour se forger une maîtrise ès-derridologie.
J’y replonge toujours avec plaisir, j’y rêve aussi longuement, jusqu’à ce que les mots se déforment. La pensée de Derrida est si délicate, et il est toujours triste de la voir sommer de s’expliquer de manière comminatoire : vous l’obscure, vous l’arrogante, vous la prétentieuse, vous la jargonnante (voir les récentes émissions de France Culture), là où la part d’inventivité, de complexité, de travail sur la langue est si conséquent. Face à la culture du digest à l’utopie classique de transparence Boileau (« ce qui se pense bien s’énonce clairement ») reprise par le transhumanisme (télépathie, NBIC), la pensée de Derrida est un précieux pharmakon, une source joyeuse et un regard merveilleux pour une lecture patiente et intempestive de notre temps.

 

Couverture Voyage vers les étoilesVoyage vers les étoiles (2006) 星への旅
Livre de Akira Yoshimura

C’est comme un art de la nouvelle qui tournerait à deux reprises non sur des événements, non sur des retournements comme dans nos nouvelles occidentales, mais autour d’une fascination profonde qu’exercent l’image et la sensation de délicatesse de la chair humaine se détachant des os. Et cela dans un détachement lointain éconduisant tout romantisme noir, toute complaisance décadentiste.

Ce livre contient donc deux variations sur cette même image lente, morbide et pourtant si calme, si sereine, d’une clarté de ciel après l’orage.

La chair se détache tantôt par une lente décomposition alcoolisée et tantôt par l’effet salin de la mer, enfin toujours travaillé par les mots, ces petits objets noirs et coupant, plus encore que tous les scalpels.

 

 

Couverture Nouvelle Lune - Luna, tome 1Nouvelle Lune – Luna, tome 1 (2017)
Livre de Ian McDonald

La SF peut être parfois un « réalisme de l’impossible », et Ian McDonald y réussit. Il fait de tous les paramètres de l’impossible vie lunaire une réalité. Tous les éléments physiques sont utilisés (la gravité, les cratères, les ressources rares, l’eau-le carbone-la monnaie virtuelle) pour projeter une culture riche et très crédible.

Des fantômes planent autour de cette Lune, et celui qui m’est apparu c’est celui Robert Heinlein (The Moon is a harsch mistress traduit par… Révolte sur la Lune), rêve d’une Lune libertarienne, sans droit (que des négociations, des procès), où la liberté individuelle, sexuelle, capitaliste, est la règle. Dans ce contexte, la tentation est forte de se prêter à la comparaison qu’a fait la presse. Cinq familles dynastiques très typées qui s’affrontent pour le contrôle des points stratégiques avec des manières sauvages cela vous fait penser à ? Oui ? Oui ? Il y a un aspect « Game of Thrones », avec ces conflits, ces scènes de sexe, et, rajouterais-je l’accélération fabuleuse de la fin de saison, pardon, de la fin du tome, où l’on assiste aux déferlements de la violence appelant une nouvelle saison. Le second tome paraît en français en février 2018.

 

 

Résultat de recherche d'images pour "Les trois derniers jours de Fernando Pessoa"Les trois derniers jours de Fernando Pessoa (1994)
Livre de Antonio Tabucchi

Ce défilé des hétéronymes de Pessoa à son chevet d’agonisant m’a paru très convenu : toute la petite famille des alien ego passant dire au revoir, rappelant leur petite histoire sans rien apporter de nouveau est d’un ennui faramineux (très Bernardo Soarès, ça).

On n’est ni ému, ni intéressé par de telles scènes. Pessoa semble crever doucement. En réalité il vomit vert de sa cirrhose d’alcoolique, et on aurait plus apprécié la fin tout à fait étrangère au romantisme littéraire qu’on nous sert ici. Des contractions douloureuses, l’impossibilité du poète à s’élever au-dessus de la souffrance physique déchirante, la corrosion intime des acides, etc. voilà qui aurait été saisissant et plus juste.

 

 

 

Couverture Roland Barthes par Roland BarthesRoland Barthes par Roland Barthes (1975)
Livre de… Roland Barthes, n’est-ce pas ?

Cette constellation de « biographèmes » présente de manière fragmentée, avec des entrées multiples, Roland Barthes tel qu’en lui-même l’éternité le hante. Il est frappant de voir que ce que retient RB de sa vie soit majoritairement des aspects intellectuels, ses rapports réfléchis au monde, ses défiances, mais aussi sa curiosité et sa tentative de se défaire sans cesse de lui-même comme des codes du langage. Rêve peut-être d’une existence poétique, détachée de la communication et des faits bruts de la biographie. Le cahier d’image au début témoigne de cette mise à distance.

Cet écart perpétuel à lui-même qui nous dit beaucoup sur ce qui était RB. Cette démarche, la plus artificielle est donc pour lui la plus sincère, et le composé sa nature la plus profonde.
Big up, frère.

 

 

Couverture Pour Roland BarthesPour Roland Barthes (2015)
Livre de Chantal Thomas

Ce texte d’hommage retrace le parcours de Chantal Thomas au séminaire de l’EHESS avant le Collège de France et pourrait être une belle introduction au profil de l’œuvre. Chantal Thomas essaie de saisir les traits saillants d’intelligence, de délicatesse, de mélancolie et d’humour, de clarté et de rigueur à l’œuvre chez ce remarquable enseignant. C’est court et agréable.

 

 

Couverture Roland BarthesRoland Barthes (2013)
Livre collectif

Par curiosité, pour compléter ma série de relecture de Barthes, je dois dire que cette anthologie de textes n’est pas une illumination. Compagnon en tête de ces textes choisis pour ce numéro en volume du magazine littéraire. « Nouveaux regards ? » Peu d’inventivité en fait, quand le Barthes c’est une langue, une invention incroyable du regard. En le disant on n’incarne pas justement le neutre, la subversion souhaité par Barthes, ce qui me fait dire que cela a du contre-hommage.

 

 

Couverture Autoportrait (à l'étranger)Autoportrait (à l’étranger) (2000)
Livre de Jean-Philippe Toussaint

« A Tokyo comme à Bastia… » ou comment ne pas se dépayser et raconter ses tournois de pétanque au Japon.
Morale : on se transporte partout où l’on va. « Mon corps, topie impitoyable » précisait Foucault au sujet du concept d' »hétérotopies ».

 

 

 

Couverture La Salle de bainLa Salle de bain (1985)
Livre de Jean-Philippe Toussaint

C’est original

Après ça, j’ai envie d’écrire l’histoire de Plic et Ploc.
LOL.

 

 

 

 

Couverture Théorie des MultiRêves
Théorie des MultiRêves (2017)
Livre de Jean-Philippe Cazier

Si j’écrivais un livre, il ressemblerait probablement à ça, de la poésie, avec quelque chose du conte, de l’illustration, mélange improbable, lovecrafto-blanchotien, ouvert sur le multivers.
J’en détaille les lignes de fuite sur le site Diacritik : https://diacritik.com/tag/theorie-des-multireves/

 

 

 

Couverture Black VillageBlack Village (2017)
Livre de Lutz Bassmann

Septembre mois de l’enthousiasme. Ce Bassmann est férocement drôle et surréaliste. Ma critique diagonale sur Diacritik : https://diacritik.com/2017/10/05/lutz-bassmann-black-village-par-lucien-raphmaj/

 

 

 

 

Couverture CosmoZCosmoZ (2010)
Livre de Christophe Claro

BAUUUUUM. On est soufflé par l’explosion de l’œuvre principale du Magicien d’Oz déployé en fresque panhistorique.

Claro maintient l’euphorie et l’euphonie de son lyrisme joueur tout le long de cette fresque où l’on suit tous les personnages du magicien d’Oz décomposés dans les figures horribles du XXe siècle. L’homme de fer blanc est ici un soldat de la Première Guerre Mondiale au corps reconstitué après la chute d’un obus et l’Épouvantail est son camarade d’infortune ayant rampé dans le no-man’s-land pour récupérer le corps de son ami et ayant reçu en récompense un fragment dans la tête le rendant débile et amnésique. Mais c’est aussi Dorothy qui fait figure d’intoxiquée léchant les pinceaux enduits de radium pour faire briller les aiguilles des montres, le Lion Peureux exécuté par Roosvelt dans un de ses safaris, les Mutchkins envoyé dans un cirque viennois, etc.

Un livre majeur, à l’ambition folle, qui arrive à nous faire parcourir la première partie du vingtième siècle (on s’arrête à Oppenheimer – Los Alamos – la bombe) dans une histoire à fois tout à fait nouvelle et tout à fait connue. Le tout tient du conte, de la poésie, de l’histoire, dans un mélange inédit et bouleversant.

 

 

Couverture Homo Sacer, le pouvoir souverain et la vie nueHomo Sacer, le pouvoir souverain et la vie nue (1997)
Livre de Giorgio Agamben

Je devais le lire depuis si longtemps, mais le droit romain, l’histoire, le débat sur l’aspect biopolitique, etc, je pensais que ce n’était pas pour moi.
1ere remarque : c’est diablement plaisant à lire. La langue d’Agamben est fluide, même s’il convoque toute une réflexion juridique et philosophique, il trouve de nouvelles formes pour ne pas se réduire ni à l’exposé, ni à l’essai. Chacune des trois parties se terminent utilement sur un chapitre de « Seuil » synthétisant et ouvrant la réflexion.
2e remarque : On s’étonne après l’avoir lu, de voir comment Agamben a réussi à dire quelque chose de si important sur notre condition moderne et sur l’expérience fondamentale des camps alors qu’on pensait le sujet presque clos. L’analyse profonde, qui part de l' »homo sacer » du droit romain, jusqu’aux camps de concentration, en passant par la souveraineté, est une expérience de lecture philosophique où l’on se sent sans cesse aiguillé par de nouvelles idées.
Lecture décisive à expérimenter sur soi.

 

 

Couverture Vertiges de la lenteurVertiges de la lenteur (2015)
Livre de Collectif

Notre littérature des grands fonds, celle qui nous tient terriblement à cœur et à sang : Michon, Volodine, Olivier Rolin, Jean Rouaud, Antonio Tabucchi, Enrique Vila-Matas, Jacques Roubaud, et beaucoup d’autres entrevues où se donne à lire une œuvre à travers ces conversations. Vertiges ? Peut-être. Lenteur ? Je ne sais pas. En tout cas un beau témoignage du travail de la revue « La femelle du requin », et une très belle mise en page comme d’habitude de la part du Tripode.

 

 

 

***

Couverture :  Alphonse Milne Edwards, Recherches sur l’anatomie des Limules, Paris,1873
Original disponible sur Wikimedia Commons.

2 commentaires sur “Limules de lecture : septembre-octobre 2017

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