Limules de lecture mai-juin 2017

Suite de mes limules de lectures renseignées originellement sur SensCritique.

Couverture Grande JonctionGrande Jonction (2008)
Livre de Maurice G. Dantec

Comment expliquer le charme de Dantec ? Malgré tout. Malgré le personnage, les clins d’œil à la réaction, l’américanisme forcené ou le côté blockbuster de l’écriture de certaines scènes. Oui, malgré nos propres résistances à cette néo-apocalypse chrétienne-rock-n-roll, malgré les longueurs, les délires mystiques, et bien d’autres tics.

Welcome to the Territory

Ce livre a du charme, parce qu’il a un style et une naïveté d’une grande force. Qu’il plaise ou non, avec son cœur ultraviolet, ultramort et ultramontain, Dantec réussit à écrire avec la plus intense conviction que l’écriture, la vision, la pensée se lient dans une grande fusion d’intensité. Il y a une infinie jubilation dans l’écriture de Dantec. Sa façon de transcrire les visions de l’Apocalypse chrétienne en un récit de SF est à la fois conforme à ce qu’il y a de plus décérébré dans le scénario, dans les images, et en même temps il arrive à y faire rentrer la métaphysique de manière assez incroyable. Parfois même avec une certaine forme de poésie.

Certes c’est très maladroit dans les références patristiques, et moins travaillé qu’on le croit (si je compare ne serait-ce au travaille de Tarkos dans Processe que je viens de lire (cf infra), mais les Racines du mal montraient déjà que Dantec prenait toutes les libertés avec les textes, Deleuze-Guattari à l’époque) car finalement la « Bibliothèque » de Grande Jonction ne sert pas à grand-chose. Mais le fait que le monde tienne à un convoi d’une bibliothèque vaticane dans un immense camion parcourant les étendues américaines, accompagné de mercenaires est une image assez improbable et quelque part réjouissante. Une sorte de Mad Max qui rencontre Borges sur un buggy Vatican III.

Cette conviction que l’extrême métaphysique la plus abstraite et l’action la plus folle puissent se conjuguer est vraiment jouissive, assumée avec le plus grand bonheur.

Le déséquilibre du livre est celle d’un long, très long prologue aux Événements (laissons-nous aller à la grandiloquence), qui est en même temps la plus réussie. La fin, le rôle au final de la « Bibliothèque », ainsi que la solution au virus et le récit réinterprété de l’Apocalypse est très rapide, et globalement assez décevant. Reste que l’on a été électrisé.
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Couverture Le chant des mortsLe chant des morts (1948)
Livre de Pablo Picasso et Pierre Reverdy

Combo Picasso + Reverdy à la fin de sa vie.

Ce recueil est la republication d’un livre d’artiste tiré à peu d’exemplaires. L’ensemble des textes est écrit à la plume par Reverdy quand les signes rouges peints par Picasso viennent ajouter une syntaxe d’éléments mystérieux, un circuit de signe qui font comme le sang intermittent liant l’ensemble. Car le génie de Picasso réussit à instaurer cette vie incroyable à travers les pages, un rythme propre, détaché du poème, car n’étant que pure abstraction de la forme, et pourtant insufflant de pages en pages une dynamique incroyable.

C’est finalement le texte de Reverdy qui m’a laissé plus froid.

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Couverture Cosa mentaleCosa mentale (2015)
Livre de Pascal Rousseau (catalogue d’exposition au Pompidou Metz 2015-2016)

Le prisme de la télépathie se révèle essentiel pour comprendre certaines évolutions artistiques du cubisme au surréalisme, en passant par Kandinski, Kupka, Kokoshka. Par la suite, l’influence se marque pour certains artistes mais ne relève plus de la même pénétration dans le monde artistique. Si certains s’emparent du sujet, c’est avec une certaine distance, ou comme métaphore – au contraire des artistes précédents qui la considéraient comme une réalité sur le point d’acquérir une certitude scientifique. C’est toute l’histoire de la télépathie qui nous est racontée dans ce catalogue de façon claire et documentée.

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Résultat de recherche d'images pour Chroniques politiques des années 30 (2017)
Livre de Maurice Blanchot

Blanchot, complice d’Heidegger en silence sur leur passé sulfureux ? Alors que l’on fait paraître les Cahiers noirs de l’un, on publie les Chroniques politiques des années 1930 de l’autre dont deci-delà on avait des extraits (ce qui a décidé l’ayant-droit de publier toutes les chroniques).
Je crois que se révèle le rapprochement ici se fissure. Si Heidegger révèle comme le remarque Jean-Luc Nancy (dans Banalité de Heidegger, Galilée, 2015) un « sur-nazisme », Blanchot gagne à pouvoir être jugé (puisqu’il s’agit de cela, ce tropisme du jugement, du jugement moral et politique) sur pièce, avec le dossier intégral des chroniques. Le bilan gagne en nuance et demeure en tension (voir le commentaire de Michel Crépu sur son blog de la NRF) au-delà de la « révolution spirituelle » et nationale et du « terrorisme comme méthode de salut public » (texte à le lire beaucoup moins radical que le titre ne le suppose). Provocations, nihilisme, positions de principes marquent ces textes dont certains témoignent parfois d’un esprit critique (on ne peut couper ce Blanchot de celui des années postérieures comme l’a souligné Michel Surya dans son récent opus L’écriture de jour, l’écriture de nuit que j’avais aussi chroniqué).

La position vertigineuse de Blanchot « non conformiste » de droite, reste bien résumée dans un de ses derniers textes « On demande des dissidents », appel à la perpétuelle mise en crise des idées (même si le texte a aussi une dimension ironique) :

« La vraie forme de dissidence est celle qui abandonne une position sans cesser d’observer la même hostilité à l’égard de la position contraire. »

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Couverture Ecrits poétiquesÉcrits poétiques(2008)
Livre de Christophe Tarkos

J’ai toujours eu du mal avec le formalisme, celui de l’Oulipo, du nouveau roman, ou tout autre mouvement s’attachant à la forme plutôt qu’au dépassement de la forme par la forme (en quoi je préfère la lignée hétéroclite des Joyce, Faulkner, Dos Passos, Proust, Woolf, Pynchon, Danielewski, etc etc etc) . Si j’apprécie de découvrir l’entreprise de Tarkos, la « patemot », je trouve vite des limites à l’intérêt même formel.

Christian Prigent en préface en fait la liste qui je trouve pointe les limites de l’exercice : « Ces évidences engrènent des monologues d’une logique certes parfois farfelue et dont la prolixité peut assez vite lasser, mais qui n’offrent pas d’opacité particulière. Ils sont essentiellement nourris de constats minimalistes (« les formes se réalisent »), d’inventaires alphabétiques saugrenus (« look lycene loufiat loupiot lofofore lotte… »), de locutions distraitement chevillées (« Il ne faut pas se leurrer »), de postulats (« le vent et moi sommes liés pour la vie »), de tautologies (« tu vas où tu vas »), d’assertions (« le poète sauve la langue »), de lapalissades (« l’agrandissement grandit »). »

Sur le fond, le poème fait fond souvent de stéréotypes atones, de formules creuses. Cependant, de manière significative cela fonctionne assez bien pour deux fétiches hypnotiques : Dieu et l’argent – respectivement dans le recueil « Processe » et « l’argent ». Là se déploie, revient, creuse, s’abîme la phrase jusqu’à dévoiler le vide profond de ces deux notions absorbant tout, annulant tout. Bel exercice de néantification.

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Résultat de recherche d'images pour Les techniciens du sacré (2008)
Livre de Jérôme Rothenberg

J’ai du mal avec ce retour aux origines, à cette mythologie du sacré, du pré-langagier, pré-écriture censée être plus pure, mythologie qui a fasciné les années 1960 et que Derrida a tant déconstruit qu’il est impossible pour moi de m’y plonger avec ce fantasme trouble de l’innocence retrouvé, du Paradis perdu.
Il y a certes une beauté à lire, extrait de tout le fond culturel, arraché au temps, à l’espace, au monde, ces passages de chants rituels de toutes les cultures du monde. Mais c’est un plaisir « hors sol » ai-je envie de dire, à rebours de toute écologie poétique. C’est une bien étrange transformation que cette passion du « hors sol » pour retrouver comment « habiter poétiquement le monde » (leitmotiv hölderlinien) de manière romantique, c’est-à-dire poétique (« il faut romantiser le monde » écrit Novalis). Et bien sûr toutes ces langues complexes, traduites en un seul idiome
Cependant les notes restituent quelques éléments documentaires très intéressants et méritent d’être lus et approfondis. Mais qui lit comme moi avec passions les notes, lecteurs des souterrains infrapaginaux ?

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Couverture L’la phrase. L’L’la phrase. L’ (2017)
Livre de Jean-Philippe Cazier

Le bégaiement sublime de JP Cazier.

Voir ma critique parsemée de citations sur Diacritik : https://diacritik.com/2017/08/07/le-livre-invenir-jean-philippe-cazier-l-la-phrase-l-par-lucien-raphmaj/

 

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Couverture La Part inconstructible de la TerreLa Part inconstructible de la Terre (2016)
Livre de Frédéric Neyrat

Neyrat clashe les éco-constructivistes (il faut terraformer la Terre): Latour, Stengers, Haraway et consorts défenseurs d’une fiction Gaïa n’ont qu’à bien se tenir, ces éco-traîtres qui pactisent avec le Progrès, qui refusent la Nature comme telle, environnement à préserver. Yawp.

 

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Couverture Minuit en mon silenceMinuit en mon silence (2017)
Livre de Pierre Cendors

Soufflé par les Archives du vent de Cendors je suis venu à ce nouvel opus de l’auteur les yeux étincelants de toutes les étoiles des nuits incomprises.

Mais je n’ai pas compris comment l’on pouvait écrire la première guerre mondiale de cette façon éthérée, ultra-poétisée, guerre plus mythifiée que chez Jünger (si, si, c’est possible), où l’aide de camp s’appelle Orphée (il mourra), où le héros est lieutenant (pas simple soldat, on n’est pas chez Bardamu, hein), la femme aimée est bien sûr impossible (mais pas comme dans les « Lettres à Lou », de façon plus irréel), ou l’on meurt avec des talents de tragédien.

J’ai lu les yeux crispés, incapable de lire le sublime du phrasé dix-neuviémiste pour décrire la barbarie technicisée de 1914. Certes, on nous l’avait pas faite poète 14-18. Et pour cause.
On me dira que c’est une belle histoire de transcendance, d’un amour franco-allemand sublimé (le lieutenant est allemand, la Belle Indifférente est française). Mais non. Je n’ai pas pu. Malgré toutes les beautés, les suavités grises de la langue.

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Couverture Les philosophes meurent aussiLes philosophes meurent aussi (2010)
Livre de Simon Critchley

Projet inégal. « Tous les hommes meurent, or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel ». Ce syllogisme célèbre, presque autant que la platonicienne formule « philosopher c’est apprendre à mourir » et le texte fondateur de « La mort de Socrate », fondent ce projet d’envisager l’histoire de la philosophie du point de vue de la mort.

Beau projet qui aurait pu porter loin s’il avait été quelque chose de philosophique.
Mais on reste très court par rapport à l’ampleur du sujet. On a juste des articles sur la vie de tous les philosophes de l’Antiquité à nos jours et le récit de la façon dont ils sont morts, sans commentaire ou réflexion la plupart du temps. Et tout y passe en termes de morts, car « Socrate est un homme », et la mort est anecdotique. Voilà, le terme est lâché, ce livre tend vers l’anecdote. La longue liste des morts pour nous faire « mourir de rire » a quelque chose de ce qu’il y a de plus désagréablement anecdotiques, de ce faux scandale de la mort ridicule : « Pythagore préféra se faire massacrer plutôt que traverser un champ de fèves ; Héraclite s’étouffa dans la bouse de vache ; Platon serait mort d’une infestation de poux… » etc.

Qu’apporte la circonstance de la mort à la connaissance de l’auteur ? Qu’il se soit étouffé par un abricot (Diderot) ou piqué par une guêpe (Stirner), ou simplement d’un cancer (Derrida) ? Rien. L’anecdote. Comme je préfère relire Les Vies imaginaires de Schwob !

 

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Couverture La Vie intense. Une obsession moderneLa Vie intense. Une obsession moderne (2016)
Livre de Tristan Garcia

J’en ai parlé plus longuement sur un article dédié.

 

 

 

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Résultat de recherche d'images pour "les racines du mal"Les Racines du mal (1995)
Livre de Maurice G. Dantec

La première partie avec Andreas Schaltzmann est envoûtante, grandiose et violente dans toute la puissance effrayante de la psychose.

La deuxième partie d’analyse de cas commence à déliter l’intérêt. On s’enlise, ça sent mauvais.

La troisième partie, Darquandier, neuromatrice et tueurs en série approfondissent la déception. Là on s’emmerde.

La quatrième partie se survole, malgré l’imagination macabre mise en œuvre pour nous titiller, jusqu’à, cependant, une fin assez aigre dont on se souvient.

L’épilogue tente de ressusciter l’intérêt de la première partie : on sourit. Comme c’est loin ! se dit-on en lisant ces lignes.Je me dis qu’on pourrait ne lire que la première partie, qui tient, je pense, toute seule et qui est la plus admirable.

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Couverture Le dernier hommeLe dernier homme (1957)
Livre de Maurice Blanchot

Relecture.
Avec Le dernier homme on s’approche du néant de l’écriture, dira-t-on méchamment, ce néant qui blanchit au soleil de l’abstraction, mais qui a encore des parties noires encore jolies, quand Celui qui n’accompagnait pas nous mettra sous l’œil vertigineux de cette clarté impossible de la pensée. A cet égard on apprécie que La folie du jour vienne ensuite poser un diagnostic et mettre en œuvre une certaine simplicité par rapport à ces écritures sans corps.

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Couverture Celui qui ne m'accompagnait pasCelui qui ne m’accompagnait pas(1953)
Livre de Maurice Blanchot

Relecture.
Celui là ne m’a jamais accompagné.
J’y retourne avec douleur, essayant de me replonger dans ces approches épuisées, d’une parole de plus en plus étique, blanche blanche blanche.

 

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Couverture L'arrêt de mortL’arrêt de mort (1948)
Livre de Maurice Blanchot

Relecture.
Blanchot gagne à relecture ce qu’il perd pour nous en fascination (ou en détestation).

Il y a toujours dans ce texte un fond de mystère, cet « arrêt de mort » démultiplié, qui ne laisse pas d’interroger quand le récit ne cesse de dire qu’il ne peut pas nommer ces « événements ».

L’ambiguïté merveilleuse de cet « arrêt de mort », à la fois condamnation à mort et suspens de la mort (génitif objectif ou subjectif) se donne ainsi dans l’histoire de J., mais s’approfondit tout autant dans la relation à N., histoire où cette mort et ce suspens deviennent des forces plus profondes et silencieuses. Et bien sûr dans cet « arrêt de mort » se dit encore la question du statut du langage (hégéliano-mallarméisme de « La littérature et du droit à la mort ») et de la représentation (photo double, ambigüe elle encore, du suaire de Turin mêlé à la « vera icona » d’un visage féminin + le moulage final de N. clin d’œil probable à l’inconnue de la Seine, à la ressemblance sans ressemblance du cadavre déjà développé à l’occasion d’une théorie de l’image dans « L’espace littéraire »).

Même si l’envoûtement n’est plus le même qu’à la première lecture, il demeure quelque chose de puissant qui s’affirme peu à peu au fil du texte, jusqu’à la sublime dernière page (avant-dernière en vérité… par rapport à la version de 1948).

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Couverture Nouvelle garde de l'art contemporain japonaisNouvelle garde de l’art contemporain japonais (2001)
Livre de Sophie Cavaliero

Dans cet au-delà du monde que peut paraître le Japon, ce livre nous ramène un panorama (pas d’éventail, svp) certes partiel, partial, mais quelque chose qui dépasse les quelques noms, les quelques images qui forment, dans nos consciences l’art contemporain japonais.
A découvrir dans les belles éditions du lézard noir.

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Couverture : pencer Collection, The New York Public Library. « Meigetsu jô = The full moon album. » The New York Public Library Digital Collections. 1808. http://digitalcollections.nypl.org/items/510d47e1-c70d-a3d9-e040-e00a18064a99

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