La vie intense : une obsession moderne (Tristan Garcia)

Tout serait né d’un coup de foudre au XVIIIe entre un concept, celui d’intensité, et une réalité physique que l’on commence à étendre à la vie : l’électricité. Rencontre entre
« une image qui manquait d’idée et une idée qui manquait d’une image. » (p.66)
Vivre électrifié, vivre intensifié, telle serait l’impossible exigence actuelle. Il faut vivre, et vivre toujours plus, dans une croissance et une variation infinies de sensations, d’expériences, de nouveautés, de frissons. Intensité extensive et insoutenable de la vie aboutissant à une civilisation burnoutée, dans les marais de « la fatigue d’être soi » pourrait-on dire avec Ehrenberg (mais de sociologie il ne sera pas question dans ce texte, pas plus que de politique) : le constat est là et commun à des pensées très divergentes, mais le plus souvent réactionnaires. Alors Tristan Garcia tente sa chance d’en faire une nouvelle lecture qu’il voudrait moins négative, plus sur la ligne d’éclair de la vie. Refaisons donc l’histoire des désillusions de l’intensité.x250_la_vie_intense.jpg.pagespeed.ic_.c255_N-Qri

Dans ce livre de cette collection « les grands mots » chez Autrement (que j’apprends à fuir) Tristan Garcia fait l’histoire d’un concept, celui d’intensité, en empruntant à Aristote (intensité/rémission), à Newton (notion de « force »), mais aussi au triumvirat Nietzsche-Whitehead-Deleuze au cœur dit-on d’une pensée de l’intensité. Et pour cause. Et pourtant il n’y a que quatre maigres pages pour déployer l’ensemble des systèmes et des nuances propres à chacun de ces penseurs. Comprenne qui connaît déjà toute l’histoire intellectuelle et philosophique, et puis l’intensité (cette misère morale née de l’athéisme et du capitalisme) est l’ennemi à attaquer, il ne faut lui donner trop de place – nous sommes sur les terres de l’essai après tout nous dira-t-on.

Passons. Il y aurait beaucoup de choses injustes à dire. Sur des partages, des inflexions, des réactions. Je préfère m’arrêter à la conclusion de l’auteur puisqu’au-delà du constat, Tristan Garcia veut aussi indiquer une voie hors de l’épuisement. Montrant l’aporie d’une intensité incapable d’éviter la routine, d’intensifier à l’infini ou de retrouver le choc des « premières fois », tout comme l’aporie d’une sagesse visant à abolir les intensités (ataraxie, religions, transhumanisme et son rêve de devenir-robot), le projet de Tristan Garcia se lit dans une formulation essentiellement « éthique » d’une vie sur le fil :

« On ne se sent vraiment vivre qu’à l’épreuve d’une pensée qui résiste à la vie, et on ne se sent vraiment penser qu’à l’épreuve d’une vie qui résiste à la pensée. Soutenus par deux impulsions contraires, nous avons la chance, peut-être, de demeurer en équilibre sur la ligne de crête. » (p.196, je souligne)

Outre que j’aimerai bien qu’on me dise « ce que penser veut dire » et comment il la distingue de « la vie » pour les opposer, cette position me semble en fait tout aussi impossible que les deux alternatives rejetées précédemment. La solution de l’équilibrisme ne peut faire une ligne de vie que précaire. Garcia – si je le comprends bien (j’ai lu avec une intensité toute rouge) – propose de jouer l’un contre l’autre et l’autre contre l’un, pour ainsi éviter les deux écueils. Neutralisation dynamique : le plus et le moins électrique permettant d’entretenir l’électricité de la vie dans sa complexité.

Pourtant ce cap a plus quelque chose du « ni ni », d’une ambivalence guère praticable, qui ne peut pas même être le « juste milieu » aristotélicien évoqué plus tôt dans l’essai. Cette réaction à l’intensité qui se voulait une alternative aux réactions plus passéistes partant du même rejet de « l’intensité » et ses promesses mensongères ne laisse pas grand-chose à imaginer en dernier lieu.

Et c’est peut-être la métaphore de la « ligne de crête » qui m’a le plus arrêté dans ce discours final. Derrida a souligné combien les métaphores disent beaucoup du dispositif d’une philosophie (il faut se souvenir ébloui de la relecture de « Totalité et infini » de Levinas dans L’écriture et la différence (1967) sur l’usage de la métaphore de la lumière).  Et qu’est-ce que cette « ligne de crête », ce chemin étroit et escarpé de montagne, tendu de cimes en cimes ? C’est le domaine d’un air pur réservé aux grands marcheurs, aux poumons puissants – rappelons en passant que dans Le normal et le pathologique (1943) Canguilhem prend l’exemple d’une personne qui, de « normale » dans la vallée, devient « pathologique » en déménageant à la montagne où elle « révèle » des problèmes respiratoires. Et derrière Canguilhem, derrière ces « lignes de crête », comment ne pas penser à Nietzsche ? Comment ne pas voir revenir le mythe aristocratique de la « ligne de crête » avec toutes les paraboles du Zarathoustra de Nietzsche : « L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain, — une corde sur l’abîme. » Danser sur les sommets, devenir funambule au-dessus de l’abîme, rêve de la « haute culture » équilibriste nietzschéenne. L’ethos proposée par Garcia semble vaciller en définitive dans son principe (aristocratique) là où il fait face à la pression hypercapitaliste (et s’appliquant à tous) d’une vie intense. Peut-être manque-t-il donc quelque chose d’une dimension politique à cette réflexion. En réalité l’absence de dimension politique est même inquiétante.

Et pourquoi ne pas quitter les crêtes, s’aventurer dans la vallée, goûter le spectacle des forêts sur lesquelles tombe la nuit, où les ampoules grésillent, où les néons clignotent, où la résine libère ses sucs, où la vie, toute mêlée refuse à cette opération de jonglage entre les contraires au-dessus de l’abîme, car ils sont là, dans les rendez-vous ratés, dans la route qui zigzague, et qu’il faut arpenter, dans les lignes de failles partant dans tous les sens, n’allant nulle part, en haut, en bas, creusant la terre et bitume, le ciel et la vie, et que cela – littérature – suffit à vous faire une philosophie. J’aurais aimé que Garcia termine plutôt sur cette philosophie littéraire que ce tour de passe-passe éthique.

 

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3 réflexions sur “La vie intense : une obsession moderne (Tristan Garcia)

  1. J’aime bien ta conclusion. Et je crois qu’elle entre pas en contradiction avec ce que Garcia lui-même conclut. Cet équilibre dont toi et Garcia parlez il me paraît se présenter comme un fait, quelque chose qui agit et donne un indice sur l’absence de possibilité d’une vie philosophique. Il est pas une troisième voie que l’on pourrait choisir et maîtriser mais le sous-bassement qui explique l’impossibilité des deux autres.

    1. Oui, pour moi c’est un problème de forme : sa position devrait nous amener à la nuance et à quelque chose d’un « ethos », ce qui n’est pas vraiment le cas dans l’essai. Ou si peu. C’est sûrement – avec grâce et misère – ce qu’il fait dans ses romans (que je n’ai pas lu, je dois reconnaître, mais dont je sais qu’on a pu critiquer, sans que ce soit du roman à thèse, l’aspect trop intellectualiste), et dans cette forme, littéraire, il me semble qu’on a une excellente façon de vivre les paradoxes.
      Et puis pour moi, manque aussi Bataille dans cette tentative de faire vivre l’intensité à la place de la morale, projet grandiose et abyssal qui n’est pas évoqué de même la question générale du nietzschéisme et son application au niveau non seulement individuel, mais social. Cela aurait été passionnant : encore une fois, je pense que la forme de l’essai tel quel est surtout frustrante.

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