Réflexion sur la SF à venir, par Novalis

Rien n’est plus poétique que le souvenir et l’anticipation ou la représentation de l’avenir. Les représentations du temps passé nous attirent vers la mort, vers la perdition. Les représentations de l’avenir nous poussent vers la vivification, vers l’incarnation, vers une activité d’assimilation. (…) Le présent ordinaire associe passé et avenir par limitation. Se produit une contiguïté, une cristallisation par solidification. Il existe cependant un présent spirituel, qui identifie les deux par dissolution, et ce mélange est l’élément, l’atmosphère du poète. »

Novalis, Fragments, 1798

Novalis est un auteur merveilleux pour tous ceux qui rêvent d’une SF proche de la poésie et de la philosophie. Quelque part on trouve chez ces auteurs improbables comme Novalis, mais pourquoi pas Blanchot, ou Barthes, de merveilleuses lignes de fuite d’une SF haute perchée.

On me dira qu’il existe déjà un tropisme de la SF vers l’antiquité. Que la liste pourrait s’étendre longuement de Silverberg avec Roma aeterna (uchronie) ou L’homme dans le labyrinthe (réécriture de l’histoire de Philoctète) jusqu’au space opera de Dune et ses Atréides, en passant par mille autres auteurs, mille autres voyages temporels et autres inspirations : la critique savante s’est déjà emparée de ce sujet.

Pourtant, il me semble – qu’un lecteur éclairé vienne dissiper mes ténèbres – dans tous ces livres, le rêve de Novalis ne s’est pas encore réalisé : la réunion de l’Antiquité et du goût de l’avenir qui ne soit pas retour délétère vers le passé, ses schémas, ses limites, mais quelque chose qui en soit sa prolongation et  son intensification en même temps que sa « dissolution » et la solidification (pensée paradoxale) du passé et du futur dans le cristal du présent, rayonnant dans tous les sens du temps.

Retrouver une poésie de l’antiquité transfigurée par les fugues science-fictionnelles, retrouvant quelque chose de la vivacité des visions rougeoyantes et absolues d’Empédocle au pied de l’Etna, le mouvement des bateaux ramenant Virgile mourant à Brindisi, avec sous la langue un des plats trimalcionesques du Satiricon, envoûté avec les Bacchantes, et contemplant les oiseaux stellaires de Zeuxis. On voudrait chanter en vers libre un post-lucrétien Denatura rerum (Des choses dénaturées) ou bien prier sauvagement une divinité inconnue dans un temple promis à la ruine. On s’abreuverait à la pluie tombée, et l’on regarderait la nuit avec Anaxagore en pensant que les étoiles sont des canaux dont on ne voit que l’embouchure – et l’on murmurera que non, les étoiles sont le Styx. Ainsi on poursuivrait les fuites dans l’avenir où l’on continuerait à racler le monolithe noir d’hymnes orphiques voués eux aussi à l’oubli et au mystère, pleurant comme Tibulle sur une Délia réinventée, décomposée, déconstruite, métamorphosée.

Peut-être cette perspective est, comme le romantisme allemand, à la fois en survivance, et à la fois dépassée. Reste que, lecteur des romantiques, des Anciens et de la SF, on s’aperçoit de la force d’inspiration de ce vœu nocturne de Novalis. L’étoile Novalis brille pour nous de cette exigence envers la science-fiction mêlée comme tout rapport à l’avenir d’une tache cosmique touchant nécessairement à la poésie et la philosophie, exigence qui nous engage envers l’avenir tout simplement et qui doit prévenir les auteurs de toutes les facilités que l’on peut trouver dans les projections du passé sur l’avenir (voie périlleuse d’une science-fiction qui pourrait aussi, prendre conseil chez Lovecraft).

Garder en nous cette puissance de dépassement, de délimitation du cadre antique, qui tout en lui empruntant, le dépasse. Telle serait la matrice d’une science-fiction romantique allemande. Levant la tête vers les étoiles on retrouverait la sensualité et la poésie du monde de l’Antiquité en même temps que la passion de l’inconnu appelant en nous un dépassement « qui identifie les deux par dissolution » (dialectique).

Novalis rêvait-il lui aussi d’un Henri d’Ofterdingen sublimé par l’Antiquité et la science-fiction, faisant rêver à partir du suif des machines, essences vénéneuses de notre imaginaire moderne ? Une telle réalisation semble irréelle, et cet accomplissement trop éloigné d’une critique contemporaine qui a défait le noyau de l’idéalisme absolu qui consume le fragment  de Novalis. Mais qu’y pouvons-nous, rêveurs impénitents, si cette  étoile Novalis continue de rayonner au-dessus de nos lectures imaginaires ?

***

Image de couverture : Novalis, Hymnen an die Nacht, Fondation Bodmer

 

 

 

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