Limules de lectures 2017 – avril

Couverture Du bon usage des catastrophesDu bon usage des catastrophes (2011)

Livre de Régis Debray

Et c’est écrit Régis Debray « de l’Académie Goncourt ». De quoi vous faire fuir comme la peste ces livres primés dudit prix. Voilà, en plus c’est contagieux, je dis « fuir comme la peste », j’utilise les formules les plus journalistiques, faussement édulcorées, un style simpliste, une pensée débile. Ah, vivement qu’on m’euthanasie.

Plus on s’enfonce dans ce texte très court et très inintéressant plus on s’aperçoit que Debray enfile des perles (désolé) sur le thème des prophètes et des catastrophes, avant de tresser des couronnes de laurier (re-désolé) à René Girard, prince de la pensée, « Albert Einstein des sciences humaines » (sic), nous apprenant à quel point la religion chrétienne est supérieure à toutes les autres, la seule et unique à porter un message universaliste et révolutionnaire (Debray moquant au passage ses amours rouges de jeunesse).
Je me suis retenu de vomir : j’ai passé vite la fin.

Si j’étais le « lecteur aux ciseaux » qu’évoquait Daniel Wilhem dans Bibliomanies (cf infra) je n’aurai gardé qu’une phrase et broyé le reste du livre. Je garde cette phrase, qui, dans la mélasse de la prose de Debray paraît presque intelligente :

« L’Apocalypse est un art et doit être traité comme tel. »

 

Résultat de recherche d'images pour "bibliomanies wilhem"Bibliomanies (2006)

Livre de Daniel Wilhem

Un ensemble disparate de textes sur l’aphorisme, l’ironie, la citation – très beau « lecteur aux ciseaux » qui fait sûrement le centre de l’ouvrage et le rapport à la question du texte, des bibliothèques, de sélection, etc. – et la guerre.
Peut-être attendais-je plus de liaison – romanesque quand tu nous tiens – et de folles aventures d’intoxication à l’encre d’imprimerie avec ces « bibliomanies ». C’est en réalité bien plus diffus, fragmenté, subtil qu’un tableau clinique.

Ces bibliomanies sont organisés en 3 parties, chacune sous-divisées en courts textes, presque indépendants, séparés par des étoiles. Ces textes donnent l’impression de divagations, érudites, plaisantes, des textes de dérives mais gravitant bien autour d’un centre, jamais précisé, délimité mais qui trouve à la fin de la lecture sa consistance. Tout s’organise dans cette constellation pour donner des figures éparses d’hommes du livre (il y a un passage frappant sur le sort des femmes dans le livre de Sun Tse). Une belle lecture, en attendant de lire la « bibliomanie » de mon homonyme Lucien.

Couverture Demain, les mondes virtuelsDemain, les mondes virtuels (2009)

Livre de Rémi Sussan

Ahahah « Demain » est arrivé depuis 2009, année de parution du livre. Du coup quand on nous présente Second Life et WoW comme l’ultime réalité de la VR, quand on nous dit que les casques de réalité virtuelle c’est le passé, que plus personne n’y croit, on sourit. C’est assez frappant toutes ces réflexions vite dépassées. Reste que l’ouvrage est court et informe courtement sur les grandes thématiques du sujet (l’auteur écrit de très bons articles sur InternetActu). Je dois dire que je l’ai pris car j’étais tombé au hasard sur un chapitre intitulé « Cthulhu : notre avatar ultime » traitant de notre devenir-seiche assez fou et fascinant.

 

Couverture Zizek : Marxisme et psychanalyseZizek : Marxisme et psychanalyse (2012)

Livre de Ronan de Calan et Raoul Moati

Contrairement à l’introduction à Castoriadis (toujours aux PUF) lue cette année, celle-ci est très claire. Elle affronte dès le début l’accusation de philosophie médiatique (rien à voir pourtant avec BHL, Onfray, etc.) et déploie clairement les idées de Žižek et son originalité, l’équation Hegel + Lacan + Marx. Avec pour les trois des lectures très particulières puisque croisant sans cesse les influences. A découvrir.

 

 

Couverture La réificationLa réification (2009)

Livre de Joseph Gabel

Republication d’un article de 1951 de la revue « Esprit », Gabel livre ici un essai de rapprochement entre la réification marxiste et les symptômes de la schizophrénie.
Le règne de la logique pure, incapable de dialectiser les rapports sociaux, d’élaborer des rapports humains : tels seraient les symptômes communs du capitalisme & de la schizophrénie.

Ce qui est frappant est la pathologisation du capitalisme. L’essai s’attache quelque part à des effets de structure, de corrélations formelles. Est-ce à dire que l’on peut « diagnostiquer » la société ? Faut-il des « médecins de la culture » comme disait Nietzsche ? Ce serait alors remettre en question ce rapport entre le normal et le pathologique, et ce rapport du savoir au non-savoir, raison et folie, en faveur d’une « Grande Santé » (qui complexifie le normal et le pathologique).
En tout cas, on ne peut qu’être frappé face à cet article de ce que Susan Sontag nommait la « métaphore de la maladie » (à propos du Sida à l’époque). Comme l’hystérie pour le XIXe, la schizophrénie serait-elle, comme la chanson de King Crimson le professe, la maladie du XXIe siècle ? La maladie du capitalisme ? D’autres, comme Lionel Naccache, parient sur l’épilepsie. Pourquoi médicaliser notre regard sur le social ?

Il faut attendre Deleuze et Guattari et l’antipsychiatrie pour voir le paradigme s’inverser et voir la schizophrénie être prise comme production de dynamique de devenirs, de désirs, de résistance, de court-circuit à la pensée capitaliste – et ce tout en se gardant d’une idéalisation de la pathologie, en montrant aussi les flux propres au capitalisme et son aspect schizophrénique déterritorialisant. Mais les possibilités révolutionnaires, de contre-pouvoir de la schizophrénie sont aussi soulignés dans la schizo-analyse de Deleuze et Guattari.

Défaire, complexifier le rapport à la maladie, tel fut l’apport de Deleuze et Guattari, bien plus nietzschéens que Gabel.

 

Couverture MondocaneMondocane (2016)

Livre de Jacques Barbéri

Cela se lit avec une douce fluidité d’un rêve sous psilocybine. Certes le scenario n’est pas le plus bouleversant : des IA qui gèrent la planète et convoquent l’apocalypse humaine tandis que se met en place un monde d’aberrations que le narrateur découvre après une ellipse d’une dizaine d’années.

Mais les personnages ont une simplicité, une maladresse, une bêtise attachante. Et la monstruosité même de ce monde-d’après est touchante. Les créatures qui s’y sont adaptées sont « digne d’un Jérôme Bosch surréaliste » dixit l’éditeur. Je comprends la nécessité pour les éditeurs, journalistes, de tracer comme cela des points de repère, mais la réalité des monstres de « Mondocane » sont infiniment éloignés tant du surréalisme que de Bosch. Le tas de cadavres de cadavre dont le héros devient amoureux, avec qui il copule avant qu’il soit noyé, les hommes parasités par les vers, les filles-crevettes, etc. tout cela mérite vraiment d’être découvert au-delà de toute référence.
C’est cet univers qui mérite d’être lu avec gourmandise (si vous aimez l’horreur d’une tendre manière).

Voir aussi mes variations critique-fiction : Mondocame, Mondocane, Mondocrâne.

 

Couverture Le Temps de la consolationLe Temps de la consolation (2015)

Livre de Michaël Foessel

La philosophie s’est imaginée comme consolatrice (Boèce). Mais la concurrence était rude. L’OPA de la religion a tout raflé. La philosophie a fait faillite pour la consolation (la philosophie antique pouvait encore se prétendre consolatrice, mais plus le logos).

La conclusion sur la primauté du geste, le geste toujours maladroit de consolation pourrait laisser un peu songeur sur la pertinence « in fine » du discours philosophique : mais la « loi du tact » présentée par Derrida (dans Le toucher) nous rappelle qu’une analyse philosophique de la consolation nous apporte tout de même quelque chose de merveilleux, troisième genre de connaissance, joie merveilleuse de l’intelligence.
Il faudrait confronter cet ouvrage à celui de Pierre Zaoui La traversée des catastrophes – Philosophie pour le meilleur et pour le pire, davantage spinoziste et nietzschéen.

La structure du livre est en 2 parties : grammaire (objet, métaphore, origine) ; consolation des modernes (parole perdue, affronter la désolation, finitude et réconciliation). Mais à cela s’ajoute avec bonheur de nombreux « intermèdes » où la parole est donnée aux grands inconsolés de la culture.

 

Couverture Elle regarde passer les gensElle regarde passer les gens (2016)

Livre de Anne-James Chaton

« La Femme n’existe pas » disait Lacan. Anne-James Chaton va dans ce sens, en reprenant 13 vies de femmes du XXe siècle, toutes subsumées sous le pronom « elle », les découpes des chapitres étant chronologique. Le pronom miroitant « elle » nous fait glisser insensiblement d’un personnage à un autre, ou d’un personnage à une chose, à un groupe. Féminin pluriel où il faut deviner les identités à travers les détails, les silhouettes des événements et des gens croisés par « elle ».

Tout le livre est composé de courtes phrases commençant par « Elle ». Exemple avec Frida Kahlo :

« Elle veut emmener Diego. Elle attendra sa réintégration par le Parti. Elle lui écrit un poème. Elle est sa salive. Elle est son papier. Elle est son éclipse. Elle est ses lignes. Elle est ses couleurs. Elle est ses cruches. Elle est sa poitrine. Elle est son dehors. Elle est son dedans. Elle est son encrier. Elle est sa peine. Elle est ses urines. Elle est son cœur. Elle est sa folie. Elle est son rêve. Elle est son buvard. Elle est ses crayons. Elle est son paysage. Elle est sa nourriture. Elle est son métal. Elle est son imagination. Elle est sa maladie. Elle est ses vitrines. Elle est ses revers. elle est ses yeux. Elle est sa bouche. Elle est son mensonge. Elle est la pointe de son stylo. Elle prépare leurs noces d’argent. Elle organisera une immense fête. Elle conviera tous les habitants de Coyocàn. Elle est le 2 juillet 1954. »

Bien sûr on aurait envie de revoir la liste des 13 femmes, reprendre tel ou tel choix et on s’interroge sur la prédominance de vies d’artistes.
Voici les femmes que je pense avoir identifié : Camille Claudel, Mata Hari, Rosa Luxembourg, Isadora Duncan, Virginia Woolf, Claude Cahun et Suzanne Malherbe, Frida Kahlo, Marilyn Monroe, Jackie Kennedy, Janis Joplin, Billie Holliday, Sylvia Kristel, Margaret Thatcher, Diana Spencer.

 

Couverture Pastiches et postichesPastiches et postiches (1988) Diario minimo

Livre de Umberto Eco

De l’humour potache pour amateurs de littérature.

Il y a pour le coup de nombreux moments qui font sourire comme avec les lettres (imaginaires) d’éditeurs recevant les chefs d’œuvres de la littérature : la lettre de refus de la Bible (recommandation : publier les 5 premiers livres avec le titre « Les Désespérés de la mer rouge »), de la Divine Comédie (« si on se met à publier un poème en toscan, il faudra ensuite en publier un en ferrarais, et un autre en frioulan… »), de Proust (« il faut un gros travail d’editing »). Ou bien les « notes de lecture », qui sont dans le même genre critique du milieu de l’édition.

Le pastiche inversé de « Lolita » réécrit avec un grand-mère à la place de la nymphette est amusant, tout comme « esquisse d’un nouveau chat », pastiche du nouveau roman assez réussi d’un point de vue littéraire.
D’autres propositions sont moins réussies, bien que toujours impressionnantes (l’éthnologie inversée, la découverte de l’Amérique comme à la radio, etc.)

Et bien sûr je ne peux qu’aimer le « Do your movie yourself » où l’on donne le synopsis de grands réalisateurs (Godard, Antonioni, Visconti…) version 100 000 milliards de poèmes.

 

Couverture Donner à voirDonner à voir (1978)

Livre de Paul Eluard

La poésie d’Eluard est très émouvante, douée d’une simplicité désarmante.
La première partie, « les dessous d’une vie », est un ensemble de récits de rêves. C’est quelque chose qui est très, très souvent, raté, et qui réussi là non seulement à être amusant mais à restituer le mouvement même, absurde, analogiquement mystérieux des rêves.

S’en suit des poèmes éclatants de jour et de nuit, et puis Eluard, avec ses yeux de soie bleu donne à voir mieux que des rêves, des toiles rêvées, celles de ses amis, de ses amours d’image : Ernst, Braque, Picasso, Chirico, Arp, Masson, Klee, Miro, Dali, Tanguy, Magritte…

« Victime de la poésie, l’univers le hante »

 

« Hommes, plantes, pierres et étoiles, éléments, sons, couleurs, apparaissent ensemble comme une seule famille, agissent et s’entretiennent comme une même race. »

 

Couverture Nouvelles 1945-1982Nouvelles 1945-1982 (1993)

Livre de Julio Cortazar

A continuer, car les deux premiers recueils : « L’autre rive » et « Bestiaire » sont formés d’honnêtes contes fantastiques mais sans grandes nouveautés dans le sujet comme dans le ton ou la narration. « Les armes secrètes » sont très belles, mais je les connaissais déjà. Reste les histoires de Cronope et cie, et puis tous les recueils postérieurs.

 

 

Couverture La proximité de la merLa proximité de la mer (2010)

Livre de Jorge Luis Borges

« Tout vers devrait avoir deux devoirs : communiquer un fait précis et nous atteindre physiquement comme la proximité de la mer », dixit l’Auteur.

Le pari n’est pas tenu, je n’approche pas de la mer, de la qualité de ciel, d’appréhension, de bonheur et de tension que cela implique. La poésie de Borges consiste davantage à nous parler d’étendue ondoyante et bleuté et nous rappeler avec saveur Xerxès faisant fouetter la mer pour la punir (quel merveilleux épisode de l’Antiquité). Dans sa poésie, pour le reste, on reste je trouve loin de toute impression et de toute appréhension de la mer.
Le traducteur revient cependant de manière utile sur les précédentes traductions de Borges poète, notamment par Ibarra, dont la liberté de traduction allait jusqu’à inventer de nouveaux vers.

 

Couverture La Rose profondeLa Rose profonde (1975)

Livre de Jorge Luis Borges et Nestor Ibarra

Poète érudit, Borges tente de déployer les vies possibles de l’intellect via la poésie. Les mots se reflètent entre eux comme des masses opaques et la clarté de la vision nous est retiré. Il y a cependant toujours l’esprit de finesse de Borges qui rend ces poèmes intéressants, mais qui ne déplace pas en nous des étoiles et des trous noirs. On reste face à ces monolithes de rêves. On disserte élégamment.
Traduction de Ibarra (cf. supra la critique de J Ancet sur l’anthologie des poèmes de Borges sur sa qualité de traducteur).

 

Couverture VaguedivagueVaguedivague Estravagario

Livre de Pablo Neruda

Les premiers poèmes sont vifs, incisifs, drôles et lyriques (« Combien vit-il ? » notamment) ; puis le vibrato oratoire, les anaphores s’enchainent, on retrouve le chanteur général qui reprend son couplet et peine à produire le plein effet. Il y a de belles notes à nouveau dans le testament final et une ombre intelligente qui plane sur l’ensemble, mais ce n’est pas le recueil que je préfère.

 

 

***

Image de couverture : Jerome Robbins Dance Division, The New York Public Library. « Parte delle Fiure del balletto » The New York Public Library Digital Collections. 1652. http://digitalcollections.nypl.org/items/6ec71900-7de4-0130-8db5-58d385a7b928

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