« Mondocrâne » par Raphmaj feat Barbéri

Je n’arrive pas à me détacher de la résonance si particulière qu’ont certains mots qui sont comme des étoiles, rayonnants dans tous les sens, implosant en trou noir et ouvrant d’autres univers. Je rentre dans leur champ gravitationnel et je tourne ainsi de plus en plus vite autour. Ainsi du mot magique et innommable de « MONDOCANE », point aveugle du Mondocane de Jacques Barbéri publié en 2016 aux éditions La Volte.

Le terme de « Mondocane » est merveilleusement sans référence dans la fiction de Barbéri, c’est un titre flottant, un titre énigme, errant dans l’imaginaire tandis qu’il se refuse à apparaître dans le texte. C’est que le texte a muté depuis ses origines. Le « mondocane » il faut le chercher ailleurs, tirer sur les axones permet de retrouver le film sauvage et absurde Mondo Cane paru en 1962 (« un monde de chien » selon le juron italien). Mais ce « monde de chien », ce monde dégoûtant d’une humanité égoïste et bavarde auquel nous confronte le film se déforme chez Barbéri, il mute, se multiplie vers des futurs instables, joyeux, excicentriques (exquis, excitants et excentriques). Dans Mondocane de Barbéri la monstruosité devient supra-humaine (celle des IA), mutante, naturelle, hallucinée, préservant en elle une irréductible part de fragilité. D’autre part, l’humanité n’est ici plus cette férocité supérieure mais ce rire et ce sourire s’affrontant à toutes les horreurs. En nous, ailleurs. Le monde de Barbéri, même post-apocalyptique, n’est plus un monde de chien. Son apocalypse sourit comme une lune gibbeuse. Dans la désolation vit la passion sous tous ses visages : Reïla (le sexe), Esil (la beauté), Karen (l’amour).

Mais si l’on est frappé par l’ensemble du génial imaginaire déployé par Barbéri, par la fantaisie cauchemardesque, par la belle ligne claire de la prose et de l’intrigue tendue vers l’amour perdu, il reste que ce titre, « Mondocane », persiste en son mystère. Et ce mystère aiguille mon imagination. J’aurais voulu un corps vibrant de poésie, caché dans le texte, un texte caché, s’écrivant sous le nom de Mondocane. Un poème pour chien, un poème à quatre pattes et une queue voire deux, un poème en branle, en nez, un poème absurde, intense et fou. C’est déjà le texte. Alors je m’emploie à me plonger dans l’ellipse centrale, fondatrice, de ce récit.

Après l’hölderlinien Mondocame (le monde est ma came), l’héraclitéen Mondocrame (le monde est un feu, joie et mort partagées), le temps est au :

Mondocrâne

Lundi. Tous les jours sont un peu des lundis, des papiers à cigarette un peu crissant, friables et un peu bleu. Sous le papier de la réalité le mondocrâne luit tel un aleph à la peau translucide, avec cette pâleur philosophique du diaphane que j’ai tant aimée et qui s’est éloignée de moi ou moi d’elle, je ne sais plus.

On m’a mis dans le caisson chirurgical depuis longtemps. Longtemps ce n’est rien dire. Le temps je ne sais plus du tout ce que c’est. J’ai l’impression parfois de me réveiller et je doute d’être toujours dans cette ellipse noire de la fiction et de l’imaginaire.

Dans cette obscurité on habite un mondocrâne. Le temps perd complètement sa signification et l’on souhaite que la pression de l’hyperrêve nous écrase bien vite et nous renvoie dans un véritable néant. Autant prier pour que son crâne implose sous le gonflement des cauchemars mêlés au réel – ce foutu syndrome du scaphandrier. Déjà combien de morts ? Pas moi. Non. Pas moi. Je flotte. Je survis dans le noir.

J’ai dormi. Je caresse ma nuit d’un œil vide. Je m’ennuie. Je me demande si c’est un Katsuragi. J’aimais bien les caissons Katsuragi. Connement, connement parce qu’ils faisaient un beau travail sur la finition. Avec un caisson comme ça, noir sidéral, tu peux aller au fond de l’espace, pas de souci, tu gardes la classe d’un vaisseau archange, un mini-vaisseau de rêve avec ton corps lyophilisé, plein d’exsudat.

Bien sûr je ne vois pas qui peut s’en payer des Katsuragi. Sûrement que le comité Turing en a. Une bonne douzaine, juste pour faire la sieste, pour se shooter à l’hyperrêve et dominer le monde tranquille derrière. Mais bon, moi, dans un caisson Katsuragi ? Je ne vois pas les brancardier réquisitionner les caissons chirurgicaux des Maîtres, mais qui sait. Sûrement que non. Sûrement que pas. De toutes façons, je n’aime pas trop le cruciforme sur le panneau des Katsuragi, il paraît que ça abrite une techno extra, mais je m’en fous, c’est une faute de goût. En tout cas, si c’en est un, ils n’ont pas prévu d’interphone dans leur truc. Peut-être que c’est une vieille version. Un V4 ? Un V4. Mondocrâne, Mondocrâne.

Je voudrais caresser mon crâne, respirer l’ombre lente du monde. De ce monde, de cet intérieur nuit. Au bout d’un temps je me dis que la nuit deviendra images. Mais ici vous ne pouvez pas fermer les yeux, quelque soi la volonté que vous y mettiez, vous ne pouvez pas contracter vos paupières jusqu’à voir apparaître des phosphènes. La nuit et l’a-volonté règnent. Pas une force. Pas un mouvement dans le noir. Rien, pas un petit papillon. Non. J’ai l’œil gonflé de néant. La nuit est là, totale et immobile. En attente. En pause.

J’attends infiniment. Le neutre se déploie. infini. désastré. fragmenté.
Je pleure à vouloir sentir les fluides froids et opiacés de kynsocaïne. A vouloir déplacer les mondes par la pensée. A subir les violents contrecoup des intoxiqués. A l’espace ! A l’espace !
Je ne crie pas. Je ne peux pas crier. Je me diffuse.
Je tremble, je tremble sans pouvoir trembler, prêt à subir même mille ans de psychohistoire racontée par la vieille momie de Seldon III.

Rien n’y fait. Un bruit noir s’étend dans tout le mondocrâne.

Nuit crane, nuit odieusement crane, attends un peu pour voir. Mais rien ne se donne à voir qu’un complet et parfait aveuglement. Qu’on me donne des enfants crustacés aux émouvantes paroles cliquetées, qu’on me donne des hommes-tas, des jumeaux perdus. Mais toutes ces perfusions d’images ne viennent pas. Guerre et paix n’en a donc rien à foutre des programmes d’hyperrêve ? Le caisson est peut-être hors réseau. Englouti. Peut-être que je m’éteindrai dans cette folie noire.

Fiction élastique, le mondocrâne s’étend. Puis. Claquement dans mon mondocrâne. Quelque chose se passe. Au loin, je le sens, on est en train de ravir la Lune, de l’éloigner de nous. Je le sens d’ici. Même moi je le sens. On me retire toutes les ressources déjà maigres de la mélancolie.

Je compte. Un. Deux. Trois. Rêve noir prolongé. Qu’il crame ! Que tout l’espace noir se mette à cramer !

Rien.

Le temps s’est dissous encore plus profondément. Mon corps, cette flaque, pensais-je. Il aurait fallu percer le voile de la réalité pour accéder à mon mondocrâne. Métamorphose thermorégulée. Chant d’entropie se déployant dans l’espace noir.

Mondocrâne – ô la nuit remue en toi, et de ces étoiles je sais quoi faire maintenant. Je connais la chimie pour faire germer ces champ d’astéroïdes, les confinant dans ce silence, brûlant le chaos, ensemeçant l’avenir de toutes les formes – à même la nuit nue. Maintenant j’ai appris à voir de ce monde affamé les beautés édentés, je saurais vibrer avec les ruches à homoncules et les grouillements mortels, je sais accélérer mon rapport à la vie et à la mort, je sais et je saurais tout inventer et retrouver le Major perdu là-haut dans d’autres obscurités.

« Étoiles de corps, qui toujours rayonne, rayonne… »

***

Image : cc Jeffrey Hatcher, 2014. Tacking on the Styx. Authorhouse: Bloomington
Citation finale (entre autres clins d’œil, cf infra) : Henri Michaux, « La nuit remue », I, dans La nuit remue, Paris : Gallimard, Poésie, 1967.

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