Limules de lectures 2017 – mars-avril

Toujours des limules de lecture :

Couverture En marge des nuitsEn marge des nuits (2011)

Livre de Jean-Bertrand Pontalis

Décidément, les notes, les cahiers sont un trésor de découvertes marines où l’on extrait à la lumière du jour des toiles passées, des souvenirs effacés, des objets défigurés, des images de chapelles d’Arezzo que l’on rêve bleues comme des Giotto, et des rêves engloutis.

Car comme souvent chez Pontalis, on est là à la traversée des rêves. On croise ceux du IIIe Reich et ceux des concentrationnaires comme Jean Cayrol. Les rêves de gloire et d’écriture de Pontalis et les rêves de ses patients analysés.

L’écriture a cette grâce toute particulière sans aucun intellectualisme, mais plutôt avec cette sensibilité intellectuelle qui, on s’en aperçoit rapidement, flotte dans un rapport de rêverie par rapport à aux penseurs : philosophes, psychanalystes, historiens, artistes. Après tout il écrit sans cesse être à la recherche d’une « pensée rêvante ». Ainsi tourne-t-il jusqu’au vertige autour de l’image, de l’hallucination, de l’imaginaire.

Il y a au final beaucoup de romantisme allemand chez Pontalis. Amour des nuits, la vie comme un rêve, les mystères de l’hallucination, l’orgueil, le désir et le sens aigu de l’absence vécue comme l’absolu. Tout cela est plaisant, on déambule toujours avec plaisir en lisant Pontalis, sans se fixer, rêvassant, sans rien se souvenir de très arrêté.

 

https://images-na.ssl-images-amazon.com/images/I/41YV2TOOWVL._SX307_BO1,204,203,200_.jpgDemain les post-humains (2009)

Livre de Jean-Michel Besnier

On pourrait s’attendre à un énième pamphlet philosophique (l’auteur est philosophe) contre les marchands d’illusions hygiénistes annonçant la Singularité et l’extermination bienheureuse de l’humain pour l’ère des machines, nouvelle étape de l’évolution.

On se réjouit d’avoir au contraire une recension claire et amorale des jugements et postulats des différents tenants d’une post-humanité ou d’une humanité augmentée, répliquée, téléchargeable sur Ubuntu.

On a ici une pensée de la transgression, de la technique, de l’humanisme qui n’est pas une réaction de valeurs, de principes comme trop souvent. On comprend sur quel fond se détache le posthumanisme, dans la lignée d’un certain humanisme désintégré, acosmique (Latour, Stengers), d’un Occident fatigué de vouloir être soi (derniers hommes du nihilisme nietzschéen). C’est dans une critique justement adressée à un anthropocentrisme où le non-humain a ses droits que le posthumanisme se pose comme question éthique, philosophique et technique, d’une manière qui ne peut être écartée par une récusation morale, souvent religieuse – quand le posthumanisme lui-même vient d’une mystique sous-jacente imprégnée d’une religiosité formelle empruntée à l’Orient.

L’ouvrage évite ainsi les ornières de l’essai – même si parfois on aurait souhaité une analyse plus serrée, sociologiquement, au niveau des discours et de la représentation sociale, de ce post-humanisme.

« Nietzsche aurait pu être le prétexte à réfuter le pauvre désir d’éternité qui mobilise les transhumanistes, en révélant combien l’aspiration à la répétition promise par le clonage ou le téléchargement de la conscience a peu à voir avec le consentement généreux à ce que revienne éternellement ce qui a été vécu. L’amour de la vie, cette volonté de puissance, n’aurait pas été une mince objection à la fatigue d’être soi qui porte à désirer n’être plus qu’une machine. Mais je n’ai pas entrepris de dresser le surhomme nietzschéen contre le posthumain, ni visé en général à faire la leçon aux utopistes en brandissant la lettre des philosophes. Il m’importait surtout de comprendre comment la vision d’un futur dans lequel nous ne serons plus rien – ou plus grand-chose – a pu se dessiner. »
Sinon, comme je le répète : « cap vers l’avenir« .

 

Couverture Les cosmonautes ne font que passerLes cosmonautes ne font que passer (2016)

Livre de Elitza Gueorguieva

On lit cette histoire comme une de ces trajectoires de la mythologie spatiale soviétique, étoile rouge ayant explosé en 1991, et ayant emmenée avec elle tous les rêves, dont celui de cette narratrice bulgare élevée dans le culte de Gagarine et ayant rêvé de faire partie de cette élite.

Avec ce récit d’une narratrice née dans les années 1980, on a une sorte de parallèle entre l’enfance et le communisme – âge d’illusions, mélange de grandeur et de cruauté – et la fin du communisme, qui fait date aussi pour la narratrice avec la fin de l’enfance.

Avec la révélation des mensonges du communisme se livre aussi l’horreur inversée de la « transition démocratique », la misère et le système maffieux ayant remplacé la misère et le système dictatorial et corrompu. D’où une adolescence punk, placée sous le signe de Kurt Kobain.

Le livre se parcourt avec bonheur et simplicité, avec ce mélange doux-amer qui réussit très bien et se place aussi dans la constellation des témoignages que l’on peut lire dans l’époustouflante somme de S. Alexievitch La fin de l’homme rouge.

 

Couverture Détruire dit-elleDétruire dit-elle (1969)

Livre de Marguerite Duras

Euh… Non, je n’arrive pas à rentrer dans le souffle, le rythme. Et puis c’est bizarre de lâcher comme ça au milieu d’un dialogue « détruire dit-elle » et de continuer de discuter dans le vide, sur le vide, de vider la parole à son extrême, d’exposer les sentiments du vide, l’amour du vide, le vide de l’amour, et cetera et cetera. Le VIDE est là.

 

 

Couverture Le timbre égyptienLe timbre égyptien (1928)

Livre de Ossip Mandelstam

Premier récit assez incroyable, petersbourgois, de ce cher Parnok avec ce décalage du rêve et du poétique donnant à ce livre une impression décousue, assez folle et proche d’autres récits poétiques d’époque (« Aurora » de Leiris, « La liberté ou l’amour » de Desnos, etc.).

 

 

 

Couverture Hyperrêve

 

Hyperrêve (2006)

Livre de Hélène Cixous

Hyperrêvons : Lire ma critique

 

 

 

Couverture Ce texte et autres textesCe texte et autres textes (2015)

Livre de Jean-Philippe Cazier

Un texte qui se dessaisit de lui-même, ça ressemble à quoi ? Eh bien, ça peut ressembler à ce texte. Un travail de sape, d’effacement à même la phrase, mouvement paradoxe qui inscrit en travaillant à se détruire, à le défaire en tous les sens.

Et puis il n’y a pas que la pieuvre mallarméenne pour nous étreindre en nous susurrant « la Destruction fut ma Béatrice ». Mais il y a d’autres invocations : à côté de Reverdy, Rimbaud, ou Duras, il y a Rothko, Malevitch, Staël, Soulages, Hartung, Pollock.
Tout cela forme un court texte frappant plein de beauté et de nuit.

Voir l’article de Claro dessus : http://towardgrace.blogspot.fr/2015/03/un-texte-en-son-absence-la-syncope.html

 

Résultat de recherche d'images pour "meurtre collobert"Meurtre (1964)

Livre de Danielle Collobert

Les premières pages sont vertigineuses, d’une intensité rare qui méritent à elles seules de lire cet ouvrage maintenant republié dans les Oeuvres I chez P.O.L.

Incipit (qui fait penser au chapitre 4 de Thomas l’Obscur, toi-même tu sais) :
 » C’est étrange cette rencontre de l’œil intérieur, derrière la serrure, qui voit, et qui trouve l’œil extérieur, pris en flagrant délit de vision, de curiosité, d’incertitude. Celui qui regarde au dehors, pour voir hors de lui, ce qui se passe dans le monde, peut-être, ou à l’intérieur de lui-même, mais d’une manière hésitante, tellement imprécise, que lui-même, cet œil, ne sait plus s’il regarde dans le vide, dans l’air, dans l’autre, ou dans un paysage lointain, qu’il a fait naître, comme un souvenir, un décor voulu, choisi, une force élémentaire, qui pourrait être la toile de fond de sa vie. »

Par la suite on le texte se desserre, on retrouve du souffle, on voit des figures, on entend des voix distinctes qui nous parlent, des hommes, des femmes, des plages et des sensations, soi-même qui s’abîme dans des tourbillons.

 

Couverture AqueròAquerò (2017)

Livre de Marie Cosnay

Dire que je partais de loin par rapport à un récit sur Bernadette Soubirous est peu dire. Mais c’est une véritable prouesse d’avoir su retrouvé au cœur de l’histoire la naïveté, la puissance de la vision de l’enfant qui raconte avoir vu « cette chose » (aquerò), avant qu’on l’amène à rendre au féminin sa vision (aquèra) – cette chose féminine, cette Dame.
Avec la force de la simplicité, avec des allers-retours entre une narratrice présente tombée dans une grotte et l’histoire de B.Soubirous, on navigue avec plaisir dans cet opus sur l’expérience limite, sur le neutre, sur l’impossible, sur la littérature quoi. Une lecture poétique à faire.

Tout beau texte doit aboutir à un article de Lucien Raphmaj, disait Mallarmé : https://lucienraphmaj.wordpress.com/2017/04/05/aquero-marie-cosnay/

 

La critique littéraire en France (2016)

Livre de Michel Jarrety

Je lis toujours Michel Jarrety avec beaucoup de plaisir, pour sa plume fine et mesurée – on n’est pas le biographe de Valéry pour rien.
Pour remettre en perspective des siècles de critique littéraire, Jarrety n’a pas son pareil, on enchaine les chapitres sans peine en apprenant cette histoire littéraire jamais pesante et toujours menée à bonne allure. C’est un plaisir intellectuel que je croyais derrière moi, mais lire ce genre d’ouvrages certes destiné aux étudiants, est pour moi comme une cure de jouvence. Merci Monsieur Jarrety.

 

Couverture La Maison sur le rivageLa Maison sur le rivage (1971) The House on the Strand

Livre de Daphné Du Maurier

Les lignes imprécises d’une suggestion m’avaient fait rêvé un livre plus mystérieux. Un maison où la mer et l’horizon flottent, dérivent, où les marées déposent un relief toujours nouveau, où les dimensions s’ouvrent discrètement et laissent affleurer un autre monde où l’on s’insinue.

Au contraire ici, une drogue fait voyager dans le temps jusqu’au XIVe siècle et on fait des allers-retours. Super. Agaçant comme le retournement de « Premier Contact ». Incrédulité à la première évocation du truc. Une goût amer teinte tout le reste de la lecture. Même si on nous sert du « fantastique » (tout ça est peut-être dans la tête du narrateur ? ou voyage-t-on dans le temps ? quel suspense…)

Je m’attendais à du Ogawa, j’ai lu une sorte de roman fantastique sans grand intérêt (les passages au XIVe siècle sont même parfois pénibles).

 

Résultat de recherche d'images pour "la nuit foessel"La nuit (2017)

Livre de Michaël Foessel

Qu’est-ce que l’expérience nocturne, par-delà le jour et la nuit ? Quelle « lex noctis » s’applique, en n’opposant pas la nuit au jour, mais en les accomplissant ? Le point de départ de la réflexion stimule les papilles du cerveau.

S’ensuit un cortège de références attendues, d’exemples plus ou moins bien agencés. Plus on avance plus on s’aperçoit des points aveugles de la réflexion, que ce soit au niveau du concept (jamais précisé, toujours laissé à l’avenant dans la beauté du clair-obscur), ou au niveau de l’idéologie (occidentale, européanocentrée – aucune référence à d’autres pensées, réflexions, traditions : la nuit est un son lumineux avec son « i », elle est de genre féminin, etc.).

L’ouvrage décline trois parties comme une belle copie de concours : les altérations nocturnes (la nuit comme possible, le trouble des sens), les politiques nocturnes (in girum imus nocte et consuminur ; mais pas d' »éloge de l’ombre » de Tanizaki, hein) ; et « ce que la nuit fait au jour » partie philosophique je trouve plus lâche, tentant de défaire le mythe romantique de la nuit comme absolu, à abandonner comme le jour comme absolu (au passage Levinas et Blanchot, phénoménologue pour l’un et critique littéraire pour l’autre, sont qualifiés de « métaphysiciens », qualification assez étrange).

Bref, la déconstruction (Derrida n’est cité qu’une fois, incidemment, sur la métaphore) du jour et de la nuit aurait pu être le motif d’une réflexion profonde, intense. On reste à la surface. Reste les citations de Reverdy qui sauveront toujours l’ouvrage.

« La nuit se meurt
Où l’on a trouvé des limites »

 

Couverture Palais de glacePalais de glace (1963)

Livre de Tarjei Vesaas

Ligne fragile de l’enfance, fissurée par le deuil, éblouie par la vie.

 

 

 

 

Couverture Le Point aveugleLe Point aveugle (2016) El punto ciego

Livre de Javier Cercas

Un ensemble de conférences de Javier Cercas. J’en ai fait une critique dans la revue en ligne Diacritik.

 

 

 

 

Couverture Le Prophète et le VizirLe Prophète et le Vizir (2012)

Livre de Yves Rémy et Ada Rémy

Ce n’est pas au niveau du chef d’œuvre des « Soldats et la mer » des mêmes Yves et Ada Rémy, mais ces deux pseudo-contes orientaux sont d’excellente facture, d’une écriture déliée, et menée avec beaucoup de légèreté.

Qu’est-ce que le don de prophétie, donné aux aveugles, infirmes, disgraciés peut apporter quand la vision délivrée ne concerne qu’un futur lointain et que le destin des contemporains et le sien propre reste forclos ? Avec quelle énergie peut-on précipiter sa ruine en voulant éviter l’inévitable tragédie livrée par une prophétie ?

Ces deux interrogations sont un peu la matrice des deux contes qui s’enchaînent sur une même trame narrative, faisant qu’il faut plutôt parler d’un livre en 2 parties que d’un livre de 2 contes. Il y a quelques longueurs dans la première partie – puisque les visions multipliées de l’avenir (notre XXe siècle) n’ont pas ce merveilleux du « conte », mais c’est aussi là la belle subversion du genre opérée par ce livre.

 

***

Image : Edward Hopper, Night shadows. 1921. NYPL collection

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