Lexique fantomatique : communications (11)

necrophone_14©Wainwright_Evans_FATEOnzième entrée de notre lexique fantôme.

Communication avec l’absent, parler avec les morts était autrefois le privilège des demi-dieux pouvant se rendre aux Enfers, ou bien celui des oracles, sorcières et chamans investis d’un pouvoir surnaturel. Puis à l’époque Moderne, Proust écrit dans son petit essai De la lecture : la lecture c’est la véritable communication avec les Grands Morts, c’est la façon d’entrer en communication avec les grands esprits. Soyez spirites : lisez.

Cette vue est trompeuse puisque que la communication est unilatérale, que tout dialogue est impossible, à moins d’inventer à son interlocuteur absent un discours, une figure morte soudain réanimée, figure de style de la prosopopée (une ‘munication plutôt qu’une communication,  une dévoration de la voix de l’autre sous sa propre voix ou sous une autre voix ?). Cette faille déjà présente dans l’écrit, les technologies modernes vont l’amplifier.

C’est le mal des fantômes que décrit Kafka en 1922 dans une lettre à Milena :

« Écrire des lettres, c’est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. C’est grâce à cette copieuse nourriture qu’ils se multiplient si fabuleusement. L’humanité le sent et lutte contre le péril ; elle a cherché à éliminer le plus qu’elle le pouvait le fantomatique entre les hommes, elle a cherché à obtenir entre eux des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes en inventant le chemin de fer, l’auto, l’aéroplane ; mais cela ne sert plus de rien (ces inventions ont été faites une fois la chute déclenchée) ; l’adversaire est tellement plus calme, tellement plus fort ; après la poste, il a inventé le télégraphe sans fil. Les esprits ne mourront pas de faim, mais nous, nous périrons. »

Cette analyse court d’un esprit à un autre, de Kafka à Günther Anders, qui pourtant estimait si peu Kafka (qu’il considérait comme une figure de soumission n’ayant pas permis de résister au nazisme). Anders écrit ainsi en 1956 que « la retransmission [télévisuelle, radiophonique] se caractérise par son ambiguïté ontologique ; parce que les événements retransmis sont en même temps présents et absents, sont en même temps réels et apparents, sont là et, en même temps, ne sont pas là ; bref parce qu’ils sont des fantômes. » Analyse du phénomène qu’il conduit en reprenant la dimension critique de cette communication où « le monde s’adresse à nous sans que nous puissions nous adresser à lui, nous sommes condamnés au silence, condamnés à la servitude. »

Pourtant cette « ambiguïté ontologique », ce discours brisé, a quelque chose d’inévitable comme le deuil et la mélancolie. Il y a peut-être des forces de vie et de création plus vives dans ce motif de ces fantômes que dans le rêve d’une communication perpétuelle, instantanée, transparente, présentielle, rêve d’une télépathie, d’un espéranto mental où s’abolirait l’absence. Où la présence, pleine et entière dissoudrait tous les malheurs de l’absence. Rêve blanc. Rêve sans communication possible en vérité.

C’est au miroir de cette communication brisée que l’on s’aperçoit de la dystopie qui menace et qui est quelque part aussi notre quotidien, dans cette recherche perpétuelle de conjuration de l’absence. Derrida a fait travailler avec acuité la différance qui se joue dans les communications directes, dans ce qu’il y aurait d’irrémédiablement, d’ontologiquement sans cesse différé dans la communication, malgré toute l’illusion de présence des technologies. Le présentéisme contre l’absence, la parole contre l’écriture, la vie contre la mort : autant de couple que Derrida a déconstruit, déjoué, réintroduisant la pensée paradoxale, non résolue, celle dont parlait aussi Bataille et Blanchot quand ils plaçaient dans l’impossibilité de communiquer le moteur de toute communication, de toute création.

Que les fantômes envahissent la communication quand bien même on pense les avoir conjurés est bien la leçon de Kafka, leçon paradoxale de conjuration. Ainsi la technologie loin de reléguer le fantôme dans une pensée archaïque, comme pré-moderne, lui donne au contraire un écho sans précédent. C’est ce que développe Derrida dans son passage improvisé dans le film Ghost dance :

Résultat de recherche d'images pour

Derrida avec Bernard Stiegler poursuivra le constat dans Échographies de la télévision (1995). Le métrage Spectrographies de SMITH intensifie encore cette onde spectrale, l’intriquant dans une puce, dans une fiction, dans une lettre d’amour à l’absent, à l’aimé.

Spectrographies – a film by SMITH – English trailer from d.smith on Vimeo.

« Vous m’avez fait former des fantômes qu’il faudra que je réalise. »

Lettre de Donatien Alphonse de Sade à Madame de Sade du 25 juin 1783

***

Image : DR Ghostly activities

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s