Limules de lecture 2017 – janvier

Reprise de mes notules, douces comme des limules, glissées sur SensCritique.

Couverture Nostalgie de l'absoluNostalgie de l’absolu (2003)

Livre de George Steiner

« Sous la grande vague de la déraison est à l’œuvre la nostalgie de l’absolu, la faim de transcendant, que nous avons observée dans les mythologies, dans les métaphores totalisantes de l’utopie marxiste, de la libération de l’homme dans le schéma freudien du sommeil complet d’Éros et Thanatos ou chez Levi-Strauss avec sa science de l’homme punitive et apocalyptique. »

Après les religions, désenchantement, on observerait une faillite de la « vérité comme libération » promise par les Lumières (utopie du savoir), la Science, la Raison, et même par les théories rationnelles modernes (Marx, Freud, Lévi-Strauss). Du coup voici le temps d’un reflux diluvien d’irrationnel. Car l’homme est un animal irrationnel et mauvais. Aveugle aussi : la mort de l’univers, de la galaxie, du système solaire, du monde, ces choses ne le touchent pas. La vérité, il la souhaite opaque. Résultat :

« La vérité, je crois, a un avenir ; que l’homme en ait un est beaucoup moins clair. »

Cheer up !

 

Couverture Vertume et autres poemesVertume et autres poemes (1993)

Livre de Joseph Brodsky

Je n’arrive pas à rentrer la poésie internationale de Brodsky, bien que j’aime son côté transfuge et que lire les recensions de son procès a été une vraie découverte.

Ici il écrit des vers comme ceux-ci :

« Il y a un quart de siècle, tu adorais les kebabs et les figues »

A réserver aux amateurs.
Alors on a des poèmes d’actualités, des poèmes simples, d’autres plus précieux, et même des poèmes historiques (dont celui sur le roi d’Étrurie Vertumme), mais pas de « déflagrance » comme disait Leiris.

 

Couverture AuroraAurora (1946)

Livre de Michel Leiris

« A la fin j’en avais marre de tout ça ! C’était éternellement pareil, aucun prodige déflagrant » (p.189).

Leiris est-il enfin lucide à la fin de son livre ?

Car « Aurora » est une horreur d’écriture, oscillant entre la nullité (« le vagabond venait de chausser les skis acérés du vertige ») et la banalité (« dans une nuit de café noir ») où l’on enfile des images comme des perles. Ce premier livre de jeunesse (1927-28) publié en 1946 par Leiris, est un flagrant délit de symbolisme, d’ésotérisme bas de gamme, où tout sonne faux, composé mais sans virtuosité, avec toutes les fausses provocations possibles. On a envie de pratiquer un exercice salutaire celui de rayer toutes les propositions absurdes. Le livre tiendrait en 30 pages à peine, le récit de « Damoclès Siriel » sûrement et quelques moments perdus.

Il y a tout le mauvais goût ésotérique à base de visions de pyramides, de femme mythifiée, du mauvais Morand en costard au début (et pas du Corsaire Sanglot de Desnos), du pseudo-Igitur décérébré qui descend ses escaliers comme en lui-même, du pseudo-Leiris hiérarque sanglant, et tout ce que le surréalisme non-automatique a produit de plus shiny et absurde, dégoulinant, faussement sauvage, une logorrhée d’esthète se rêvant génial. C’est même la trahison de la corne sanglante censée donner le sentiment d’urgence de la littérature, son danger, sa puissance mortelle, sensuelle.

Gérard de Nerval se serait pendu une deuxième fois en lisant ce récit qui lui est dédié (en exergue, et à la fin où Aurora oscille entre Aurora et Pandora).

 

Couverture Destin boiteuxDestin boiteux (1990)

Livre de Arkadi Strougatski et Boris Natanovitch Strougatski

Voici un roman qui ne va nulle part, un livre où la civilisation s’épuise sous une pluie perpétuelle, tandis que les mutants du brouillard (les « mouillasses » écrit le traducteur Antoine Garcia) révèlent l’avenir grotesque du monde, tout cela sous la plume d’un écrivain éprouvé par les contraintes bureaucratiques du régime soviétique finissant (où une machine évalue la « valeur objective » de la prose des écrivains, enfin plus exactement leur potentiel de lectorat, machine très poétiquement nommée « Metalec »).

Le roman nous pénètre d’une lénifiante terreur face à la déliquescence d’un régime (le livre date de 1990) vu à travers les yeux multiples d’un écrivain dont le récit inachevé, est celui que l’on lit 1 chapitre sur 2. Car le livre alterne 2 récits, 2 voix, celle de Felix Sorokine celui dont je parlais, qui doit soumettre son texte au Metalec de la rue Baïana, et celle de Victor Banev, protagoniste du manuscrit de Sorokine et qui nous parle de cette sombre histoire proche de la SF de mutants du brouillard. Mais c’est la réalité poisseuse des deux mondes qui frappe à la lecture, cette pluie infinie qui détrempe tout espoir.

« La ville les observait de toutes ses fenêtres dépeuplées, la ville couverte de moisissure, visqueuse et vermoulue comme si elle avait pourri durant des années et des années au fond de la mer et qu’on venait tout juste de la ramener à la surface pour l’exposer à la risée du soleil, et le soleil, après avoir ri tout son soûl, s’était mis à la détruire. Les toits fondaient et s’évaporaient, les tôles et les tuiles exhalaient une vapeur rouillée avant de se désintégrer. Les réverbères se brisaient en douceur et se liquéfiaient, les kiosques et les colonnes-affiches se dissolvaient dans l’air, tout crépitait, grésillait et bruissait doucement alentour, tout devenait poreux, transparent, se transformait en amas de saleté boueuse et grise puis disparaissait… »

 

Couverture Pendant la boule bleuePendant la boule bleue(2002)

Livre de Manuela Draeger

Ou comment Lili Soutchane a disparu après inventé le feu. Première et déjà délicieuse enquête de Bobby Potemkine, avec Djinn, les chauves-soubises, l’arctique nuiteux et fantastique ainsi que toutes les imaginations délicates qui font de la lecture de ces petits opus de vrais plaisirs de lecture, de vrais remèdes contre la morosité.

 

 

Résultat de recherche d'images pour "homme qui prenait sa femme pour un chapeau"L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau (1985) The Man Who Mistook His Wife for a Hat

Livre de Oliver Sacks

Les « cas » neurologiques que présente Oliver Sacks ne sont pas intéressants dans leur aspect « case report », en eux-mêmes, car depuis longtemps ils ont cessés d’être singuliers : dès leur rédaction Sacks reconnaît qu’en examinant la littérature médicale il s’aperçoit de la non-singularité de la description de ces troubles pourtant exceptionnels. Il va même approfondir même cette littérature pour examiner le cas de la mystique moyen-âgeuse d’Hildgarde de Bingen dont les visions ressemblent étonnamment à la migraine ophtalmique et aux visions que rapportent les patients… Il y a quelque chose de la lecture des « démoniaques dans l’art » que faisait Charcot (à propos des hystériques/possédées/convulsionnaires) qui traine ainsi dans le livre.

Mais si l’intérêt n’est pas dans le « cas », c’est qu’il est plutôt dans la relation que Sacks entretient avec le patient et la maladie. C’est cela qui est décisif, plus encore que la présentation des possibilités incroyables de la pathologie à perdre par exemple l’image de son corps (proprioception), de vivre dans le passé, etc. Et Sacks nous livre là toute sa sensibilité de médecin et de neurologue, il nous livre son affect face à ces récits de vie considérés comme tels, et non comme supports d’une analyse.

 

Couverture Fukushima, récit d'un désastreFukushima, récit d’un désastre (2012)

Livre de Michaël Ferrier

Je ne pensais pas qu’il aurait été possible de mener avec Fukushima la même plongée qu’avait fait Alexievitch avec Tchernobyl (La Supplication).

Le Journal des jours tremblants de Tawada donnait déjà à entendre l’écho d’une japonaise vivant en Allemagne face à l’impuissance, au désastre, et les attaches à ce lointain familier, culturel, familier, désastré.

Ce que donne à lire Michaël Ferrier n’a rien à voir dans le projet ni avec Alexievitch ni avec Tawada. Professeur français vivant au Japon, il nous raconte, sur cette terre d’adoption, son expérience directe de la triple catastrophe (tremblement de terre, tsunami, explosion des réacteurs du site Dai-ichi) depuis Tokyo et Kyoto et sa venue en aide dans le Tohoku aux populations en compagnie de sa bien-aimée ; puis en un essai court sur la « demie-vie » qu’impose le nucléaire et la société qui l’accompagne il creuse l’expérience de ce bouleversement.

Michaël Ferrier travaille à rendre tout le bouillonnement de la catastrophe, les incertitudes, les réactions locales et internationales, donnant à sentir la réalité de boue, de sinistre, de situations humaines terribles, concrètes, tenant « le pas gagné » comme dirait la Rimb, neutralisant la vue occidentale de la ruine romantique, la passion du catastrophisme du monde spectaculaire (les analyses sont fortes, et la contre-analyse d’un poème de Bashô traduit par Yourcenar est frappant à cet égard).

C’est la grande beauté de l’ouvrage, la réflexion se nourrit de l’expérience directe, de la sensibilité de l’auteur. Ainsi Rimbaud, Akutagawa, Lautréamont , Zhang Heng, le Dit des Heike, Oê ou Kurosawa ressurgissent avec une force incroyable, échos dans la panique de ces « jours tremblants » pour reprendre l’expression de Tawada. Pourtant l’ouvrage est à mille lieues d’être érudit, prétentieux, cultivant son rapport idéel, distant, chouette de Minerve. Tout est dit avec des témoignages de telle façon qu’Akutagawa, Rimbaud, deviennent eux aussi des témoins de l’insupportable, de l’incalculable.

On apprend mille détails, on sourit des aberrations médiatiques, on approfondit des siècles d’histoire, et face à tout cela, toujours la vie, l’espoir, on savoure une contre-élégie face à l’innommable (en psalmodiant soi-même, dans notre propre bibliothèque tremblante quelques mots de Beckett : « il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a… »).

 

Couverture TroisTrois (2012)

Livre de Roberto Bolaño

3 poèmes de Bolaño.

Le premier texte est écrit en prose mais porte en lui l’hallucination du langage qui est si présente dans la poésie moderne. Texte grinçant et rodant autour de l’adresse à une mystérieuse inconnue.

« Coupez ce texte de merde ! crie-t-elle. Le kaléidoscope adopte l’apparence de la solitude. Crac, fait ton cœur. »

Deuxième texte, en vers (disons : retour à la ligne au bout de quelques mots) sur les « Néos Chiliens » presque proche du Brautigan : on sent que le rythme, la scansion s’efface derrière le but de raconter cette aventure de musiciens en voyage vers le Pérou.

Troisième texte, magique, « un voyage en littérature » égrène des rêves qui réinventent les grandes lectures de Bolaño.
Pour le plaisir :

 » 24. J’ai rêvé que Philip K. Dick faisait un tour dans la Centrale Nucléaire de Civitavecchia.

(…)
29. J’ai rêvé que je traduisais Virgile avec une pierre. J’étais nu sur une grande dalle de basalte et le soleil, comme disaient les pilotes de chasse, flottait dangereusement à cinq heures.

(…)
31. J’ai rêvé que c’était la fin de la Terre. Et que le seul être humain qui contemplait cette fin était Franz Kafka. Dans le ciel les Titans luttaient à mort. Depuis une chaise en fer forgé du parc de New York Kafka voyait brûler le monde. »

 

Couverture Haïkus de prisonHaïkus de prison (2008)

Livre de Lutz Bassmann

Ces haïkus (il faut le dire vite) tiennent en fait de la narration : à travers le découpage en 3 vers avec une chute c’est vraiment une histoire qui nous est racontée. On suit la vie de prisonniers via un des incarcérés, puis le transfert de son groupe dans un convoi ferré jusque dans un nouveau camps. La routine post-exotique, quoi.

La spécificité de Bassmann est un humour bizarre, et une atmosphère plus brute que chez Volodine. Tout en gardant l’univers post-exotique, Bassmann invente une galerie de personnages qui sont à la fois réduit au feu de l’ironie à leurs noms/fonctions : l’anthropophage, le khirghize, l’analphabète, le professeur, le moine, etc. tandis que tous existent par bouts, par riens, par instantanés. Ainsi pour le boxeur fou que l’on rencontre de cette façon :

« Sur le visage du boxeur fou
un nouveau tic est apparu
un assassinat se prépare »

Si l’enchaînement des haïkus désarçonne d’abord, il plaît ensuite car il permet de tisser tout en monde, et donne une forme nouvelle, hachée, cahoteuse, hybride, à la narration. Une belle réussite.

« Comme des cosmonautes
En survêtement
Nous contemplons la lune »

 

Couverture Dans la disruptionDans la disruption (2016)

Livre de Bernard Stiegler

J’avais envie de lire ce livre depuis que j’avais entendu Stiegler en parler : https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/dans-la-disruption-par-bernard-stiegler
Stiegler est l’un des penseurs dont la réflexion est souvent pointue sur notre époque, la technique, le travail, le numérique, et ce, sans sacrifier à une simplification, et en se plaçant ni dans l’idéologie morale, ni dans le discours technicien.

Pour simplifier le complexe il lui faut donc utiliser des mots-synthèses, des notions, et ça, Bernard en a pondu, et ce vocabulaire, qu’on désigne usuellement sous le terme de « jargon », est omniprésent dans cet opus.

Ce « jargon », même si on y est habitué, est là un peu suffoquant. Stiegler cite Stiegler, et ce non dans un vertige prophétique auto-référentiel, mais pour éviter de refaire des développements… Reste que l’effet est le même : rapidement on n’en peut plus. L’écriture est incroyablement lourde, les concepts traînent à toucher le vif de la réflexion. Quant à ses citations de « Florian, jeune homme de 15 ans », argh. Enfin, dommage, car les enjeux sont importants et le travail mené par Stiegler tout autant.

 

Couverture Soukmane fils de Soukmane et les fleurs écarlatesSoukmane fils de Soukmane et les fleurs écarlates (2000)

Livre de Elli Kronauer

Merveilleuse reconstitution de 3 bylines russes, resituées dans un post-exotisme fantastique car d’après l’auteur, on ne peut plus raconter cette mythologie après Auschwitz, Hiroshima et Tchernobyl, de la même manière qu’au Moyen-Âge.

On ne s’étonne donc pas de l’arrachage des personnages à leur fond chrétien orthodoxe, de l’utilisation de rails en guise de lance, des immeubles collectifs en guise d’habitation, ou du fait que le chevalier Dobrynia Nikititch tente d’aller chasser les dragons qui vivent près des Centrales nucléaires bouillonnantes.

Ces 3 contes sont racontés de manière sombre, et leur histoire, bien qu’héroïques ont des teintes sombres et mélancoliques, comme Soukmane, dont (spoiler) la fierté blessée lui fait rouvrir ses blessures qui se répandent en un fleuve rouge sous lequel naviguent les auditeurs de la chanson. Malgré l’élégance et les notes de fantaisie à la Manuela Draeger, l’ensemble laisse l’impression d’un ciel immense de steppe chargé d’un orage qui n’en finira jamais.

Une belle réinvention d’un patrimoine folklorique méconnu en France et ici passé à travers l’aventure post-exotique.

 

Couverture Pourquoi les poètes inconnus restent inconnusPourquoi les poètes inconnus restent inconnus

Livre de Richard Brautigan

Il y a dans ces poèmes (recueils abandonnés à 21 ans) une jeunesse émouvante, dont la poésie douce a de quoi enchanter par leur simplicité et leur humour.

 

 

 

Couverture Apologie du LivreApologie du Livre (2011)

Livre de Robert Darnton

Diable ! Lire Robert Darnton, Roger Chartier et Alberto Manguel devrait suffire à balayer tous les discours approximatifs, techno-pessimistes ou techno-idolâtres.
Il y a dans ce livre comme celui de ses confrères une « gaya scienza », une intelligence déliée qui s’origine au moins pour Darnton et Chartier, dans une culture de XVIIIe siècle, de fin XVIIIe, une intelligence enlevée, claire, et qui présente l’histoire de cet objet technique devenu depuis, quoi ? 20 ans ? plus ? la marotte du monde culturel (trop de livres publiés, trop peu de « gros » lecteurs – gros ? allez bon, la gourmandise, la grandeur de la lecture, ce vice impuni ; la menace fantôme de la lecture diffractée sur tous les supports).

De tels livres apaisés font du bien : on zappait entre les livres via les recueils de citations, aujourd’hui on flâne par chapitre, par hyperlien (principe encyclopédique), ceci ne tuera pas cela comme le rêve Frollo dans Notre-Dame et les livres resteront essentiels dans leur diversité, dans leur marginalité, et même ces boites étranges que sont les bibliothèques (universitaires) demeurent centre de savoirs, tout cela a une histoire et tout cela un avenir.

***

Image : cc Wikimedia Commons, Michel-Ange, Chapelle Sixtine.

 

 

Publicités

Une réflexion sur “Limules de lecture 2017 – janvier

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s