Le Surracine à Tanger

Lisant Incidents de Barthes, petit livre édité post-mortem au Seuil (1987), ensemble de notes prises à Tanger et dans des soirées parisiennes, je suis saisi par une tristesse lente et compatissante. Par des visions improbables, aussi, mais surtout par cette mélancolie que l’on éprouve face à la fragilité extrême, celle qui se lit dans ces témoignages qui pourtant n’étaient pas encore préparés à être publiés. En tout cas pas tels quels.

Barthes se confie sur vie dans ce qu’elle a de plus tragique et anodine, de plus amoureuse et désespérée. Barthes note ses soirées, mais surtout des rencontres lors de ses années à Tanger, où la prostitution masculine attire de nombreux Européens. Barthes est conscient de cette situation politique, érotique, tout ensemble. Les pointes de critique et de désir se mêlent dans son écriture. Et en plein dans ce trouble sensuel il saisit au vol cette note, suspendue, éblouie :

« Début racinien : avec une complaisance douce : « Vous me voyez ? Vous voulez me toucher ? » »

Roland Barthes, Incidents, Paris : Seuil, p.34

Comment Barthes, l’auteur du Sur Racine (1965) peut-il trouver une telle scène racinienne ? C’est improbable, comme si Genet était passé pour transposer à ses yeux en une pièce surclassique cette scène de prostitution homosexuelle à Tanger entre un intellectuel mâle français et un jeune homme arabe. Une tragédie restant à écrire par un formidable Surracine déployant la richesse de ses cinq cent mots d’ombres pour sanctifier cette union.

« Vous me voyez ? Vous voulez me toucher ? »

Surracine, Tangerine, Acte III, scène 5

C’est d’une horrible, délicate tristesse. Il y a là tout le désespoir du noyé, cherchant dans son engloutissement les bras de marbre de la référence racinienne.

Début racinien.

La référence à Racine est un miroir qui se fendra au simple mouvement des lèvres de l’être désiré et le plongera probablement dans l’abîme. Le désespoir de cette impossible référence à Racine a quelque chose d’effroyablement émouvant. Que ce Surracine représente une sorte de Surmoi est bien possible, une sorte d’appel au dieu absent dont on attend qu’il redonne au sujet une maîtrise sur ce qui est fluidité, labilité, déliquescence, désir. Mais rien. On jette des mots vers le ciel des idées, on meurt de cet inconnu, on voudrait qu’une pensée nous reprenne – mais l’érotisme est l’épreuve de l’absence de pensée. Ah, il aurait fallu que Barthes et Bataille partent ensemble à Tanger. Mais Bataille était déjà vieux, et mort, et hétéro par ailleurs.

 

Le livre rassemble nombres de ces instants de désarrois de Barthes face aux hommes et au désir. Les fragments d’un discours amoureux résonnent différemment au diapason tous ces instantanés de détresse. Si proches, si lointains. Avec ce mélange mélancolique de douceur et de douleur habitant parfois certaines relations. Ainsi avec (H)Amidou, amant et amadou, flamme d’un moment de vie commune, nous offrant ce rayon de lune, ce beau coup de langue :

« J’aime le vocabulaire d’Amidou : rêver et éclater pour bander et jouir.
(…)
Ramadan : la lune apparaîtra bientôt. Il faut attendre une demie-heure pour faire l’amour : « Je commence à rêver » Ça c’est permis ? Je ne sais pas. » »

Ibid. p 44-45

***

Image : annotations de Derrida sur le « Sur Racine » de Barthes, Photo: J. L. Logan. Princeton University Library.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s