Dick X Blanchot : je suis vivant, vous êtes morts

Après Lovecraft et Freud, je crois que la découverte du croisement de Blanchot et Dick est un grand bonheur.

Il y a un motif que l’on croise ainsi presque mot pour mot, d’un auteur à l’autre, d’Ubik (1966) à L’instant de ma mort (1994) : < je suis vivant, tu/vous es/tes mort/s >

Le scénario d’Ubik est l’un des plus beaux de K Dick et la phrase « je suis vivant et vous êtes morts » emblématique du renversement de la réalité, du règne de l’indétermination entre la réalité et le simulacre, le réel et l’imaginaire, dans des perspectives sans cesse renversées. On ne s’étonne pas qu’Emmanuel Carrère l’ai prise pour titre de sa biographie de l’écrivain.

C’est au chapitre neuf d’Ubik que l’on découvre cette inscription lors d’un passage aux toilettes d’un moratorium Suisse où Runcister, patron d’une agence de protection psychique, est plongé dans une semi-vie suite à un attentat sur la Lune  :

« Les mots, tracés au crayon à bille rouge, formaient l’inscription :

SAUTEZ DANS L’URINOIR POUR Y CHERCHER DE L’OR.
JE SUIS VIVANT ET VOUS ETES MORTS. »

C’est l’écriture de Runciter ? questionna Al. Vous la reconnaissez.
Oui, fit Joe. C’est son écriture.
Alors maintenant nous savons la vérité, dit Al.
Est-ce bien la vérité ?
Bien sûr. C’est l’évidence, répondit Al.
Quelle fichue façon de l’apprendre ! Sur les murs des toilettes.

Plus qu’autre chose il éprouvait une amère rancœur.

Les graffiti c’est toujours comme ça : brutal et direct. On aurait pu regarder la TV, écouter le vidphone, lire les journaux pendant des mois peut-être toujours sans être fixés. Sans qu’on nous mette d’un seul coup les points sur les i.
Mais nous ne sommes pas morts. Il n’y a que Wendy, dit Joe.
Nous sommes en semi-vie. Sans doute toujours à bord du Praftfall II ; nous revenons probablement de la Lune à la Terre, après l’explosion qui nous a tués  qui nous a tués, et pas Runciter. Et il essaie de capturer le flux de nos protophases. Jusqu’à maintenant il a échoué ; nous ne passons pas de notre monde au sien. Mais il est arrivé à nous contacter. Nous le recevons partout, même à des endroits où nous sommes par hasard. Sa présence nous envahit de tous les côtés, lui et personne d’autre, parce que c’est qu’il est le seul à essayer de… »

Philip K Dick, Ubik, trad. A. Dorémieux, Robert Laffon, 10/18, p.163

A ce moment le sens des événements, leur réalité, leur temporalité, se met à vaciller. L’irruption du signal « je suis vivant, vous êtes mort » est une sorte de révélation de l’instabilité, et de la perméabilité des univers. La seule réalité, celle du fameux produit « ubik », étant cet hybride à la fois Dieu et du Spectacle (nouveau fétiche de la marchandise selon Debord), et in fine – la scène finale où Joe Chip trouve des pièces à son effigie va dans ce sens d’une irréalité généralisée.

Réalité de l’irréalité, mort-vie rêvés, inversés, tels sont les paradoxes vivants qu’apportent la lecture d’Ubik.

Chez Maurice Blanchot, on retrouve une formule étrangement proche : « Je suis vivant. Non, tu es mort », dans le très court récit L’instant de ma mort, récit entre fiction et témoignage (partage difficile à faire, Derrida consacra un livre entier à travailler ce partage (Demeure), reprenant ligne à ligne tout le texte de Blanchot). Il est raconté comment en 1944, un jeune homme fut emmené hors de « sa grande maison (le Château disait-on) », pour être fusillé par l’armée allemande pour être suspecté d’aider la Résistance ou d’en faire partie. Mis en joue par le peloton, le bruit lointain d’une bataille, probablement par les maquisards, interrompt l’exécution. L’officier nazi part se renseigner sur ces événements. Pendant ce temps, un soldat du peloton vient voir le narrateur et l’informe de leur condition : « Nous, pas allemands, russes… armée Vlassov ». Il lui fait signe alors de s’enfuir. Le narrateur s’enfuit. Et avant l’épilogue, le récit se termine ainsi :

« Demeurait cependant, au moment où la fusillade n’était plus qu’en attente, le sentiment de légèreté que je ne saurais traduire : libéré de la vie ? L’infini qui s’ouvre ? Ni bonheur, ni malheur. Ni l’absence de crainte et peut-être déjà le pas au-delà. Je sais, j’imagine que ce sentiment inanalysable changea ce qui lui restait d’existence. Comme si la mort hors de lui ne pouvait désormais que se heurter à la mort en lui. « Je suis vivant. Non, tu es mort. » »

Maurice Blanchot, L’instant de ma mort, Paris : Gallimard, p.15

Que Blanchot ait lu la science-fiction dans les années 1950-60, c’est un fait, bien que mal connu. Mais qu’il ait lu Ubik et ait emprunté la formule, cela me semble hautement improbable. Pensons plutôt aux merveilleuses coïncidences qu’un lecteur de Blanchot et de Dick peut rencontrer simplement au hasard de ses relectures.

Chez Blanchot se trouve donc un récit et une phrase clé, semblable à celle de Dick où la toute la réalité bascule, où la vie et la mort, le rêve et le réel, le passé et le futur se voient menacé d’une porosité inquiétante. Le récit de Blanchot souligne « l’instant de la mort » comme ce moment de suspens, celui de « l’arrêt de mort » (1948) pour reprendre un autre titre de Blanchot au double sens ambigu (condamnation de l’arrêt de mort, et suspens, arrêt de la mort).

Qu’est-ce que ce « Je suis vivant. Non, tu es mort » veut donc dire ? J’ai toujours lu ce passage en résonance avec le thème de « l’impossibilité de mourir » chez Blanchot. C’est une chose étrange que l’impossibilité de mourir. C’est bien sûr une perspective philosophique, phénoménologique : «Nous nous voyons plutôt condamnés, dans la mort même à l’impossibilité de mourir, à l’impossibilité d’accomplir, de ressaisir le fait de notre mort.» (La Part du feu, p.246). Etienne Pinat consacrait il y a peu un ouvrage à éclaircir ce rapport si complexe à la mort chez Blanchot.

Mais il y a plus à entendre dans cette comparaison entre deux formules, en apparence analogue. Notamment à regarder la forme, il faut souligner que chez Blanchot, il s’agit non d’une seule phrase, mais d’un dialogue, d’un dialogue anonyme, philosophique, ces derniers mots du récit surgissant de nul part, d’un Dehors sans origine, pour exprimer l’expérience de la « survivance ». Derrida a commenté de cette phrase mieux que je ne pourrais jamais le faire :

« L’un des deux, l’Un du Deux dit à l’Autre : «Je suis vivant», et ce serait donc celui qui a survécu. Mais c’est l’autre, celui qui a survécu qui lui répond: «Non,tu es mort». Et voilà le colloque, voilà le dialogue entre les deux témoins qui sont tous les deux le même au demeurant, vivants et morts, mort vivant, et qui tous les deux en demourance prétendent ou allèguent que l’un est vivant, l’autre mort, comme si la vie n’allait qu’à un je et la mort au tu. »

Jacques Derrida, Demeure – Maurice Blanchot, Galilée, 1998, p.69

 

« Je suis vivant. Non, tu es mort. » Entretien infini. Tu es en instance de mort tant que tu es vivant, quand la mort t’échappe infiniment, demeure ton impossible. Ce mourir indéfini (ce que Derrida dit avec l’ancien français « demourance »), prolongé, ne se suspens – paradoxalement – que dans l’impossibilité de l’événement de la mort. C’est à cela que nous confronte l’expérience retracée par Blanchot. Cette mort anonyme non plus expulsée hors de la vie revient en permanence hanter la vie (c’est le mourir) cette dissolution du « je » qui travaille le sujet, solitude essentielle, puissance du Dehors, à laquelle l’écrivain répond en faisant littérature.

*

De Dick à Blanchot, on retrouve la convergence même tremblement fantastique des frontières de la vie et de la mort, de la réalité et, de la littérature comme le lieu de cette expérience, et pourtant allant l’un vers un absolu divin, celui d’Ubik, vie éternelle, divine :

Je suis Ubik
Avant que l’univers soit, je suis
J’ai fait les soleils
J’ai fait les mondes.
J’ai créé les êtres vivants et les lieux qu’ils habitent ; je les y ai transportés, je les y ai placés.
Ils vont où je veux, ils font ce que je dis
Je suis le mot et mon nom n’est jamais prononcé, le nom qui n’est connu de personne.
Je suis appelé Ubik, mais ce n’est pas mon nom.
Je suis.
Je serai toujours.
Ubik, ibid. p.284

Quand Blanchot en fait une expérience immanente, une expérience d’une survie, d’une échappée dans un suspens du temps, du jour et de la nuit, de la vie et de la mort.

***

Image de couverture :  cc Torley sur Flickr

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