Que peut la critique ?

Il est des questions, des questions qui doivent rester ouvertes, infiniment ouvertes, et résonner, et revenant sans cesse, déclencher cette hantise qui se déploie en échos, en discours de la hantise : hantologie.

Il est des livres de questions, parfois d’énigmes. De philosophie, de poésie. Destinées parallèles ? J’ai au cœur ce vers d’Eluard : « Victime de la philosophie, l’univers le hante » (« Physique de la poésie », Donner à voir) que j’ai, en le recopiant, soumis à cette variation : « Victime de la poésie, l’univers le hante ». Lapsus magique ouvrant l’univers merveilleux de la coïncidence. Ici la negative capability et le poète-caméléon de Keats rencontre l’hantologie de Derrida.

Univers, poésie, philosophie, hantise, voilà nos directions instables.

Cette proximité de l’interrogation philosophique et poétique s’est déjà dit de manière essentielle dans un « absolu littéraire », celui formé par les poètes, penseurs, philosophes et écrivains du premier romantisme allemand – romantisme de Iéna, celui des frères Schlegel, celui de Novalis et de Hölderlin. On sait le beau livre que Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe ont consacré à cette histoire. Mais de cette histoire, de ces Pollens (Blüthenstaub) que Novalis avait tenté de rassembler, que reste-t-il ? La revue du romantisme allemand, l’Athenaeum, était cette entreprise où l’absolu et le fragmentaire s’alliaient en de vivants paradoxes dont la déchirure était le texte même (là où le texte est d’ordinaire le « tissu » du sens).

Ces Pollens peuvent germer en d’autres temps. L’Athenaeum c’était le vœu d’une revue, acéphale, fragmentaire, critique, poétique et philosophique.

« Les journaux sont proprement déjà des livres en communauté (…). Un jour peut-être agira-t-on, pensera-t-on, écrira-t-on en masse. Des communautés sociales en totalité, des nations même entreprendront un ouvrage. »

Novalis, Pollens

De ce projet spectral, fugitif, éphémère (il n’exista que de 1798 à 1800), il aurait dû rester quelque chose, un mouvement, une ligne d’éclair à défaut d’une ligne claire. Il a fallu attendre longtemps avant que ce projet essaime et échoue à nouveau. La « Revue internationale » a été cette tentative de revivifier cet esprit. Dès les années 1960 le projet a été porté par Dionys Mascolo et Maurice Blanchot, suivis de Robert Antelme, Roland Barthes, Michel Butor, Marguerite Duras, Louis-René des Forêts, Michel Leiris et Maurice Nadeau pour la France, de Elio Vittorini, Italo Calvino et Francesco Leonetti pour l’Italie, et de Ingeborg Bachmann, Walter Boehlich, Hans Magnus Enzensberger, Günter Grass, Helmut Heißenbüttel, Uwe Johnson, Martin Walser et Peter Rühmkorf pour l’Allemagne. « Cette revue doit être internationale en un sens essentiel, et cela dès le premier numéro. Elle ne doit pas être la simple juxtaposition de trois parts nationales. […] Un tiers de revue allemande mélangé avec un tiers de revue italienne et un tiers de revue française ne peut, à nos yeux, passer pour une revue internationale. »

La forme essentielle de cette revue aurait été « Le cours des choses », ensemble de textes courts, rassemblés sur eux-mêmes, en un mot : fragments numérotés, parfois signés, parfois anonymes, véritable fleuve de pensées comme dans l’Athenaeum. Mais contrairement à l’Athanaeum – le fragment aurait dit la division, l’unité plurielle et non plus l’absolu ; la fragilité et non un reflet du Système – ligne de fracture, ligne de faille des pensées divergentes.

Cependant l’exigence du projet et l’édification du mur de Berlin conduira ce projet à l’échec. Et pourtant, « l’échec de notre projet de la Revue Internationale n’a pas démontré que c’était une utopie. Ce qui ne réussit pas reste nécessaire. C’est toujours encore notre souci » dira Blanchot, rappelant par ailleurs cet apologue drolatique où Blanchot prouve qu’il a le même humour que Kafka quand il le parodie :

« – De toute manière, tu es perdu.
– Je dois donc cesser ?
– Non, si tu cesses, tu es perdu. »

Maurice Blanchot, 4e de couverture du recueil De Kafka à Kafka

Littérature fragmentaire, critique résumée à un éclat, le moment « post-moderne » nous incitait à penser ainsi, contre la globalisation du logos, le récitatif critique et journalistique, l’épuisement des trois grandes critiques : universitaire, journalistique et artistique. Il semble pourtant que cette impression post-moderne se soit dissipée. Le partage même de la modernité (où l’Ancien, le Moderne, le postmoderne se situent par rapport à l’instant-clé de rupture du Moderne) est contestée, tant pour l’épistémologie avec Bruno Latour (Nous n’avons jamais été modernes), que pour la critique artistique avec Lionel Ruffel (Brouhaha) – préférant utiliser la notion de « contemporain » telle qu’employée par Agamben.

Qu’est-ce que faire de la critique aujourd’hui ? Je me pose souvent la question et je trouve en fait la question très mal posée. La question de la critique – entendue comme critique littéraire –  subit les mêmes infortunes que la littérature, sans cesse soupçonnée d’avoir disparue. Pourtant, encore une fois, je pense qu’il est inintéressant de se poser cette question de vie et mort de la critique, puisqu’il faut dire que cette métaphore de la vie/mort de la littérature est sans cesse déjouée, rejouée, déconstruite.

« Qu’est-ce que la critique ? » est de même une façon de supposer une « essence » à la critique, essence une et indivisible qui ne supporte pas l’hybridation ou la métamorphose essentielle dans les formes multiples qu’ont pris l’écriture et le langage au fil de l’histoire de l’humanité. La question n’est donc pas « qu’est-ce que la critique » ou « qu’est-ce que la littérature », mais bien que peut la littérature et que peut la critique, qu’est-elle capable encore de libérer comme potentialité, comme regards sur les œuvres.  La critique peut faire vibrer la toile des échanges sociolittéraires, jusqu’à ce fil d’araignée tendu loin au fond des enfers comme un leurre d’un échappatoire possible.

Point, à la nuit.

Il y a pourtant un malaise, et je n’y échappe pas, à faire, de près ou de loin, de la critique.

«  Mais pourquoi le critique serait-il nécessaire ? Pourquoi l’œuvre ne suffit-elle pas à parler ? Pourquoi, entre le lecteur et elle, devrait venir s’interposer ce méchant hybride de lecture et d’écriture, cet homme bizarrement spécialisé dans la lecture et qui, pourtant, ne sait lire qu’en écrivant, n’écrit que sur ce qu’il lit et doit en même temps donner l’impression, écrivant, lisant, qu’il ne fait rien, rien que laisser parler la profondeur de l’œuvre, ce qui en elle demeure et y demeure toujours plus clairement, plus obscurément ? »

Maurice Blanchot, Lautréamont et Sade, Minuit, 1963, p.11

La tâche du critique est certes différente selon son statut, et les trois critiques distinguées par Albert Thibaudet dans Physiologie de la critique tient toujours : critique journalistique, universitaire, artistique. Blanchot a exploré la dimension kantienne de la question « que peut la critique » : pour lui, lire un texte c’est tenter de souligner les conditions de possibilité de son existence, non dans ses enjeux biographiques, sociologiques, mais plutôt à quel impossible s’affronte le texte, quel « point aveugle » magnétise le texte et le met en mouvement, à la poursuite de lui-même. Il y a en cela quelque chose de commun dans l’approche de Cercas et de Blanchot.

Pourtant je dois dire que je ne me reconnais pas complètement dans cette critique artistique et intellectuelle, pas plus que dans la critique universitaire ou journalistique. C’est à un rêve de critique bien difficile que je rêve, un peu celle dont parlait Foucault :

« Je ne peux m’empêcher de penser à une critique qui ne chercherait pas à juger, mais à faire exister une œuvre, un livre, une phrase, une idée ; elle allumerait des feux, regarderait l’herbe pousser, écouterait le vent et saisirait l’écume au vol pour l’éparpiller. Elle multiplierait non les jugements, mais les signes d’existence ; elle les appellerait, les tirerait de leur sommeil. Elle les inventerait parfois ? Tant mieux, tant mieux. La critique par sentence m’endort ; j’aimerai une critique par scintillements imaginatifs. Elle ne serait pas souveraine ni vêtue de rouge. Elle porterait l’éclair des orages possibles. »

Michel Foucault, « Le philosophe masqué » (1980)

Le « critique masqué », voilà la belle idée. Pas critique parasite, pas le moutonnement infini du commentaire, écume qui ne dit rien de la puissance de la vague, des courants et de la vie aquatique, des planctons et des tortues, des coraux et des fumeurs noirs. Pas non plus une critique mimétique, possédée par son texte comme par des puissances du dehors, parlant le même langage, obscurément, soumis à la fascination absolue. Non, une critique rien de moins qu’affirmatrice, active, créatrice. Et je crois ainsi retrouver ainsi quelque chose de la magie adolescente de la lecture de Baudelaire :

« Je crois sincèrement que la meilleure critique est celle qui est amusante et poétique ; non pas celle-ci froide et algébrique, qui sous prétexte de tout expliquer, n’a ni haine ni amour, et se dépouille volontairement de toute espèce de tempérament; mais, – un beau tableau étant la nature réfléchie par un artiste, – celle qui sera ce tableau réfléchi par un esprit intelligent et sensible. Ainsi le meilleur compte rendu d’un tableau pourra être un sonnet ou une élégie. »

Charles Baudelaire, « Salon de 1846 »

Un texte qui réinvente son sujet et fait exister son auteur. Quoi de mieux pour répondre à un texte que de montrer à quel point il possède de potentialités, de puissance critique, pour amener à créer d’autres textes, directement. Pas simplement des textes inspirés, respirant par la même bouche, mais soufflant vers d’autres univers. De nouveaux textes, libres mais transfigurés. Je rêve d’un développement d’une telle critique-fiction comme nous avons eu de la science-fiction, développement inventif sur des principes scientifiques. Je rêve à ces fragments, à ces hybrides d’intelligence et de sensibilité, à de nouvelles formes. Faire des lignes de failles de la critique des lignes de vie, des lignes d’ombre où voir des mondes, des lignes de charge se prolongeant dans les abysses.

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Max Ernst, « Baudelaire rentre tard » (cliché personnel)

Image de couverture : Microgravité lunaire (cc Nasa Images)

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