Aquerò (Marie Cosnay)

Aquerò, Marie Cosnay. Paris : éditions de l’Ogre. 2017.
Illustration : la grotte de Massabielle vers 1858. Voir l’article sur Revues.org.

Ce texte est si clair, d’une clarté qui invente quelque chose d’incroyable, d’incroyable comme le fait de délier de Bernadette Soubirous de son arrière-monde, de le mêler au monde, aux vérités du corps, de l’art, de l’invisible, esquissant ce qui pourrait être un « songe documentaire », mystique à l’envers, mais à l’endroit du monde.

Je ne sais pas comment dire ce texte, car il épuise ce que j’ai l’habitude de faire : lire au diapason de la réflexion, au diapason d’autres dimensions – lire comme on rêve les yeux ouverts, et traverser le texte en formant là aussi des grottes d’échos pour en faire entendre les communications improbables.

Marie Cosnay ne parle pas d’autres mondes. Elle parle de ce monde, ce monde abouché à la nuit des grottes depuis la nuit des temps. A la vision et à l’obscur, à la transparence du monde et à la clarté du ciel.

Alors mettons-nous à entendre ce cri – de chien ou de loup – et laissons-nous nous-mêmes tomber dans la grotte. Sans la sainte lumière du smartphone. Sans phalènes, sans aura.
Voir la nuit. Voir aussi, du fond de la grotte se dessiner la déchirure du ciel, cette déchirure par où nous atteint la lumière.
Rester voir son corps se ramifier dans la pierre. Ou s’envoler avec les moineaux. Destinées compossibles. Impossible réalisé.
Se ressouvenir de Marie Bernarde et de sa vision de « cette chose » aquerò, cette lumière d’avant la forme de demoiselle – aquèra. Cette chose, ce neutre, cet absolu de l’éblouissement
Ce qui balaye toutes les théologies, les mystifications sophistiquées de l’Immaculée Conception (tout un poème) et de la nature de la mystique et des miracles.

Le texte se dédouble à même la voix. Nous transporte dans ce temps de misère, de famine, de maladie, au mitan du XIXe siècle.
Ici oublié.
Tout cette réalité terrible. Ces violences, ces peurs, ces croyances, ces dogmes, ce choléra, toutes ces « vies minuscules » qui furent millions, qui furent peuple.
Ici, dans les Pyrénées, près de la grotte de Massabielle. Avec une enfant lourde, lourde comme une pierre enlevée au ciel. Avec d’autres gravités. Une enfant à qui on enlève la parole comme on enlève le silence, auquel on confisque les apparitions. Auquel l’apparition est retirée à même la langue. Aquerò – au neutre, « cette chose ».
Ici où Proserpine. Ici où Eurydice. Et d’autres oubliées, aux enfers descendues et perdues.
Ici dans le neutre – sans le jour sans la nuit, ni vivant ni mort, traversant l’espace des années.
Ici toujours à recomposer l’ineffable.  Cette chose. La parole. Le silence. L’art. L’éblouissement.
Ici la nuit seconde, l’autre nuit, où apparaît ce qui a disparu. Dans la lumière.

Quoiquoiquoiquoi
folie des mots, de dire l’impossible, la clarté et la grâce.
Surtout quand elle n’est rien.

Bataille regarde en moi tout cela d’un œil malicieux, voyant
La grotte et l’enfance de l’art
L’art et la mort
La mort et l’aveuglement
L’aveuglement et la littérature
La littérature et l’expérience-limite
L’expérience-limite et la souveraineté
Se joindre en une multitude de regards
« La littérature, je l’ai, lentement, voulu montrer, c’est l’enfance enfin retrouvée. » (La littérature et le mal, préface)
Une enfant, toujours, à préserver. Avec son silence. Avec son mot, aquerò, désignant autre chose. Un autre ciel, une autre nuit. Neutre.

Ici oublié.

Oh, se souvenir de ces grottes contre tous les « Châteaux intérieurs » d’Avila, contre tous ses diamants trop parfaits, contre tous les néants d’Angèle de Foligno, contre les migraines ophtalmiques d’Hildegarde de Bingen. Laisser d’autres cristaux se former. Bernadette forme une forme neutre, une forme de lumière. Un phantasma neutre, un fantôme (elle dira ailleurs avoir cru d’abord à un fantôme).
Tandis qu’au fond de sa grotte une autre retrouve sur les murs les corps invisibles, fantômes de sexes, de bisons, mariologie négative, pullulant de mouvements fantômes, de mort et d’érotisme, vivants  et anges eux aussi s’il le faut, de ces présences absolues au monde que Rilke nomme « ange », et qui sont des ombres consistantes de cette nuit seconde qui traverse le jour.

Parlons depuis nos grottes, au fond desquelles on peut voir – ou non – Aminadab, portier dément, lui aussi à la frontière des mondes enfoncé dans les grottes profondes, inferis :

« Là-bas les locataires cessent de dépendre du règlement dont la puissance, déjà affaiblie dès qu’on approche de la grande porte, est tout à fait suspendue quand on a franchi le seuil. Cette grande porte, contrairement à son nom, n’est qu’une barrière faite de quelques morceaux de bois et d’un peu de treillage. Mais c’est contre elle que vient se briser la force des coutumes, et l’imagination des locataires la voit comme une immense porte cochère, flanquée de part et d’autre de tours et de pont-levis et gardée par un homme qu’ils appellent Aminadab. En réalité, l’accès en est très facile, et seule une brusque déclivité de terrain apprend à ceux qui s’y engagent qu’ils sont maintenant sous la terre. »

Maurice Blanchot, Aminadab, p.271

Oh, et rester longtemps avec cette brisure de ciel au fond de la grotte, et écouter à nouveau la rumeur du monde accorder à la rumeur de la littérature :

« Restaient les grenouilles, ça m’allait mais ça m’allait un peu triste. »

Marie Cosnay, Aquerò, p.10

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