Cap vers l’avenir

« L’Europe aspire au moins aux Théoriciens du Ce-qui-sera, aux Chanteurs-voyants de son futur !

Donnez des Homères à l’Ère des machines, ô destins scientifiques ! Donnez des Miltons à l’Epoque des Choses Electriques, ô Dieux intérieurs de la matière !

Donnez-nous des hommes Maîtres d’eux-mêmes, Forts, Complets, Harmoniques, Subtils !

L’Europe veut, de simple désignation géographique, devenir une personne civilisée ! « 

Cette Invocation pourrait être un extrait d’une publication transhumaniste. L’ironie est qu’il est en réalité un pamphlet provocant composé par Alvaro de Campos, l’hétéronyme moderniste, ingénieur, de Pessoa dans le seul numéro du programmatique Portugal futuriste.  C’est un texte où l’enthousiasme et le cynisme se partagent dans cette vérité paradoxale que sait inventer Pessoa, sachant qu’à cet élan répond aussi une mélancolie plus lourde que l’uranium.

Il faut d’ailleurs rappeler que cet « Ultimatum » paraît en 1917, lors de la prise de conscience de la mortalité des civilisations (Valéry) et de la crise européenne (Husserl, Freud). « L’Ultimatum » est un texte irradiant de cette foi qui s’origine dans le désastre même de la technique, paradoxe qu’il faut garder en tête.

C’est pourquoi l’outrance de cette poésie nous fait parcourir d’un frisson quand on réfléchit à une mythologie du progrès  où les « théoriciens du Ce-Qui-Sera » prédisent la future Singularité et où Dan Simmons, Homère à l’ère des machines, incarne le rêve de Moravec tandis qu’il ressuscite l’Iliade et l’Olympe (Ilium, Olympos). Et Martin Silenus lui-même, avec ses « Cantos » dans Hypérion, ne pourrait-il pas être le « Milton à l’époque des Choses Électriques » ? L’idéal classique de la science-fiction (il en est heureusement d’alternative) travaille ce mythe du progrès et la grande culture néo-classique gréco-latine (Latium de R. Lucazeau, reprend directement la morale du Grand Siècle avec Corneille aux commandes).

Le texte-manifeste d’Alvaro de Campos est-il visionnaire ? Il a en tout cas quelque chose de la démesure de l’idéologie transhumaniste et de ses fantasmes de puissance, de santé, d’équilibre, alors qu’il fait lui trembler la provocation nietzschéenne et le ton délirant (et trompeur) en faisant appelle au Surhomme :

 » Le Surhomme Sera, Non pas le Plus Fort,
Mais le Plus Complet !

Le Surhomme Sera, Non pas le Plus Dur,
Mais le Plus Complexe !

Le Surhomme Sera, Non pas le Plus Libre,
Mais le Plus Harmonique ! »

in Fernando Pessoa, Le Chemin du serpent, Christian Bourgois éditeur, p.85

Tout cela est à la fois prophétique et exagéré, surtout quand au Surhomme répond, logiquement, une « super-Philosophie » (sic). Et c’est là où, comme de l’intérieur, par anticipation, Alvaro de Campos subvertit le rêve transhumaniste. Car ce Surhomme avec sa Super-Philosophie rêve de fragmenter, de s’altérer sans cesse. De ne pas « converger » (NBIC) mais de diverger. De faire œuvre d’abord, de métissage (chère mètis) et de culture :

« Le philosophe [ne devrait-on pas dire le Super-Philosophe ? Ce serait plus drôle]  deviendra ainsi l’exégète de subjectivoses entrecroisées, le plus grand philosophe étant celui qui saura concentrer le plus grand nombre de philosophies spontanées, toutes étrangères à lui-même. » (80-81)

Ce ton prophétique, ce libéralisme pluraliste des valeurs s’est bien réalisé aujourd’hui dans la forme du transhumanisme, mais pas le reste de la philosophie de l’Ultimatum qu’Alvaro de Campos posait à l’Europe : devenir poétique, métis, complexe, ouvert radicalement à l’altérité. Le Super-Philosophe aurait pu intégrer la Brigade chimérique, hélas, ce ne fut pas le cas.

« Ce qu’il nous faut, c’est un artiste qui puisse sentir pour un certain nombre d’Autres, tous différents les uns des autres, certains appartenant au passé, d’autres au présent, les autres à l’avenir. » (p.80)

Pour le Super-Philosophe (philosophe artiste, bien sûr, la référence à Nietzsche n’est pas là pour rien) il faut être hanté par des fantômes respectés dans leur altérité, préservés et non subsumés dans un caractère égotique. Tel est son crédo : « Abolition du dogme de la personnalité », proclame Alvaro de Campos. Il faut en finir avec cette « fiction théologique » héritée selon lui du christianisme.

« Pour l’autosentiment chrétien, l’homme parfait est celui qui peut dire « je suis moi » de la façon la plus authentique ; pour la science, l’homme parfait est celui qui peut dire de la façon la plus juste « je suis tous les autres ». Il nous faut donc opérer l’âme de manière à l’ouvrir à la conscience de son interpénétration avec les autres âmes, afin d’obtenir par là une ébauche de l’Homme-Complet. »p.79

Combien puissant sous ses apparences outrancières est ce raisonnement. La Cité des Permutants et Ghost in the Shell s’alimentent au vertige de l’identité dissolues « à l’ère des machines », du cybercerveau, mais le « pas au-delà » (pour reprendre la formule de Blanchot), l’affirmation insensée, le Oui absolu, nietzschéen pour le coup, à cette conscience diffractée, est assez rare, rarement assumé jusqu’à l’extrême (tous les temps, toutes les cultures, tous les caractères, surtout les plus divers, dit de Campos). De manière amusante on retrouve cependant là aussi une fiction (celle du Banquet aussi, où l’on se recompose à partir de la part perdue, mais ça manque de machines ce bouquin), le célèbre « Plan de Complémentarité de l’Homme » (人類補完計画) du non moins célèbre Neon Genesis Evangelion, œuvre de science-fiction aux accointances théologiques s’il en est :

Le « plan de complémentarité de l’homme » se veut l’exemple même (dans la série originelle du moins…) de l’hospitalité d’un « je suis tous les autres » (reste le « je » dernière illusion de grammaire à abolir, pour en finir aussi avec ce qu’il reste de chrétien, si l’on suit la philosophie nietzschéenne jusqu’au bout). En anglais ce « plan de complémentarité de l’Homme » se nomme d’ailleurs « Human instrumentality project », ce qui nous fait aller à la fois vers la question du progressisme faisant de l’outil, de l’instrument, de la technologie, la fin au lieu d’être un simple moyen (telle est l’utopie capitalistique, horizontale, celle des moyens, et non des fins dont la « main invisible » s’occupe seule). Et puis, de manière magique (sans que cela ait pu traverser la tête d’Hideaki Anno) vers Cordwainer Smith et son Instrumentality of Mankind (« Les Seigneurs de l’Instrumentalité » en français).

Ainsi ce n’est pas en Europe, ce cap qui s’est figurée comme la tête (caput) du Monde comme l’analyse Derrida dans son opus de réflexion Autre cap, mais hors de l’Europe que s’est répandu une réponse à cette déclaration de principes énoncé par Alveiro de Campos en 1917. L’Europe approfondit, elle son vertige, son « inquiétude d’être au monde » pour le dire avec Camille de Toledo, qui tente, à sa manière de rouvrir l’Europe à cette altérité, à ce devenir pluriel, comme d’autres penseurs l’ont fait avant lui, je pense à Derrida, oui, et à Deleuze, aussi, grand performateur des possibles en schizes.

Ouvrir l’avenir, le démultiplier, l’inventer libéré des Homère, des Milton, et s’inventer un nouveau genre, qui pourrait par exemple trouver dans Rimbaud un des plus beaux vers de la Science-fiction :

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Arthur Rimbaud, « Le bateau ivre », v.85-88

Illustration de couverture : Noticias Illustrado nº37, 1929 cc : Øystein Vidnes sur Flickr

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