La brigade chimérique (Serge Lehman, Fabrice Colin, Stéphane Gess)

La brigade chimérique de Serge Lehman, Fabrice Colin et Stéphane Gess, L’Atalante. 2009
[Image de couverture : Fritz Lang, Le Testament du Docteur Mabuse]

Le prélude de cette série est envoûtant.

On tremble en assistant à cette conférence internationale où doit se décider l’avenir de l’Europe, une Europe que l’on sait condamnée à l’horreur, mais qui, ouverte par le fantastique, projette des ombres inconnues.

On rencontre au lieu des sourires figés au collodion humide du souvenir des figures transfigurées de la culture, réelle ou fictionnelle : les Jolliot-Curie côtoient les mécanoïdes de « Nous autres » (d’après l’œuvre de Zamiatine), le méconnu Nyctalope fait face au célèbre Docteur Mabuse, tandis le Cafard pointe ses élytres en plein milieu de cette séance inaugurale.

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Carte présente au début de chaque tome de la « Brigade Chimérique »

L’intrigue est à rebours des citations d’Ainsi parlait Zarathoustra, ce dysangile du Surhomme, dont les paraboles sont parmi les plus retorses de Nietzsche, auteur toujours plus chatoyant qu’on ne le croit.

Le Surhomme de Nietzsche est souvent un incontournable de la question du Superhéros. Une über-référence de la pop-culture qui on le sait reprend tout, recycle tout sans complexe. Né juste avant les comics, le Surhomme a une dimension particulière liée à la reprise dans les milieux nazis dans une lecture bas du front de taureau. Le Surhomme a cette aura mythique, qui malgré tous les exégèses dès les années 1930, s’attachera toujours à son nom, du fait de la propagande nazie. Le Surhomme devient l’apologie de la Force et de la race supérieure, une créature détachée des humaines préoccupations morales, et par contraste pour ses adversaires le monstre terminal du nihilisme, un Sur-Antéchrist athée, créature née d’un cerveau fou, figure vouée au fantasme délétère d’un dépassement de la condition humaine, prophète d’un temps intempestif, d’un chaos bouillonnant d’où tout peut sortir.

La première citation du Zarathoustra dans La Brigade chimérique, court sur les premières pages du premier tome, et semble pouvoir se lire dans cette dimension mythique, d’époque si l’on peut dire (années 1930), tandis que la dernière – qui clôt donc le dernier volume – restitue l’ambiguïté de la figure du Surhomme telle qu’elle se formule dans le Zarathoustra, en accord aussi avec la grande réévaluation de Nietzsche à la fin de la guerre – je pense à Bataille, Klossowski, Foucault et bien sûr à l’édition de Colli et Montarini des œuvres complètes. Cette dernière citation se présente avec intelligence à rebours de tous les fantasmes qu’on a pu prêter au Surhomme, à cette volonté de maîtrise, de domination, de savoir, et en cela fait un excellent épilogue à cette histoire de super-héros.

Eh bien l’histoire, pour sa part, va dans le sens inverse de cet usage assez fin de la citation. On commence par de la complexité – celle de personnages inquiétants travaillés par la culture, par le doute, par le mystère – et l’on s’achemine vers une lecture qui peut interroger par son aspect archétypal à tous les sens du termes : une histoire d’amour téléphonée, un héros hanté par une psychologie des profondeurs, et toute l’Histoire réduite à un affrontement entre super-héros et à une psychologie jungienne lue dans son symbolisme le plus simple.

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Je ne reviendrais pas sur tous les mérites de cette aventure,  plaçant dans la Vieille Europe une uchronie, celle d’un berceau de la culture des super-héros venue des États-Unis. Que l’Europe vienne à devenir une utopie fictionnelle, à susciter un travail de réinvention de la culture populaire est assez revivifiant en même temps qu’elle peut témoigner elle aussi de la crise européenne (big up à Husserl).

Mais pour être féconds, soyons critiques. J’ai comme Nietzsche (quelle prétention !) une « mauvaise oreille » et dans le cœur la phrase de Brecht : « Malheureux le pays qui a besoin de héros » (dit-il dans La vie de Galilée), et le regard sur la Solution Finale déréalisée dans une magie nécromant m’a interrogé sur les limites de cette entreprise, de même que le pot-aux-roses de la psychologie analytique jungienne.

Pourtant le cadre est je trouve parfaitement passionnant dans son analyse, au-delà du postulat des auteurs. Début XXe, « Dieu est mort » en tant que référence absolue, en tant de monde des valeurs, c’est le nihilisme moderne qui s’annonce. Y a-t-il besoin de chimères (de saints, de super-héros) pour lire ce que cela peut avoir à dire pour la position de l’humain, de l’inhumain et de l’absolu ?

J’aurais rêvé qu’au lieu de conjuguer le folklore littéraire et artistique à la psychanalyse de Jung, on ait tenté de présenter l’incroyable chimère née de la convergence de Lovecraft et de Freud. Quand verra t-on Freud à la tête de son armée d’illithid-psychanalyste, murmurant à l’oreille des endormis des paroles ignobles provenues d’autres mondes ? Quand verra t-on Lovecraft enseigné en philosophie comme une source d’émerveillement et de réflexion, d’univers parallèle de pensée ?

“I have often wondered if the majority of mankind ever pause to reflect upon the occasional titanic significance of dreams, and of the obscure world to which they belong. Whilst the greater number of our nocturnal visions are perhaps no more than faint and fantastic reflections of our waking experiences – Freud to the contrary with his puerile symbolism – there are still a certain remainder whose immundane and ethereal character permit of no ordinary interpretation, and whose vaguely exciting and disquieting effect suggests possible minute glimpses into a sphere of mental existence no less important than physical life, yet separated from that life by an all but impassable barrier.”

Howard Phillips Lovecraft, « Beyond the Wall of Sleep »

Je crois que le « pueril symbolism » est bien davantage par exemple du côté de Jung et de ses archétypes que de Freud qui précisément détruit toute « clé des rêves » et fait de la reconstitution consciente par le patient dans son propre système de représentation la clé d’une analyse du rêve.

La convergence entre Freud et Lovecraft prendrait des pages bien longues et il paraît qu’un livre devrait bientôt paraître consacré à cet incroyable croisement. Mais tous les deux – Freud et Lovecraft, donc – tentent de comprendre ce théâtre d’ombres d’après la mort de Dieu, d’après la leçon inaudible du Zarathoustra, livre pour tous et surtout pour personne.

Freud a formulé dans L’avenir d’une illusion (1921) sa révolte face à ce besoin de se donner un Père, un grand Autre. Mais refuser cette dimension, c’est vivre l’abandon et l’apocalypse permanente qui est notre condition, et pour accepter ce trauma, Freud propose non pas une morale stoïque ou épicurienne, ou quelque culte de la Raison, il propose plutôt d’en passer par un logos analytique pour faire le deuil de cette idée d’un ordre autoritaire, cosmique, qui soudain s’effondre.

Lovecraft, avec son mythe de Cthulhu, regarde aussi profondément la place laissée vide au Ciel. Et comme disait l’autre (Nietzsche), à force de regarder l’abîme fais attention à ce que l’abîme ne regarde pas en toi. Les Grands Anciens sont une façon de vivre ses peurs, de se faire créateur de ses idoles comme de ses démons, de ses horreurs. Face au besoin de croire, se faire artiste. Autre façon de se faire aimer, de croire, d’espérer.

« D’après ce qu’il m’est donné d’observer, toutes les interprétations non matérialistes du cosmos sont pure mythologie (…). Les hypothèses surnaturelles dans l’art – bien que pertinemment fausses – offrent une échappatoire émotionnelle commode à ceux qui se sentent oppressés par les rigides limitations de l’espace, du temps et des lois de la nature. En fait, s’il faut que la civilisation occidentale ait une forme ou une autre de superstition surnaturelle, je crois vraiment que les anciens dieux sont bien plus appropriés que ce christianisme d’apparence que nous affichons depuis que les circonstances historico-politiques nous l’ont infligé. »

Howard Phillips Lovecraft, « Le cosmos et la religion » dans le tome III de l’édition chez Bouquins, p.1191

Si la psychanalyse, comme le soulignait Malraux, nous a appris à intérioriser nos démons, il faut rajouter qu’elle ne nous a pas appris à les transformer et à vivre avec. Lovecraft a sublimé quelque chose de plus trouble, à la fois intériorisation et extériorisation d’un grand Dehors, de pulsions fondamentales. Il y a dans sa cosmogonie une seule donnée, sur laquelle tourbillonne l’idéologie des mythes, de Cthulhu et d’autres, et cette donnée fondamentale, c’est la peur. La nuit, l’autre, la mort – ce dehors est une puissance qui désarme, qui met à nu. Bataille en a fait son expérience-limite et le fondement de sa pensée et de son questionnement : « Qu’est-ce qu’un philosophe ? Quelqu’un qui a peur ».

Que l’on retrouve Bataille, dont le collège de sociologie travailla à reconstituer de manière moderne, dans une organisation acéphale, païenne, nietzschéenne l’expérience du sacré, n’est pas étonnant. Le mythe de Cthulhu a quelque chose de cette réponse essentielle face à un abîme de sens, tandis que la modernité fissurait le bloc monolithique de la religion.

Et si Lovecraft avait remplacé Freud ? Et si à la place des cabinets de psychanalystes, on avait creusé des souterrains, dévoilé des failles temporelles, communié avec la très profonde R’lyeh, étions devenus fous ? Deleuze pointait dans son Abécédaire posthume que les écrivains étaient des grands penseurs qui s’expriment avec des percepts, des affects, et non par concept comme en philosophie, mais avec la philosophie, la science, ils construisent des univers parallèles, mille plateaux qu’il reste à faire fonctionner. A nous de rêver.

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