Lexique fantomatique (10) : la part du fantôme

Continuons les divagations autour d’un lexique fantôme, écho (il n’y a que ça de possible en la matière : de la dissémination, de la poussière d’étoile), fragment miroitant d’une spectrographie de tout imaginaire.

« Veux la métamorphose. Ô sois plus que fou de la flamme

ce qu’elle te te soustrait se transforme avec elle avec faste »

R-M. Rilke, Sonnets à Orphée, II, XII

Triple parole. Parole de flamme, parole de fantôme, parole de poésie.

« Veux la métamorphose », voilà une véritable parole de fantôme. Car le fantomatique est essentiellement passage, transition et jamais permanence, stabilité, essence. Il est métamorphose insaisissable.

Le fantôme ne fait que passer, il est la forme de l’absence de forme, la contradiction non résolue entre des états contradictoires, il n’est qu’une flamme, apparaissant au sein même du brasier blanc de sa disparition.

Cet éternel passage du fantôme est comme la résistance à l’ordre des dualismes. Ni vivant, ni mort, et vivant et mort, ni de ce monde ni d’un autre, ni bon, ni mauvais, le fantôme appelle, introduit une faille dans le réel, d’où il s’échappe. Son cri, sa parole, sa flamme sont faits de qui passe dans ces interstices d’entre les mondes. Il appelle à la transition, à l’indétermination, à la métamorphose incessante, qui est toujours en mouvement, qui est toujours impermanence. Ce qu’il donne à penser c’est cette flamme dont parle Rilke, ce devenir et cette révolte contre les ordres duels.

« Veux la métamorphose. Ô sois plus fou que la flamme ». Parole brûlante, message échappé de la folie, car il est impossible de se maintenir dans cette flamme. Ce à quoi nous invite Rilke, ce devenir-flamme, ce devenir-fantôme, ce devenir-poète est une expérience limite qui est peut-être l’éclair de toute la poésie moderne, celle du langage tendu vers l’absolu, celle de la poésie comme intensité de vie. Cette expérience, cet éclair disais-je, c’est aussi celle de la folie foudroyée d’Hölderlin qui porte en elle ce même double appel, appel à la flamme (il faut relire sa Mort d’Empédocle) et appel à habiter poétiquement le monde par la métamorphose du regard poétique. Mouvement qui rejoint l’Ouvert si profondément attaché désormais au nom de Rilke – notamment à travers la lecture de Heidegger :

« Le feu divin, et de jour et de nuit, nous pousse
A nous rompre et à nous élancer. Viens donc ! Que nous voyons l’Ouvert. »

Friedrich Hölderlin, « Comme un jour de fête »

De jour et de nuit, cette pensée habite le poète. Cette pensée fantôme, cette pensée de feu, celle de l’Ouvert, terrible et radieuse, est une pensée dont l’intensité n’est accomplie chez Rilke que par des « Anges », figure fantômatique des Élégies de Duino, qui ne traduisent aucune superstition supranaturelle, mais exprime l’inexprimable :

« L’ange des Élégies, écrit Rilke dans une lettre, est la créature chez qui la transformation du Visible en Invisible à quoi nous nous employons, apparaît déjà accomplie. »

La part des anges devient la part du feu, eux-mêmes essentiellement « part des fantômes », appel à dire, à manifester l’Invisible dans le Visible, à se donner pleinement à l’Ouvert – vertige des possibles toujours multipliés –  à la transformation et à la métamorphose.

La part du fantôme, c’est cette part qui ouvre, appelle, qui neutralise les horizons forclos soit de la vie, soit de la mort, du bien ou du mal. Ce n’est pas seulement la part faite à ce qui disparu persiste dans la flamme du souvenir. C’est encore la métamorphose de la flamme elle-même, de la mort et de ce qu’elle porte en elle.

Dernier moment de cette part du fantôme, c’est celle qui chez Blanchot a pris le nom, le beau nom énigmatique de Part du feu. Recueil d’articles parut en 1949, La part du feu est un titre qui, contrairement aux autres recueils de Blanchot ne s’explique pas par un des articles présents dans le livre. Comme Faux pas (1943) précédemment, il faut imaginer quelle dimension donne ce titre à ces articles disparates. Les recueils de Blanchot ont souvent un texte théorique majeur, centre de gravité en déplacement de tous les articles. Dans Faux pas c’était « De l’angoisse au langage », superbement écrit en fraternité avec Bataille, dans L’espace littéraire ce sera  « Le regard d’Orphée » et dans Le livre à venir « Le Chant des sirènes ». Dans La part du feu, ce texte théorique, d’abord paru dans la revue Empédocle (ainsi donc nous faisons battre les paupières de la coïncidence et du hasard objectif) est « La littérature et le droit à la mort ».

A partir de ce texte on peut tenter de saisir ce que pourrait indiquer cette « part du feu ». La part du feu, c’est ce mouvement de la littérature qui se livre à la flamme de l’abstraction, au pouvoir du négatif du langage accepté comme affirmation, comme puissance et potentialité – métamorphose.

C’est sur les fondement même du langage que réfléchit Blanchot. La parole, dit-il,  est toujours négation de la présence, est toujours négation de la présence, détachement, abstraction, ce que Derrida approfondira, et que l’on retrouve déjà chez Mallarmé :

Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée rieuse ou altière, l’absente de tous bouquets.

Stéphane Mallarmé, Avant-dire au « Traité du verbe »

Blanchot approfondit ce rapport d’absence-présence du langage, et précisément pour faire émerger la spécificité du langage littéraire (le « langage essentiel » dont parlait Mallarmé), réinventant un chat de Schrödinger qui pourrait être le Bastet de toute littérature moderne :

« Le langage courant appelle un chat un chat, comme si le chat vivant et son nom étaient identiques, comme si le fait de le nommer ne consistait pas à ne retenir de lui que son absence, ce qu’il n’est pas. Toutefois, le langage courant a momentanément raison en ceci que le mot, s’il exclut l’existence de ce qu’il désigne, s’y rapporte encore par l’inexistence devenue l’essence de cette chose. Nommer le chat, c’est, si l’on veut, en faire un non-chat, un chat qui a cesser d’exister, d’être le chat vivant (…) [mais] le mot lui restitue, sur le plan de l’être (l’idée), toute la certitude qu’il avait sur le plan de l’existence. (…) Le langage commun a sans doute raison, la tranquillité est à ce prix. Mais le langage littéraire est fait d’inquiétude, il est fait aussi de contradictions. Sa position est peu stable et peu solide. (…) Déjà le sceau qui retenait ce néant dans les limites du mot et sous les espèces de son sens s’est brisé ; voici ouvert l’accès à d’autres noms, moins fixes, encore indécis, plus capables de se concilier avec la liberté sauvage de l’essence négative, des ensembles instables, non plus dans leurs termes mais leur mouvement, glissement sans fin de « tournures » qui n’aboutissent nulle part. » (p.314-315)

Car le langage littéraire est alors cette part problématique de l’image, qui tremble, ne pouvant jamais s’arrêter à une image, à un sens, et qui se retrouve dans toutes les théories du fantôme. La littérature n’est pas une essence mais un mouvement, un déplacement, un perpétuel déplacement de l’imaginaire opéré par la lecture.

« Le nom cesse d’être le passage éphémère de la non-existence pour devenir une boule concrète, un massif d’existence ; le langage, quittant ce sens qu’il voulait être uniquement, cherche à se faire insensé. » (p.316)

Mais c’est surtout chez Hegel que se trouve cette flamme de l’abstraction de la Chose même, et qui incite Blanchot à travailler cette part du feu comme la part du langage qui ne peut se faire que sur fond d’absence, et même de mort – cette fantômisation étant la possibilité même du dire :

« Il est clair qu’en moi le pouvoir de parler est lié aussi à mon absence d’être. (…) Quand je parle, je nie l’existence de ce que je dis, mais je nie aussi l’existence de celui qui le dit : ma parole, si elle révèle l’être dans son inexistence, affirme de cette révélation qu’elle se fait à partir de l’inexistence de celui qui la fait,  de son pouvoir de s’éloigner de soi, d’être autre que son être. » (p.313)

Ainsi s’inaugure bien sûr tout le rapport de l’écriture à la mort qui se déploie ensuite dans L’espace littéraire (1955), de même que le « mouvement par lequel ce qui disparaît apparaît », Blanchot s’appellera bientôt « l’autre nuit ».

Le surréalisme est pour Blanchot le mouvement – après Hölderlin, après Rilke – qui a le plus assumé cette part du feu, cette part fantôme, cette part du néant, d’un pur mouvement, d’une critique du langage et du mot, d’une langue qui ne vise à rien, c’est à dire à tout, à réclamer que la poésie soit Tout, faite par tous, et ce dans la vie même, intensément (l’éclair d’Hölderlin, l’Ouvert de Rilke). Le surréalisme a pour Blanchot accueilli (hospitalité de l’extériorité) la part du fantôme (ce dont Breton, ce dont Eluard, ce dont Desnos témoignent)  :

« faire en sorte que la littérature devint la mise à découvert de ce dedans vide, que toute entière elle s’ouvrît à sa part de néant, qu’elle réalisât sa propre irréalité… »

Et finalement je le redis, « Veux  la métamorphose. Ô sois plus fou que la flamme », immobile et en feu, veux l’incroyable métamorphose de Blanchot en Guépard :

« Tout se passe comme si, au sein de la littérature et du langage, par-delà les mouvements apparents qui les transforment, était réservé un point d’instabilité, une puissance de métamorphose substantielle, capable de tout en changer sans rien en changer. » (p.330)

Source image de couverture : © Bildarchiv Preußischer Kulturbesitz

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