Mon zombie et moi : la philosophie comme fiction (Pierre Cassou-Noguès)

La philosophie est-elle morte-vivante ? Quel Loa préside à cette discipline ? Les philosophes sont-ils des mages vaudous ? La philosophie est-elle un cadavre à réanimer ?

« Quoi, à peine ai-je échappé à cet enchanteur et déjà un autre nécromant passe sur mon chemin ? » Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, IVVeve:

Telles sont les questions que ne se pose pas ce livre, livre singulier qui évite l’écueil d’être uniquement un livre érudit sur les rapports entre philosophie et fiction pour nous emmener dès le premier chapitre sur cet hybride de philosophie et de fiction.

Et c’est là l’origine de ce titre, celui d’une fiction disséminée en chapitres épars déployant l’histoire d’un homme qui se réveille, la tête séparée de son corps, mais toujours vivant – ou plutôt toujours conscient – pouvant diriger son corps à distance, comme un zombie, avec lequel il fait cependant « corps ».

Où est le « je » dans ce cas ? Dans la tête ? Dans le corps ? Moi, autre, double, mort, vivant ?
C’est une expérience de pensée, de fiction (faudrait-il alors mettre un trait d’égalité pensée – fiction ?) qu’utilise l’auteur pour creuser la question du sujet, de la philosophie de l’esprit et de sa prise sur le monde comme discours.

« L’art assume accessoirement la tâche de conserver, et aussi de raviver çà et là certaines idées éteintes, décolorées (…) et il en fait revenir les esprits »

Nietzsche, « L’art nécromant » dans Humain trop humain, I, §147

J’ai dit ailleurs ce que ce livre avait d’intéressant dans son entremêlement de fiction et de philosophie. Mais j’aimerais ici développer plutôt l’impensé de ce rapport spécifique  au zombie, à la vie à la mort, au spectral. Car si Cassou-Noguès nous entretient d’un zombie, et d’un zombie pour nous parler de la fiction, il n’opère pas d’analyse spéculaire de ce motif et de comment ce personnage spéculatif du zombie en vient à être choisi pour nous guider dans son étude. Or, il me semble, ce choix a quelque chose d’important qui tient à notre époque.

Ce rapport au zombie est souvent abordé du côté de la fiction, ce dont témoigne Invasion Zombie d’Antonio Dominguez Leiva. Mais du côté de la philosophie ? Il y a la thèse d’un doctorant/artiste Karim Charredib : Les zombies et le visible, ce qu’il en reste.

Du côté de la philosophie et de la fiction ? Le rapport du mort-vivant à la philosophie, dans et au-delà de la figure du zombie serait un thème fascinant à parcourir.

L’apport le plus marquant reste je crois l’hantologie formulée par Derrida dans Spectres de Marx, et qui se retrouve immanquablement dans toute Théorie des fantômes ou dans toutes Spectrographies. Le zombie est une des figures du revenant, une figure de la différance, une déconstruction du rapport vie/mort, nous rappelant la difficile tâche d’hospitalité mis en avant par Derrida :

« [Il y a] une préférence inconditionnelle pour le corps vivant. Mais à cause de cela même, ils mènent une guerre sans fin contre tout ce qui le représente, qui n’est pas lui mais qui revient à lui : la prothèse et la délégation, la répétition, la différance. (…) Pour protéger sa vie, pour se constituer en unique moi vivant, pour se rapporter, comme le même, à lui-même, il est nécessairement amené à accueillir l’autre au-dedans (la différance du dispositif technique, l’itérabilité, la non-unicité, la prothèse, l’image de synthèse, le simulacre, et ça commence avec le langage, avant lui, autant de figures de la mort), il doit diriger à la fois pour lui-même et contre lui-même les défenses immunitaires apparemment destinées au non-moi, à l’ennemi, à l’opposé, à l’adversaire. »

Spectres de Marx, Paris : Galillée, p.224

Ainsi selon la pensée de l’auto-immunité de Derrida il faudrait se laisser contaminer par les fantômes, par les virus zombie, par le principe même de contamination  – passion brûlante qui est, je trouve, une solution très peu représentée dans la philosophie comme dans la fiction. Il y a quelque chose de cela dans le Je suis une légende de Matheson, mais en s’arrangeant d’une péremption de l’espèce humaine face à la nouvelle espèce, mutante, zombie ou vampire, qui arrive. La mutation c’est toujours l’autre, toujours la mort rejetée hors de la narration, hors du champ du narrateur. Sûrement qu’In Somnis : cosmic junkies, écrit avec SMITH, porte en lui cette variation en faveur de la contamination, contre la pulsion de mort de l’auto-immunité, celle de l’indemne, du sain/t, quand l’épidémie de sommeil venue d’ailleurs transforme les habitants en zombies délicatement endormis, attirés par les astres de la nuit et ne résistant pas à leur condition mutante et mortelle, zombis laissant béer l’abîme du sens, répétant les mêmes séquences de gestes, mannequins agités par les étoiles, laissant la différance creuser son espace étrange en eux, les rendant toujours plus simulacres, plus images et images tremblantes d’ambiguïté spectrale (entre le corps et la mort, à la ressemblance du rien, de l’abîme que promet la ressemblance cadavérique), tandis que le porteur de la maladie semble être comme la mort en première personne venant hanter tous ces corps à l’abandon. Il y a bien une lecture possible de ce « conte stellaire » à l’aune de la philosophie de Derrida, l’incluant ainsi à une fiction comme philosophie.

 

 

C’est que la pensée du zombie engage beaucoup de choses : la pensée de la survivance, de l’abandon de la volonté, des idéaux, mais engage aussi, pour autant que l’on parle de fiction, la pensée de l’image, du visible et de l’invisible, de l’imaginaire et de la réalité. La fiction fait trembler la théorie.

Ainsi ai-je commencé à esquisser, comme souvent, une ouverture vers la poétique blanchotienne de l’image qui s’exprime notamment à la fin de L’espace littéraire, dans ce texte impressionnant des « deux versions de l’imaginaire ». Or de quoi est-il question dans ce texte ? Georges Didi-Huberman le déploie dans un de ses articles (une de ses Phalènes, « De ressemblance à ressemblance »), c’est l’expérience du rapport à l’image tel qu’on peut s’y livrer dans un cas extrême, celui de « la ressemblance cadavérique ». La ressemblance cadavérique est là où l’image s’éloigne à la ressemblance de rien, comme je disais à l’instant – n’étant ni une personne, ni l’absence de personne, mais ce creux du masque (du persona), mais une ressemblance qui n’a plus rien à quoi référer, référence à vide, pure image fascinante (fascination comprise par Blanchot comme impossibilité de ne pas voir) et ambiguë. Mais cette ambiguïté est vide, sans profondeur de sens, sans signification, ne désignant rien – simple béance. C’est ce à quoi nous confronte l’image d’un corps devenu cadavre, et dont la configuration phénoménologique peut être, selon Blanchot, étendue à tout le champ de l’image et de l’imaginaire.

« Il se pourrait que l’étrangeté cadavérique fût celle aussi de l’image. Ce qu’on appelle dépouille mortelle échappe aux catégories communes : quelque chose est là devant nous, qui n’est ni le vivant en personne, ni une réalité quelconque, ni le même que celui qui était en vie, ni un autre, ni autre chose. »

Blanchot, « Les deux versions de l’imaginaire » dans L’espace littéraire, Paris : Gallimard, Folio, p.344

L’extension de l’image zombie, ni vivante, ni morte, est ce mouvement, cette explosante fixe des deux versions de l’imaginaire :

« Il y a ainsi, deux possibilités de l’image, deux versions de l’imaginaire, et cette duplicité vient du double sens initial qu’apporte avec soi la puissance du négatif et ce fait que la mort est tantôt travail de la vérité dans le monde, tantôt la perpétuité de ce qui ne supporte ni commencement ni fin. […] Cependant, ce que nous distinguons en disant « tantôt, tantôt », l’ambiguïté le dit en disant toujours, dans une certaine mesure, l’un et l’autre, dit encore l’image l’image significative au sein de la fascination.  »

ibid p.351 ; 354

Ce mouvement qui n’est qu’ouverture, ambiguïté indécidable, « capacité négative » pour le dire avec Keats, mouvement qui (car l’image est donc toujours, paradoxalement, déplacement, translation) se donne vertigineusement dans la ressemblance cadavérique, serait ainsi le destin de toute image, de tout imaginaire. Comment ne pas acter que Blanchot est à ce titre, s’il y avait encore à le démontrer, lui qu’on a si souvent tendance à grimer en nécromancien nihiliste, passionné par la mort et l’Apocalypse (alors qu’il est dans le top 3 de l’Anti-Apocalypse), un philosophe du zombie.

Le zombie blanchotien c’est donc moins qu’une figure, une façon d’envisager tout le spectre de l’image. Moins qu’un personnage, c’est un tremblement, c’est l’ambiguïté et la neutralisation de l’image entre sa conception comme acte capable de nier le néant (« l’image est un acte et non une chose » dit Sartre en 1936 dans L’imagination) mais aussi  – note Blanchot dans un autre texte – et le « regard du néant sur nous » (« Le musée, l’art et le temps » dans L’Amitié). Car ni vivante, ni morte, l’image est une survivance, une chose qui doit s’absenter pour se présenter à nous. Et plus encore, l’image est une forme du neutre (le « ne-uter » : ni… ni…) qui se dit dans la tension qui ne se rassemble jamais dans la ressemblance, tremblement d’une image fixe et pourtant sans repos, se répétant dans une itération qui est celle de la fascination comme de la hantise.

« La ressemblance cadavérique est une hantise, mais le fait de hanter n’est pas la visitation irréelle de l’idéal : ce qui hante est l’inaccessible dont on ne peut se défaire, ce qu’on ne trouve pas et qui, à cause de cela, ne se laisse pas éviter. L’insaisissable est ce à quoi on n’échappe pas. »

ibid. p.348

« L’image tremble, elle est tremblement de l’image, le frisson de ce qui oscille et vacille : elle sort constamment d’elle-même, c’est qu’il n’y a rien où elle soit elle-même, toujours déjà en dehors d’elle et toujours le dedans de ce dehors. […] [Telle est] l’image où pointe le neutre. »

Blanchot, « Vaste comme la nuit », dans L’entretien infini, Paris : Gallimard, p.476-77

 

 

 

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