Glose (Juan Jose Saer)

Juan Jose Saer, Glose, Editions du Tripode, traduction de Laure Bataillon, 2015.
[Image de couverture : Ross Hilbert, Golden Fractal ©2010-2017 ]

« Au milieu des cris de plus en plus excités et des battements d’ailes frénétiques des oiseaux indifférents à sa présence, Leto regarde la sphère jaune qui concentre ou renvoie des radiations intenses, présence incontestable et en même temps problématique, concrétion jaune moins consistante que le néant et plus mystérieuse que la totalité de l’existant, puis, non sans quelque pitié en voyant le tournoiement affolé des oiseaux s’accélérer alentour, lui, Leto, n’est-ce pas ? qui commence à faire table rase de ses croyances, pressent combien il faut d’égarement, d’effroi et de confusion aux espèces perdues pour ériger, dans la maison de la coïncidence – ce qui pourrait être, n’est-ce pas ? encore un nom possible – le sanctuaire, superflu à plus d’un titre, de, comme il semble qu’on les nomme, leurs dieux. » (excipit)

Cette dernière phrase d’excipit est la conclusion magique d’un livre brillant comme un aleph, sphère absolue, lumineuse et captivante diffractant toute l’expérience humaine, où tout s’absorbe, se résout, se détruit, se récrée. L’image flottante de ce ciel, de ce soleil, de ces oiseaux, de cette plénitude n’ont plus de signification quand la littérature ressaisit le vertige du sens. La lumière, belle, pleine comme le sanctuaire de dieux inexistants, pure présence sereine, accumule, par le détour de la phrase, par ses incises, des ombres où les croyances et les doutes font imaginer des formes dans les purs événements.

Ce mouvement, celui de la phrase, celui d’imaginer dans l’inconnu les virtualités des événements, est en résonance avec toute la démarche – l’errance a-t-on envie d’écrire – du livre. Cette dimension métaphysique (qui n’est qu’une branche de la littérature fantastique, disait Borges) se donne dernièrement dans cette ultime vision, aboutissement de tout un récit tournant autour de la reconstitution d’événements qui échappent aux narrateurs – Leto et l’Ingénieur principalement – au long d’une promenade improvisée.

L’expérience finale de Leto, cette vision où la signification des choses se résorbe en « présence incontestable et en même temps problématique » traduit une métamorphose du regard qui glisse du mouvement même récit et de la conversation entretenue durant les pages précédentes, vers le personnage lui-même, plus que jamais incertain, dans son statut de personnage – « lui, n’est-ce pas ? » – et dans son rapport au monde, les choses les plus simples soudain rendues à une inconsistance métaphysique.

Et là est la grande beauté de ce livre : que ce soit le prisme incroyable du récit même qui obtienne, petit à petit quoique aussitôt, cet effet d’absolu diffraction du réel pour le personnage de Leto, quand Borges par exemple le faisait tenir (pour « l’aleph » ou le « zahir ») dans un mot mystérieux ou dans une expérience extraordinaire. Le génie de Juan Jose Saer est d’accomplir avec l’expérience même de la mémoire, des réflexions, des rêves et des menus tracas d’une balade, cette cristallisation inquiétante face au statut des événements, des rencontres, de la vie et des choses. Le prisme n’est plus fantastique, il est humain, dans toute la complexité de l’expérience humaine.

Vérité, mensonge, rêve, réalité, convictions, mauvaise foi, les dimensions multiples du récit sont brassés au niveau politique, individuel, biographique de ses personnages. Et que tout cela s’accomplisse dans cette dernière phrase, et dans les dernières pages, autour de ce vol d’oiseaux, ce soleil, noue la gorge de manière irrépressible.

***

Il y a des continents à la dérive dans chaque lecture et surtout dans ces livres comme des sphères où se reflètent toutes les dimensions de la vie.

Que toute la vie tienne en une phrase, le rêve de Mallarmé comme de Proust, et que chacun ont touché du doigt se donne dans ce livre aussi, livre-monde à cet égard.

La magie de ce livre-monde est qu’il ne recouvre qu’une simple ballade, celle de Leto, rejoint par le Mathématicien, sur trois fois 700 mètres qui ordonne les trois parties du livre.

Que la vie, le monde, rayonnent en ces 700 mètres et ces quelques centaines de pages est incroyable. Pas besoin de fresque transgénérationnelle, de parcours de vie du coucher de bonne heure au coucher de la mort, juste une promenade et l’anecdote d’un débat sur un événement – un dîner d’anniversaire – auquel aucun des personnages n’a assisté.

Les livres ont des potentiels, des potentiels d’intertextualité. Que les plus grands textes aient davantage la capacité à susciter des échos à d’autres textes et à inspirer d’autres textes, est, je crois, un bon critère d’appréciation de la littérature. J’ai toujours été un lecteur très rêveur, prolongeant les possibles des mots, levant les yeux comme Barthes pour son S/Z  :

« Ne vous est-il jamais arrivé, lisant un livre, de vous arrêter sans cesse dans votre lecture, non par désintérêt, mais au contraire par afflux d’idées, d’excitations, d’associations? En un mot, ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête? C’est cette lecture-là, à la fois irrespectueuse, puisqu’elle coupe le texte, et éprise, puisqu’elle y revient et s’en nourrit, que j’ai essayé d’écrire.»

La sphère d’or, libératoire, qu’évoque la fin du roman, m’a discrètement fait penser à la sphère d’or si recherchée dans Pique nique sur le bord de l’autoroute des frères Strougatski (c’est-à-dire le roman  Stalker – habitude regrettable des éditeurs dénommer les œuvres originales après le passage en film ; Blade Runner pour Do Androïds Dream of Electronic Sheep en étant un autre drame où l’on perd beaucoup au change) – artefact mystérieux qui aurait la capacité de réaliser tous les souhaits.

Et en effet, la « sphère » renvoie à un divin, un « sanctuaire », mais cet absolu est un leurre, chez Saer comme chez les Strougatski. Mais ce qui est troublant, dans le cas de Saer à nouveau (comme dans le cas de la comparaison avec l’Aleph de Borges), c’est ce que cette dimension n’est assumée que par la langue (et non par un artefact mythique comme dans Picnic sur le bord de l’autoroute): c’est l’appréhension littéraire du mot « sphère » avec toute sa dimension mystique qui tire l’esprit vers ces dimensions, c’est le dispositif même de l’écriture qui amène ce trouble d’une chose « plus mystérieuse que la totalité de l’existant », en même temps que Saer ne cesse par ailleurs de saper cette fiction de la pensée, d’en souligner le piège (ce qui me fait penser inévitablement au beau roman méconnu de Blanchot, Le Très Haut où le piège du romanesque est magnifiquement utilisé pour piéger le lecteur). C’est beau comme Astarté.

Encore une fois, je dois dire ma dette à la librairie Charybde et à ses libraires (et leurs critiques) qui m’ont introduit dans le monde de Saer.  Merci à eux.

glose

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s