Manger fantôme (Ryōko Sekiguchi)

Ryōko Sekiguchi, Manger fantôme, Éditions Argol, coll. Vivres, 2012
[Image de couverture : Holy Melancoly ]

« L’autre problème , c’est de devoir consommer ce qu’on l’on n’a aucune sensation de manger. Ne pas avoir conscience de manger l’autre, quand cet « autre », venu de l’au-delà, est à tout instant assimilé et présent dans notre corps. Ne pas même être en mesure d’éviter ce phénomène par la sélection des aliments, parce que les fantômes ont, par définition, le pouvoir de s’infiltrer dans n’importe quelle nourriture. La totale dissémination, l’omniprésence absolue, voilà l’essence du fantôme.

(…)

Le fantôme n’a pas de fin. Il installe en nous une temporalité qui dépasse toute imagination, et le temps sensible d’un être humain. Face aux fantômes, dont certains mettrons plusieurs dizaines de milliers d’années à se dissiper, les humains paraissent dans un « présent » sans fin, étale, homogène, plat comme une plaque de fer, d’une durée intenable, quand la vie d’un individu ne se constitue que d’un présent instantané, discontinu, mais toujours renouvelé et distinct. »

 

Le rapport au monde qui s’esquisse dans l’alimentation se dit avec délicatesse dans ce court opuscule d’une poétesse et traductrice japonaise installée en France.

L’évocation du manger-fantôme traverse différents états, du nuage et de la brume jusqu’à l’idée et au symbole, pour culminer sur ces très belles pages finales sur l’ingestion permanente des fantômes – car tel est le trouble : le fantôme sans cesse nous l’ingérons, sans le savoir, insensiblement, et pourtant ce fantôme, lui, chemine en nous.

Il y a bien sûr tout un rapport au monde qui se lit à travers la façon de manger. Sekiguchi, comme François Jullien, vient de consacrer un opus à ce que représente le « fade » pour l’Orient (Fade, Argol – 2016 pour Sekiguchi, Éloge de la fadeur pour Jullien, Picquier, 1991). Mais c’est sûrement le fantomatique qui attire les occidentaux que l’on pense notamment au Kwaidan de Lafcadio Hearn (1904), ou à l’intérêt pour tout le folklore fantasmatique japonais. Sekiguchi vient d’ailleurs de préfacer le livre Yokainoshima (sic) du photographe Charles Fréger (Actes Sud, 2016) livre qui joue à plein sur une ethnographie dérangeante de ce que l’Occident tente sans cesse de réduire au visible, et qui demeure – comme le rappelle la belle citation mise en exergue de cet article – invisible, irréductiblement invisible (problématique du fantôme absolument invisible et insensible que l’on peut lire chez Cendors, en tout cas lecture que je m’autorise).

Manger fantôme est une belle rêverie où l’on déguste ces îles flottantes que sont les images. A déguster avec langueur.

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