Perséphone 2014 (Gwenaelle Aubry)

A propos de Perséphone 2014 de Gwenaelle Aubry. Editions du Mercure de France. 2016
[Image de couverture : « Rapt de Perséphone » par Simone Pignoni, vers 1650)


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Se forger une vie à partir d’un mythe séminal, semer dans son adolescence la graine de Perséphone, et ce non pas à la surface du corps-mère de Déméter, mais bien dans l’Antiterre inférieure où la grenade s’ouvre en plein déhiscence, exhibant ses graines rouges et pulpeuses, telle est la perspective de Perséphone 2014 : rendre compte de la fatalité mythologique acceptée dès le plus jeune âge comme un amor fati, un destin auquel s’identifier et qui traverse la vie comme une flèche, avec bonheur, avec malheur, un devenir Perséphone-Korê accepté jusqu’au bout, jusqu’aux enfers.

Pas de récit dans cette centaine de pages publiées au Mercure de France, dans une liberté d’écriture où l’intime et l’érudit, le poétique et le prosaïque, le singulier et le mythique tendent à se croiser. Se croiser ? Ou se freiner ? Chocs ou enlacement ? Ce n’est pas si simple.

C’est que Gwenaëlle Aubry se prête à un exercice difficile. En se vouant à Perséphone, elle se voue à rejouer les fameux mystères d’Eleusis, dont le secret fut préservé jusqu’à nous. Ce mystère et ce secret pèse à mon sens sur la vibration qui peut émaner de ce livre qui joue à plein sur la confession sans jamais réussir à rien nous dire, bâillonnée (kinbaku accepté), empêchée par l’objet même de sa passion.

Ce faisant nous sommes toujours à l’orée de l’expérience intérieure qui pourrait nous émouvoir.

S’affronter au mythe est s’affronter à la démesure tragique de l’intelligence et de la vie. Faut-il souligner combien de créateurs se sont affrontés à la « machine infernale » et ont su transmuer cette défaite en une sublimation ? Pour la confession, c’est Leiris qui a su dans son Âge d’homme montrer l’ombre et la lumière de ces images mythiques, idéales, absolues et ambigües. Gwenaëlle Aubry se rattache à cette ligne, en mettant en exergue ces quelques lignes de Yeats :

J’ai souvent eu l’idée qu’il existe pour chaque homme un mythe qui, si nous le connaissions, nous permettrait de comprendre tout ce qu’il a fait et pensé.

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Rapt de Perséphone par le Bernin (Villa Borghèse) – Crédit Photo

Mais c’est bien chez Leiris qu’on trouve la plus grande proximité, car c’est bien pour explorer le monde bizarre du désir que le mythe est ici convoqué. De Perséphone, l’auteur garde uniquement l’ouverture, le rapt. Cet arrachement est tout pour l’auteur. Le ravissement de la korê (jeune fille), l’abandon, la dépense et la destruction dans l’érotisme est pour elle l’essentiel, ce qui, dans son existence, fait sens, ce qui recouvre, incarne toute la puissance de ce qu’elle a vécu.

Bien sûr dans tous ces motifs on lit en sous-main toutes les lectures littéraires qui sous-tendent ce qui pourtant se présente comme le plus confidentiel. C’est d’ailleurs l’objet du dernier encart du livre qui précise ses dettes et hommages :

On retrouve dans ce texte des traces de :
Georges Bataille, Günther Zuntz, David Bowie, Radiohead, Tiqqun, Søren Kierkegaard, Lou Reed, André Breton, l’Hymne homérique à Déméter, Sylvia Plath, Héraclite, Ovide, Marguerite Duras, Plotin, Homère, Arthur Rimbaud, Antonin Artaud, Iggy Pop, Henry Purcell/Klaus Nomi, Pascal Quignard, Walter Benjamin, Henri Michaux, Michel Leiris, Aristide.

C’est la liste des citations présentes, mais aussi des idées qui parcourent le livre. Et c’est aussi sa limite, car chacun de ces auteurs ont su déjà puissamment délivrer leur approche singulière du mythe, ou bien une pensée plus complexe par rapports aux événements évoqués dans le texte.

La rhapsodie de tous ces auteurs m’a donc laissé dans un certain malaise.
J’aurais voulu une chose radicalement nouvelle. Pas une Perséphone 2014, mais une révolution, une restitution, un scénario d’un film mental qui serait une Perséphone 2066 : radium city. Au moins.
C’est qu’on lit toujours avec des attentes, et de ma part, des attentes insensées.

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