Au fond de la couche gazeuse (Baudoin de Bodinat)

A propos d’Au fond de la couche gazeuse, de Baudoin de Bodinat. Editions Fario. 2015
[Image de couverture : Shangai par Peter Dowley cc Flickr]


Au début on croirait lire une version contemporaine et occidentale de L’éloge de l’ombre de Tanizaki. La langue grince comme un vieux parquet où se réfugient les ombres tandis que des esperluettes forment des moulures baroques sur la bâtisse de ce langage raffiné contre la barbarie publicitaire.

Il y a dans ce texte des vapeurs nostalgiques qui, contre toute asthénie mélancolique, rendent parfois  étrangement lucide : l’absence d’extériorité de notre époque sans époque, présence du futur uniquement en négatif, pesant sur notre présent, plongé dans la « couche gazeuse » de pollutions toxiques, lumineuses, neuromarketées nous étouffant dans une relative léthargie générale, avancée aveugle vers le pire, vers l’apocalypse sous le masque du progrès.
Le constat de l’effrayante unification dévorante de ce monde du sans-monde, où l’expérience du monde a fui, s’ébauche dans ce qu’elle a aussi de virtualité, du bout des lèvres.

Comme dans le texte de Tanizaki, il rôde cependant dans ces ombres des monstres d’ambiguïté. D’un côté il est possible de lire ces fragments comme des éclats intempestifs, éclairs noirs, à contretemps, figurant un autre tempo, faisant entendre une autre voix. Un art du contrepoint qui force notre oreille à suivre comme dans les inventions de Bach des motifs variés que l’attention moderne, volatile, a dissous.
Pourtant nous n’approchons jamais de l’intempestif nietzschéen : « contre ce temps, en faveur (j’espère), d’un temps à venir ». C’est en faveur du temps passé, d’une décélération que se veut cet intempestif. C’est là l’ambiguïté, le tropisme réactionnaire qui menace comme un gros temps la réflexion avec toutes ses lourdeurs nihilistes, et ce malgré la finesse des éclairs qui parcourent les textes, malgré l’essai de distinction entre nostalgie, mélancolie et regret.

Je crois que le soupçon de défiance qui ne m’a pas quitté tout le long du livre vient de la forme même de l’ouvrage. Qu’est-ce donc que ce livre ? Un « essai », dans tout l’indéfini problématique de ce terme. Ne faisant pas appel strictement à la science (quelque -logie que ce soit, impliquant démonstrations, sources, analyses) si ce n’est sous forme d’anecdotes ou d’allusions, ni à la philosophie (réflexion appuyée sur la création de concept pour rendre compte du monde) là encore on est dans la citation non dans la construction d’une pensée. Lecteurs, nous sommes donc face à un recueil d’impressions retraçant une atmosphère d’époque – ce qui en fait à la fois le grand intérêt et le grand défaut.

Disons que ce livre qui s’offre à la réflexion peut être séduisant en ce qu’il porte de biais critiques sur l’évolution hypermoderne des sociétés qui n’arrivent plus à digérer le temps, l’histoire, le monde. Mais pour cela il consent sans cesse au démon de l’analogie pour justifier ses propos.

« & un peu plus tard je me suis souvenu de la description dans un journal à la fin aussi de ce XXe siècle, d’un ingénieux procédé de sélection de souches de cailles génétiquement grégaires, ainsi d’une production facilitée, au moyen d’un simple tapis roulant sur lequel on les posait : celles qui luttaient pour ne pas se laisser entraîner étaient éliminées. Et d’avoir pensé alors que ce mouvement accéléré d’innovations à quoi nous étions soumis était ce même tapis roulant à nous trier sans difficulté, à sélectionner aisément ceux à qui l’on pourrait faire croire que ce serait la vie normale. » ( p.186)

Si une première lecture, par empathie, consent à l’horreur de notre condition présentée par analogie à celle des cailles, elle procède en fait de glissements qui invalident le raisonnement. Le glissement de la caille à l’humain, du génétique au social, la négation des spécificités de l’assujettissement dans la sphère humaine, l’inversion de l’ordre des causes (ce que l’on fait aux animaux est une extension de ce qui se pratique dans l’ordre capitaliste de rationalisation de la vie, et non l’inverse) – tout cela est balayé au profit du choc de l’image qui nous saisit. Dirons-nous que ces différences sont négligeables et que la comparaison vaut raison ? C’est le procédé, utilisé depuis les sophistes et chez les politiciens, qui veut marquer les esprits pour convaincre et non raisonner juste ; et c’est pourquoi le démon de l’analogie est ce contre quoi la philosophie (contre la sophistique) et la science (contre la religion) se sont formés. Alors faut-il reconnaître dans ce texte l’électrochoc nécessaire qui, afin de nous faire prendre conscience de notre condition, justifie tous les moyens ?

J’ai envie de continuer à relire l’ouvrage de Bodinat selon cette perspective sophistique. Car on peut ainsi je crois mieux comprendre le dispositif d’écriture à l’œuvre. Ainsi si on retombe souvent sur ces travers d’analogie qui, appuyée tantôt sur de la science, tantôt sur des faits de société, et tantôt même sur de la philosophie, flirte aussi avec la « doxa », l’opinion. Ainsi sur un autre aspect, sur la condition animale :

« & que je n’aimerais pas être un vegan réalisant un beau jour que les plantes aussi sont vivantes, douées de sensibilité et pourvue d’une conscience qui pour être d’une autre temporalité, d’un autre registre sensoriel, pour différer notablement de la nôtre, n’en n’est pas moins certaine et manifeste ? Et que le régime d’exploitation à quoi les hommes les soumettent ne se distingue pas de celui qu’ils appliquent aux bêtes en vue de s’en nourrir. Peut-être qu’au terme d’une longue insomnie de réflexions impuissantes à lui découvrir une échappatoire à cette culpabilité, l’anthropophagie lui serait une illumination ; à cette condition cruelle et, si l’on veut, tragique : qu’il nous faut pour vivre manger d’autres vies ; (que la vie n’est pas gentille). » p.172

Sous l’écriture raffinée se dit incessamment un défaut d’argumentation, et ici la bêtise de l’opinion, qui à tout végétarien lance « et le cri de la carotte, tu ne l’entends pas ? » Si l’on passe outre l’exagération délirante qui fait passer du veganisme à l’anthropophagisme, le développement se fonde sur une notion – la conscience – qui précisément ne se prête pas, en biologie comme en philosophie, à l’extension qu’en propose ce passage. Que cela serve, encore une fois peut-être à raison, à plaider pour un rapport plus ralenti, plus doux envers la production, qu’elle soit animale ou végétale, justifie-t-elle de mettre animaux et végétaux sur le même plan ? On voit bien que le non-raisonnement de Bodinat pourrait s’étendre sans souci à une même analogie au règne minéral : et si l’on découvrait que les roches ont une pensée, etc. jusqu’à l’animisme complet. Car le fondement de l’analogie, je le disais, est le mode d’administration de la pensée religieuse. Nous voyons bien combien problématique est cette pensée critique qui emprunte les voies de la rhétorique, de la pensée par analogie qui est en commun avec la pensée religieuse et la superstition.

Je pourrais continuer longtemps à multiplier les exemples sur les glissements, les analogies,  les syllogismes, la métaphysique de la présence, le manque de définition des concepts utilisés, le flou romantique, qui courcircuitent le propos de l’auteur, qui m’ont fait passé de l’assentiment au rejet.

Il faut penser plus loin, et avec plus de rigueur pour faire progresser notre compréhension du monde. Car bizarrement je ne suis pas hostile à cette remise en question par l’auteur, même si elle abolit les nuances, néglige les mouvements de microrésistances, les lignes moléculaires des devenirs, même si elle n’est pas attentive à toute la granularité de l’individu qui ne se comprend plus comme chez Mac Luhan (référence en filigrane qui émerge de temps en temps dans le texte) en pure émission-réception-feed-back, en pure cybernétique. Je trouve que beaucoup l’ont fait avec plus d’insistance en ne cédant pas aux sirènes de la rhétorique.

C’est mon devenir-Pécuchet (qui me fait peur) qui m’a fait lire systématiquement tous les points où l’analyse me semblait plus intéressante chez d’autres auteurs contemporains.
Lire la révolution du numérique comme Stiegler, dans La disruption par exemple, en tant que « pharmakon », remède et poison, comme outil de rétention, en analysant les mécanismes de l’économie libidinale, en le rattachant à l’histoire des techniques cela est plus intéressant. Lire même Roger Chartier sur l’histoire du livre, y compris récente, est bien plus éclairante que de déverser du fiel sur l’absence supposée de matérialité de la lecture sur support numérique et de fantasmer sur l’ordre civilisationnel des bibliothèques.
Lire plutôt Michael Foessel et  Après la fin du monde : critique de la raison apocalyptique pour comprendre cette « acosmie », cette perte du monde comme expérience, où l’on comprend le développement de ce mouvement depuis l’époque Moderne jusqu’à aujourd’hui. Lire L’effondrement de Jared Diamond. Lire Bruno Latour pour comprendre que Nous n’avons jamais été modernes. Lire aussi Pierre Montebello et son beau livre sur les métaphysiques cosmomorphes et Stengers, malgré des outrances aussi dans l’écriture, dans Au temps des catastrophes. Lire Foucault, lire Deleuze, relire Nietzsche toujours, le malaise dans la civilisation de Freud, etc.

La liste serait si longue d’égrainer la pensée critique actuelle qui défait et essaie de comprendre les mécanismes destructrices actuelles pour susciter un sursaut, une transformation de notre rapport au monde.

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Smog in Huangpu District, Shanghai, 6 dec. 2013 cc Wikipedia
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