Théorie des fantômes (Sébastien Rongier)

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On pourrait partir du titre, « théorie des fantômes » et déployer ce qu’il nous dit d’un projet qui fascine et trouble, qui ravit et qui déçoit.

Dire « théorie » c’est promettre tout : une vision, un système, une philosophie qui rende compte du fantôme. Le livre devra répondre à la question : « qu’est-ce qu’un fantôme » nous dit l’éditeur, signalant aussi, implicitement, à travers l’interrogation même qu’il y aurait une « essence » assignable au fantôme, un dispositif qui permette de dire : là il y a fantôme, là… non, c’est un défaut de la pellicule mentale. C’est pourquoi le « fantôme » sera interrogé comme vision, dans un rapport à l’art et à l’image, au récit et à la mort, de manière diachronique, et interdisciplinaire : dans la philosophie (Platon et Derrida), l’anthropologie (les Grecs, l’invention du Purgatoire), la photographie (La chambre claire de Barthes et la photographie « spirite »), le cinéma (la partie la plus longue, la plus variée, où l’auteur prend visiblement le plus de plaisir), la littérature (quelques courtes pages finales sur le général Instin).

« La question centrale de cette réflexion est de questionner la nature de cette relation entre fantôme, récit et image pour poser l’hypothèse de la figure du fantôme comme mode de définition de l’image. » (p.9)

« Les fantômes s’éclairent-ils à la lumière de la théorie ? », demandait Jean-Clet Martin à l’auteur dans une interview.

Les fantômes ne sont-ils pas ce qui, par essence, résiste à la vision, à la captation, ce qui, par essence, fuit, sans essence, sans matière, et pourtant présent, par-delà le deuil, ce qui retourne vers nous une absence incompréhensible ?

Dissymétrie vertigineuse : la technique pour avoir des visions, pour voir des fantômes, est en vérité une technique pour se faire voir par les fantômes. Le fantôme, toujours, ça me regarde.

Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, p.214

Que nous dit cette « lumière » platonicienne de la théorie, de l’observation, du visuel ? Que ce texte ne se préoccupe pas du défaut qui fait que le fantôme nous tient à l’imaginaire. Que le texte ne pense pas suffisamment son corpus théorique. A de nombreuses reprises, comme Laurent Demanze du magazine Diakritik, je me suis étonné de l’absence de fantômes chers, parfois conjurés trop rapidement (quelques lignes à peine sur Ghost in the Shell au profit du film d’animation de Final Fantasy : Spirit within, vraiment ?) même si ceux de Barthes et Derrida occupent une certaine place, à juste titre, mais sans être très développée (4 pages pour l’un, 16 pages pour l’autre).

Comment penser le rapport art-image-mort, sans parler de L’image survivante de Georges Didi Huberman ? Comment esquisser un pas vers Catherine Malabou en note de bas de page et d’en laisser là la piste ?  Comment citer Blanchot pour le « regard d’Orphée » sans  convoquer le très beau texte, un peu plus loin dans le même ouvrage, évoquant  les « Deux versions de l’imaginaire » articulant une pensée très fantomale de l’image (que Didi Huberman mentionne dans Phalènes…), qui défait la question de la ressemblance diaphane du cliché du fantôme, pour ouvrir à l’image dans la nuit du monde, dans une ambiguïté qui est aussi une relecture de la phénoménologie (discours sur ce qui apparaît) :

Mais qu’est-ce que l’image ? Quand il n’y a rien, l’image trouve là sa condition, mais y disparaît. (…)
L’homme est fait à son image : c’est ce que nous apprend l’étrangeté de la ressemblance cadavérique. Mais la formule doit d’abord être entendu ainsi : l’homme est défait à son image. L’image n’a rien à voir avec la signification, le sens, tel que l’impliquent l’existence du monde, l’effort de la vérité, la loi et la clarté du jour. L’image d’un objet non seulement n’est pas le sens de cet objet et n’aide pas à sa compréhension, mais tend à l’y soustraire en le maintenant dans l’immobilité d’une ressemblance qui n’a rien à quoi ressembler. (…)
[C’est] ce que nous avons appelé les deux versions de l’imaginaire , ce fait que l’image peut certes nous aider à ressaisir idéalement la chose, qu’elle est alors sa négation vivifiante, mais que, au niveau où nous entraîne la pesanteur qui lui est propre, elle risque aussi constamment de nous renvoyer, non plus plus à la chose absente, mais à l’absence comme présence, au double neutre de l’objet en qui l’appartenance au monde s’est dissipée : cette duplicité n’est pas telle qu’on puisse la pacifier par un ou bien ou bien, capable d’autoriser un choix et d’ôter du choix l’ambiguïté qui la rend possible. Cette duplicité renvoie elle-même à un double sens toujours plus initial.

Maurice Blanchot, »Les deux versions de l’imaginaire », Gallimard, Folio, p.341, 346, 353

Car au final le fantôme n’est pas que ce qui apparaît mais plutôt ce qui disparait et revient, revient en disparaissant, mouvement que Blanchot dit qu’il dégage « l’autre nuit » où l’œuvre s’absente du monde, où l’ambiguïté de l’image se donne sans pouvoir se conjurer. Cette nuit du fantôme, sa disparition, son ambiguïté ne sont pas présentes dans cette « théorie » des fantômes où la lumière privilégie la ressemblance, le diaphane, ce qui apparaît.

***

Tel est finalement le double-regret de cette lecture : pour un panorama (qui s’intitulerait mieux alors au pluriel « théorieS deS fantômeS ») il manque cruellement des références (en philosophie comme en littérature, en photographie comme en anthropologie) ; pour une théorie d’ensemble il manque une cohérence, une efficacité et une originalité d’abord (les angles abordés ne se conjuguent pas, se juxtaposent plutôt). Dire que les fantômes sont une façon de faire son deuil en le retenant en image, ou que le fantôme se produisent en produisant des œuvres d’art (« croire aux fantômes, c’est croire à l’art » p.213, excipit), c’est trop peu dire et donc rater l’ambition « théorique » annoncée. Nulle vision nouvelle, nulle révolution de la question du fantôme qui la ferait graviter autour d’un nouveau concept (comme l’hantologie de Derrida l’a fait). Il faut cependant reconnaître que dans ce disparate, Sébastien Rongier s’appuie dans les chapitres de son livre (constitués d’articles publiés dans des revues, peut-être que cette origine a empêché de recomposer une unité pourtant promise par le titre) sur des travaux très intéressants.

***

Nous sommes les victimes de nos fascinations. Le fantomatique hante de manière massive la modernité. De ce livre il était donc normal d’en attendre beaucoup. Beaucoup trop, sûrement. Et ce fantomatique si intense doit être entendu de façon beaucoup plus large, il me semble, que selon le pur angle cinématographique qui active le livre :

A l’origine de cette réflexion sur la figure du fantôme, il y a le constat que le cinéma du début des années 2000 est envahi par les fantômes. (p.8)

Car si le fantomatique se lit symptomatiquement dans le cinéma, sa modernité commence après la Bombe comme temps de la fin (voir Anders) qui nous fait tous fantômes en devenir, nous introduisant dans cette ère massive du fantomatique (présente aussi dans L’obsolescence de l’homme d’Anders), où se réactivent, via Deleuze, les simulacres lucrétiens (Différence et répétitions, 1968) qui vont jusqu’à marquer l’entrée dans l’ère des simulacres – fantômes d’être, de chose, de mondes (Baudrillard, Simulacres et simulations, 1981).

Cette fantomisation de la société toute entière se repère alors dans l’économie (le »fétiche de la marchandise » critiqué par Debord), comme dans l’art (la starification trouble dont parle Serge Margel dans La société du spectral, 2012) et surtout dans l’explosion de la télécommunication – communication à distance, qui n’est pas tant une mise en contact des présences que « technologie de l’absence », technologies qui diffèrent, génèrent des traces, augmente les fantômes et leurs pouvoirs (voir les pages de Derrida dans Spectres de Marx ; et avec Bernard Stiegler dans Échographies de la télévision).

 

Donner plutôt qu’une théorie, une vision qui mette justement en abîme un rapport à la philosophie, l’art et l’image, c’est ce que, avec SMITH, nous avons tenté avec le film Spectrographies qui semblait la seule façon de donner une réponse à l’impossible saisie du fantôme, à son infinie dérobade :

Spectrographies – a film by SMITH – English trailer from d.smith on Vimeo.

[Image de couverture : Photographie d’André Lange-Médart)

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