Tous les diamants du ciel (Claro)

Le cortège des convulsions et des ironies de l’ère des simulacres.

Quand la narration s’étiole dans le souvenir comme un feu d’artifice, la nuit encore plus noire d’être ainsi éclairée se respire à pleins poumons, les yeux fermés, la tête renversée, pleine de ces parcours incandescents qui passent des années 1950 aux années 1970. Crash-test (2015) sera l’éclair des décennies suivantes.

Tous les diamants du ciel est un texte qui vous traverse comme une comète que vous serez ravi de revoir passer.

Cette langue de feu, prise dans le corps d’Antoine dans un village nommé Pont Saint-Esprit, avouez que ça a du cachet.

Ce cachet, il est pris dès les premières pages, dans des miettes de seigle ergoté.

Quelque chose d’un élan vital, d’une passion affirmative, matérielle, survit à tous les drames dans cette écriture qui sait tantôt se ployer, tantôt foudroyer.

La puissance de l’écriture pulvérise le sujet, la trame, son road movie seventies à travers la boulange, le sexe, la CIA et le LSD, Paris post-1968 et les poupées gonflables des sous-mariniers, la folie, l’amour, ou l’impossible vision des premiers pas sur la Grande Blanche.

Toutes ces aventures du corps-esprit sont scandées par une Trinité de chapitres, dont les lettrines scandent la sainte écriture L S D :2000px-LSD-Pip.svg

Lumière / Soleil / Désert
Limbes / Soumissions / Départs
Libation / Sexambule / Dévotions
Lancement / Séjour / Distances
Lueurs / Sources / Disparition
Langues / Sortilèges / Dissipation

Tout germe donc à partir de la fournée de pain au LSD ayant atteint toute la population du petit village de Pont Saint-Esprit en 1951.

Tout s’origine dans ces premières pages qui vous suffoquent comme rarement une écriture sait le faire, avec une beauté et une force folle de faiblesse.

Une fièvre envahit le monde.

Antoine – notre point de vue fuyant – participe comme simple mitron à la fournée malheureuse de Pont Saint-Esprit. Malheur ou erreur, la fournée de cette étrange soirée contient massivement ce champignon poussant sur le seigle et dont les effets hallucinogènes agitent le village endormi dans des spasmes terribles.

Une fièvre envahit le monde.

En avance sur son temps, Pont Saint-Esprit, est le tête de pont de multiples possibles.

Celui d’une opération clandestine d’expérimentation de la CIA (Projet Span).

Celui qui conduit Antoine à travers la drogue, les errances, la folie, dans la fièvre totale de ces décennies magiques.

Celui de la fièvre (februm – ancien mot pour les névroses) qui pointe ses fesses au bout du pont, avec le cortège des grotesques de la pornographie.

De cette hallucination en schizes des possibles seule la fin dénouera un peu le sens.

Entretemps, la fièvre des mots et d’une époque nous aura été administré par Claro.

Regardons-nous gigoter tandis que nous rêvons éveillés.

**********

Les ciels diamantins, clairs, les minuits vivants, où tout se déploie

Claro lit des extraits de « Tous les diamants du ciel », Actes Sud, Ecrivains en bord de mer 2012, La Baule from Bernard Martin / joca seria on Vimeo.

Antoine, Saint-Esprit, Trinité, miracle.

Le monde de l’écriture n’est pas celui de la contingence, et dans cet Antoine délirant, tantôt drogué et tantôt fou, il y a la tentation de le rapprocher d’un autre Antoine et d’une autre Tentation, celle qu’a écrit Flaubert à partir du Grand Antoine, l’anachorète. C’est une tentation que Claro confesse sur le site d’Actes Sud : « C’est peut-être l’histoire d’une tentation. Mais c’est tout autre chose, bien sûr », reprenant l’incipit qui a valeur d’avertissement : « C’est tout autre chose ». Pourtant le lecteur a le vice facile. Concédons-lui de n’être pas toujours critique et de s’enflammer en lisant :

« Dehors, dedans, Antoine est partout (…) », dit la partie « Désert »

Il faut rappeler à quel point l’art de Flaubert dans son opus sur Saint Antoine tisse en creux des visions un amour total du monde dans ses richesses, de ses possibles, de sa grande sensualité, composant une vision en intensité. Être tout, être partout, devenir-monde, voilà bien aussi la tentation d’Antoine, la tentation de l’écrivain, aussi.

« Au début, leur démarche ébrieuse les surprend, mais l’euphorie balaie vite le sentiment de n’être plus tout à fait ce nœud qui rappelle qu’un fil existe, tendu entre soi et l’autre. Alors surgissent les bêtes, féroces, insatiables, bien souvent des tigres, mais n’ayant gardé de ces fauves que l’aspect strié et l’haleine brune, et dont les rugissements ébranlent jusqu’aux murs des chambres. Repousser leurs assauts exige une volonté qu’ils sentent hélas voilée par l’insomnie. Des idées se forment et s’affrontent dans leurs esprits, pareilles à des douleurs pressées de déserter la dent. »

Et voilà, la drogue fait de tous des proto-saint-Antoine. Mais n’est pas saint qui veut. N’est pas génie n’importe quel camé.

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Odilon Redon – La Tentation de Saint Antoine (Gustave Flaubert)

La drogue et l’écriture peuvent sembler pouvoir converger dans cette capacité à ouvrir les possibles, par tous les devenirs moléculaires, mineurs, sensuels, inhumains, invisibles,  au sein de notre quotidien molaire. Mais « si la came disparaissait de la surface de la Terre, il resterait sans doute des camés errant encore dans les quartiers à came, éprouvant un manque vague et tenace, pâle fantôme de la maladie du sevrage » écrivait Burroughs. Pourrait-on imaginer la même chose pour la littérature, avec ses camés privés d’imagination, d’une monde plein de livres sans littérature ? Mais c’est surtout que la drogue n’est rien qu’un substitut et ne produisant que des hallucinations « simples » comme disait Rimbaud, des synesthésies vites dissipées comme le montre l’épisode de « pain maudit » à Pont Saint-Esprit retracé par Claro.

Car le miracle – oui le miracle – n’est pas dans ce « pain maudit » aux propriétés incidemment hallucinogène qu’Antoine prépare au début du livre. Il est dans la pâte que pétrit l’auteur sans cesse, la laissant gonfler, travailler en nous de tous ses germes poétiques, de tous ses possibles. Cette pâte mystérieuse c’est la langue. C’est la langue qui nous donne soudainement, dans son extase, non pas l’hallucination déréalisée du monde, mais paradoxalement la réalité folle (et rugueuse, parait-il) à étreindre. Ce renversement théologique, axiologique n’est pas rien, faire de la langue non pas ce qui double, ou s’échappe du réel, mais une façon de le réinvestir, puissance cent, mille. On retrouve cette même pulsion dans Comment rester immobile lorsque que l’on est en feu, constitué d’anti-odes où la grâce se fait matérialité, où deux voix  – ici deux personnages – coexistent et alternent – ici se croisent et s’emmêlent. Car au-delà d’Antoine, au-delà de son monde, brille Lucy, junkie qui traverse ce demi-siècle de detox, de complots, de désillusions, de diamants échoués du ciel jusque dans les narines, comme Antoine allant du rapt à la catabase sous-marine jusqu’à traverser l’écran pour rejoindre Caligari.

La langue, une flamme, qui roule et lente, se cabre autour des diamants pailletés d’ombre.

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