Comment rester immobile quand on est en feu (Claro)

Comment rester immobile quand on est en feu ? Claro, Éditions de l’Ogre, 2015. 125 p.

Comment rester immobile quand on est en feu ? Question bouddhiste s’il en est.
Mais pas de moines immolés dans cet opus. Pas de lama même juste un peu tisonné. Pas de réflexion sur le choix du combustible, sur la transcendance forcée au napalm et sur la somme de désespoir impliqué.

Pas de moines immolés ?
Pourtant – tout est politique
, parce que la langue et les pouvoirs (merci Barthes), parce que la poésie
– quoi la poésie ?
Eh bien « la poésie est une survivance » disait Valéry, « dans une époque de simplification du langage, d’altération des formes, d’insensibilité à leur égard, de spécialisation », la poésie est combat dans le feu, et ce n’est pas un fait circonstanciel, un discours – répété – décadent faisant de la poésie une longue et difficile agonie : non, la poésie comme l’inaugure la période moderne (Iéna !) est bien réflexion de la langue sur elle-même, feu et cendres, et feu (sacré ou pas) toujours.
Elle demeure cet état d’insoumission à toutes les équivalences générales des mots et de la monnaie, à tout cette «fastueuse gymnastique du blablaratif » que l’on pourrait sous-titrer aussi le « storytelling ». La poésie dérange. Dérange le langage, la syntaxe, bouleverse les habitudes et inquiète.
Voilà le premier portrait de l’auteur :

« – qu’enfin je sois
au détriment du moi et de ses suppôts
.                           ce nuage et ce rien qui pousse
.              le vaincu l’indien d’une débandade commune
le renard inquiet
offert au piège » (p.16)

Il y a donc complètement du moine tibétain dans ces textes qui tisonnent bien notre rapport à la langue, à la pensée, et au monde (l’existence de cette triade ne laisse-t-elle pas penser tout un environnement philosophico-poétique ? de l’union iénéiale de la philosophie et de la poésie, ce que l’on devrait renommer, de la même façon qu’après Einstein la séparation de l’espace et du temps perd de son sens). A travers notre rapport à la langue se dit un rapport au monde, tel est le constat simple de l’écriture littéraire, qui réfléchit cette fusion problématique, introduit un biais, un entredeux (« intercède/ ô langue » sont les premières lignes), un dialogue, une interrogation, une ironie (kifkif : eironia).

 

 »                                                            (…) A force de rêver
fusion, à force d’ouvrir le journal comme on pèle un
fruit nécessitant deux ongles pour l’ouvrir et deux
langues pour le goûter, à force d’inventer des solides
pour justifier des ombres, ça devait bien arriver . ça
devait bien se fissurer, cette paroi érigée dans la nuit
pour célébrer le jour, ce béton coulé sur l’herbe de
tout ce qui tardait à reverdir. Nous  émettions, et nos
émissions se mettaient en boucle, elles basculaient et
riaient, quelques spectres applaudissaient, conviés à
notre noce. Faut-il le préciser ? Nous avons engendré

 

des monstres, mais il s’agissait plutôt, je crois, de
concessions, de pensées offshore, de principautés
dérobées aux diktats que nos lèvres formaient sans
entrain.Des mutilés armés jusqu’au cerveau des plus
froids lexiques, prompts à la repartie et comme elle
sujette à gifle et parjure, mais passons. (…)

L’immolation du sens fait quasi-manifeste dans ce livre, où dès le premier texte le narrateur demande à « la langue » (oui, on fait dans la personnification, mais on coupe la tête de la majuscule, la langue coupée) :

« …fais que jamais mon indice ne soit
ce qu’il semble indiquer »

C’est faire vœu ici de retrouver la dimension poétique, si l’on considère justement la poésie comme cette utilisation non indicielle du langage (à fin de communication, fonction nécessaire à l’échange, mot-monnaie comme disait Mallarmé). Alors cette poésie, terrible et belle, se tourne vers un autre bûcher, présence à la langue et au monde :

ici et là et dans tous les paysages
de tous les mondes conçus à coups
d’allumettes collées les unes
aux autres                           il en faut des milliers
pour bâtir un bûcher qui soit présence
en vue de
la célébration du
plus petit plaisir
possible
– le temps de disparaître
à un taux très avantageux               vaines fureurs exquises fureurs
la corde l’élan la force vitale
traverse l’anneau et jette le bouquet
en l’air

le bouquet                               oh
la buse l’a pris dans son bec
et plonge
vers quoi ?
la cible
– ton œil à demi noué

« Quittons les cavernes de l’être » nous répète à deux reprise ce texte anti-platonicien, qui ferait plaisir à l’auteur de l’Anti-platon, Yves Bonnefoy, contempteur de la pensée-image en faveur d’un retour aux échos de cette réalité complexe et fuyante. Quittons les cavernes de l’être pour quoi ? Quelle religion de l’être-là, de l' »appétit-néant » ?

 »                                                                        (…)    Quant
à la chambre réalité où s’agitent nos manies, vois
ce que j’en fais (…)
(…) Du bois du lit je fais un
bûcher, et non content de le calciner, j’en sculpte les
cendres à jamais réfractaires » (p.105)

Voilà l’immolation… la réalité, l’habitude, la langue, mais dans ce feu, la transformation, la cendre-résistance, se forme.  Transformer la réalité lorsqu’elle s’écroule, faire de l’immolation une anti-ode, résister dans le feu même cela ne peut-il pas aussi évoquer l’incendie des Onze rêves de suie de Manuela Draeger, ou la situation énigmatique de Schwahn dans la maison en feu dans Avec les moines soldats de son collègue Lutz Bassmann ?

Mais Claro insiste plus directement, plus de la manière d’un uppercut, pour dénoncer l’imposture fondamentale dans laquelle nous pataugeons tous  :

« thumb_IMG_4017_1024.jpg

 

Pas de moines immolés ? Certes.
Pourtant – le religieux, parce que Claudel cité en exergue, parce que 7 parties…
Mais plutôt anti-religieux, alors, si la religion est ce qui lie (l’étymologie discutée du religare), Claro délie, reprend, retourne. Si  l’on a bien 7  parties, chiffre saint s’il en est, ce sont davantage des « anti-odes », faites pour « découdre » le langage :

« non pas chanter le monde l’hymne le pied tordu
mais le déchanter l’exclure de son ouvrage » (p.49)

découdre le langage et « en découdre » avec lui, pour reprendre le titre de la 7e et dernière anti-ode, donnant symboliquement aussi un sens à l’ensemble du projet.
7 anti-odes, qui alterne (l’auteur parle d’un dialogue) la voix de la GRÂCE aux anti-odes impaires (1,3,5,7) et celle de l’IMMANENT dans celles paires (2,4,6 dans l’ordre), avec dans la première, effets de page aérien, type « coups de dés » mallarméen, et dans l’autre voix, flux continu, apnée merveilleuse.
Ok, donc disons plutôt une « transcendance dans l’immanence » comme disait Deleuze : une voix pour la grâce et une voix pour la réalité « rugueuse à étreindre ». Eh oui, la Saison en enfer est toujours en ribaude dans nos cerveaux, « la vie est ailleurs », « la réalité rugueuse à étreindre » se sont des références de soufre que Claro brûle (inconsciemment ?) dans son beau texte incantatoire.

Pas de moines immolés, donc.
Rien non plus des mystères de la combustion spontanée
, qui aurait été l’occasion d’évoquer avec nostalgie et sarcasmes l’émission Mystères qui nous a tout enseigné du surnaturel, avec des volutes surnaturelles, fumées pleines de signes, corps de terreur.
Pourtant… non, rien.
Vraiment rien de ce côté. Pas de combustion spontanée et de mystères.
Là je ne peux cacher ma déception. Je suis déçu. Déçu.

Rester immobile
– Vraiment ?
Injonction paradoxale, car il n’est à l’œuvre qu’un perpétuel déplacement, ruptures coordonnées, où, à peine installé dans la phrase, le texte se court-circuite :

« je procède par projets j’en prends un puis deux je
raccorde je court-circuite aussi tant pis je recommence
je shunte je by-pass je ne laisse jamais rien s’affoler » (p.63-64)

Poétique des microcoupures pour parasiter tout arrêt à un sens. Ce que dis le premier texte, éclaire une autre dimension, reprend, halète, enchaîne les plans.
« je hais le mouvement qui déplace les lignes » ?
Non pas.
Ce recueil aime le feu qui fouette le sang.
Et il est difficile de ne pas tourner autour de la métaphore calorifique

  1. parce que la « psychanalyse du feu » : on se réchauffe, on poétise, on espace, on décompose, on fait du saut d’obstacles épistémologiques
  2. parce que le titre est une provocation à la réflexion et que le texte ne tourne pas, lui, autour de la métaphore du feu, nous incitant à voir ce calorifique à un autre niveau : la pulsion chaude des mots, comme du sang dans l’esprit, la scansion, le souffle, la transformation.

Alors il faut lire autrement peut-être. Lisons autrement les peut-être, ouvrons les domaines spongieux de l’hypothèse (qui se justifie du côté littéraire souvent de toutes les licences d’imagination, pauvre de nous, pauvre non-science de la critique littéraire) – le feu, l’intensité immobile de la langue, de la lecture.

Que cela soit faux, que ce texte ne soit pas un redéploiement d’un corps sans organe, défaisant l’organisme, la règle, qu’importe au finale, car une idée ne peut être fausse ? C’est Deleuze qui le dit… :


Deleuze est un bon moteur de compréhension du texte : son rire, ses plateaux et ses vitesses, ses intensités, ses devenirs-intense/animal/imperceptible/femme/.
Mallarmé aussi parfois ai-je l’impression, comme avec ce très drôle passage du premier texte

« je te laisse juge et partie                  la substance et l’attribut
comme il convient à la tribu »

Quoi ? Vous ne lisez pas Mallarmé là-dessous ? « Donner un sens plus pur aux mots de la tribu » ? Un Mallarmé défait, lui-aussi…

Enfin, rendons hommage au travail des jeunes Éditions de l’Ogre qui offrent ici un bel objet. J’ai tellement pu haïr des livres à cause  de leur couverture et de leur regrettable mise en forme. Qu’on aille voir la splendide Cornelia la guerre, le mystérieux Max Blecher, ou l’infini Data transport.

Je ne m’explique pas que l’on ait pas davantage mentionné les MÉDUSES.
Non, parce que quand même, il y a des méduses partout. Dessinées, par Arthur Pumarelli, sur la couverture, mais aussi dans la page de titre de chaque anti-ode, sur une double-page, avec chaque fois un type différent de cnidaire. Et voilà, quelque chose d’autre se rajoute donc à ce livre : de la douceur, de la douceur marine, fascinante et de la brûlure (urticante), encore, et puis un océan qui est comme le lieu dans lequel évoluent ces textes. Étrange, non ? Encore plus étrange, la dernière méduse, à la septième partie. Car même sans connaissance particulière, on peut y déceler les contours singuliers de la turritopsis nutricula, méduse qui a fait parler d’elle lorsque l’on s’est aperçu avec émoi qu’elle était capable de faire rajeunir ses cellules et de repousser quasi-indéfiniment la mort par apoptose. Les méduses sont-elles la clé ?

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Turritopsis nutricula

 

 

 

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