Philosophes nés de Tchernobyl

On prétend qu’un homme rôdait dans le coin. Quand il buvait il faisait des conférences à tout le monde. Il a fait ses études à la faculté de philosophie avant d’aller en prison. Lorsque l’on rencontre un homme dans la zone, il ne dit jamais la vérité sur lui-même. Cela n’arrive que très rarement. Mais celui-là c’était un homme intelligent. Il disait que Tchernobyl était destiné à faire naître des philosophes. Il appelait les animaux « la poussière qui marche », et les hommes « la terre qui parle »… La terre qui parle, parce que nous sommes issus de la terre…

La zone attire… je vous le dis. Celui qui y est allé… Il est attiré.

Svetlana Alexievitch, La supplication, JC Lattès, 1997, p.107

さりながら… Et pourtant, quelle engeance de philosophes est sortie de la catastrophe, de la rupture dans le temps, dans la brèche qu’inaugure la catastrophe et qui la rend semblable à aucune autre ?

Rétrospectivement c’est Stalker de Tarkovsky qui a su par cette brèche temporelle, instaurer un regard sur l’événement, une réflexion, et même un vocabulaire. Faire œuvre et faire sens face à ce qui nous dépasse.
Œuvre filmique estimée à neuf sur l’échelle (ouverte) de la mélancolie.

Le trou noir du désastre, la guerre, la vérité, le soviétisme, le rapport à l’invisible, à la tristesse et à la révolte, tout cela se trouvent dans les témoignages collectés par Svetlana Alexievitch plus que dans le mutisme étrange de la philosophie. Et ce livre, indispensable, a su, lui aussi, dans le silence et la poésie fait comprendre au-delà de la fascination du désastre, vibrante encore, ce que signifie, sur cette terre de Russie Blanche, « la terre des morts », la « couronne de la création », et « l’admiration de la tristesse » – les trois parties qui enlacent chacun un ensemble de paroles de survivants.

Peut-être, faudra-t-il attendre encore un peu pour que des philosophes, nés en 1986, arrivent à nous.

Quelques fleurs roussies en attendant :

Anders : L’obsolescence de l’homme
Blanchot : L’écriture du désastre
Dupuy : Pour un catastrophisme éclairé
Stengers : Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient
Nancy : L’équivalence des catastrophes

Zaoui : La traversée des catastrophes
Malabou : Ontologie de l’accident

A vous, chers futurs philosophes-mutants, philosophes-plastiques, philosophes-poètes, philosophes sombres face aux radiations de l’Invisible, prométhées explosés, à l’anthropologie négative, qui s’enfoncent dans l’atome né des étoiles et pensent avec lui cette aventure dans le malheur, bon courage et à bientôt.

 

[Image de couverture : Nuage atomique au-dessus d’Hiroshima depuis Matsuyama cc Wikipedia ]

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