Vue sur l’ossuaire (Volodine)

Vue sur l’ossuaire est un livre subtil, un livre surréaliste, un livre mineur. Trois excellentes raison de se plonger dans l’univers amoureux de ce livre.

Subtil comme…

Subtil comme la cendre, comme l’apparition tranquille d’une tégénaire sur un pare-brise de voiture, comme l’amour après la mort, comme le masque de la danseuse, la courbe de la lune ascendante veillée du coin de l’œil avant d’être exécuté, comme le bec d’un ibis, comme l’extinction des derniers aurochs à la fin du XVIe siècle dans la forêt de Jaktorow, comme la queue d’un lézard qui vous reste dans la main avec une perle de sang, comme…

Cette subtilité, cette douceur, cet humour noir, cette beauté atmosphérique sont, parait-il, des traits du « narrat » cette nouveauté narrative introduite par le « post-exotisme ». Mais la subtilité générale, plus massive dans l’aspect littéraire de l’ouvrage, comme toujours chez Volodine, tient à l’invention retorse d’une situation narrative mystérieuse où les morts nous parlent au fond d’un cauchemar, au court de leur interminable agonie, sous une forme désincarnée, à moins que tout cela, ces voix, ces personnages, ne soient qu’un artifice littéraire destiné à piéger le tortionnaire cherchant d’impossibles aveux – situation initialement évoquée par le récit ; doublant cette confusion des voix narratives par une réinvention de la forme du récit (comme Volodine le fait à chaque livre).

Ici nous avons le récit d’interrogatoire de Maria Samarkande, ses 7 narrats, suivis du récit d’interrogatoire de Jean Vlassenko et de ses propres 7 narrats, échos fidèles des personnages évoqués par Maria.
Deux poumons de 7 cotes, respirant tant bien que mal ensemble, se soulevant en décalé, comme pour parler d’un souffle, quand bien même ils ne respirent plus ni l’un, ni l’autre, voués, dans la mort même, à subir les interminables interrogatoires sur leurs activités dans « la Colonie » ou dans « les Nouvelles Terres ».

Un « livre miroir », donc, révélant tantôt des « éléments de claustrologie surréaliste » (Maria Samarkande) et tantôt des « aperçus de claustrologie post-exotique » (Jean Vlassenko) – si l’on suit les intertitres des deux parties.

Un sur-post-réalisme ?

Je m’étonne souvent de la qualification de « surréalisme ». Sûrement que le surréalisme n’est rien. En cela, ce livre hérite de ce mouvement : n’être plus un « courant », une idée, une théorie, se mouvoir, n’être que cette dissolution du rêve dans la vie et de la vie dans le rêve. Le surréalisme échappe, fondamentalement, malgré Breton et ses manifestes, ses mots d’ordres. Il a peut-être échappé dès le début, n’étant qu’une force, instinct mystérieux qui déplace les lignes. « Je hais la beauté qui déplace les lignes » disait « La Beauté » de Baudelaire, il fallait un pouvoir énorme pour conjurer toutes ces statues, ces Venus d’Ille qui ont formé la sensibilité classique et romantique. Le surréalisme a rendu cela possible, se libérer du dogme de la beauté et de l’hideux pour y substituer l’illogique fascination du rêve, qui mêle le monstre et la grâce, le grossier et le spirituel, donnant au paradoxe, à l’impossible sa pleine mesure dans ce que nous appelons encore « littérature ».

Quelque part les « narrats » de Volodine dans Vue sur l’ossuaire ramènent quelque chose de La liberté ou l’amour de Desnos. L’intérêt du surréalisme est d’avoir introduit la subversion en littérature, alors La liberté ou l’amour chez Volodine se teinte de suie : Louise Lame toujours aussi redoutable se diffracte en multiples incarnations, le Corsaire Sanglot ne rit plus aussi légèrement, mais avec cet humour du désastre qui a sur sa langue de tortu(r)e le goût amer de la défaite. Mais « la liberté ou l’amour » est bien la maxime sur lesquels ils peuvent se retrouver : goût immodéré de la liberté – idée perdue – et force de l’amour à travers la mort.

Les narrats de Vue sur l’ossuaire peuvent bien être assimilés au final à une forme, détournée, tournoyants chacun autour d’images qui nous happent comme des trous noirs, de « récit poétique ». Le poète Machado est même cité par son nom comme un des révolutionnaires post-exotique, trahi par l’un des siens – bien que l’on pourrait penser à un homonyme, c’est un des rares nom de personnage qui ne fasse pas parti de la liste citée dans Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze : Ysar Tacharlski, Ellen Dawkes, Sternhagen, Irina Kobayashi, Irina Etchenguyen, Jean Werneri, Iakoub Khadjbakiro, Maria Schrag…

Post-surréalisme, oui, avec des étoiles noires plein les yeux.

Un livre minoritaire

Un lecteur s’étant trop goinfré de post-exotisme pourrait penser que Vue sur l’ossuaire est un livre « mineur ». En quoi il aurait à la fois tort et raison. Car ce livre est orienté vers la vie minoritaire dans tout ce qu’elle a de puissamment émouvant, vibrant, fragile, méritant certes le terme « mineur » mais non plus dans une connotation purement négative, et bien plutôt dans cette négativité faite de résistance à l’écrasement majoritaire, celle que décrivait Deleuze et Guattari comme le fondement de la littérature mineure :

« Les trois caractères de la littérature mineure sont la déterritorialisation de la langue, le branchement de l’individuel sur l’immédiat-politique, l’agencement collectif d’énonciation. Autant dire que « mineur » ne qualifie plus certaines littératures, mais les conditions révolutionnaires de toute littérature au sein de celle qu’on appelle grande (ou établie) ».

Kafka, pour une littérature mineure (p.33)

Ce livre travaille cette dimension en se plaçant du côté des insectes, des mammifères non-humains, des réprimés et autres « vermines » (qui rappelle la métamorphose en « vermine » – traduction du « Ungeziefer » – chez Kafka), évoqués partout dans l’œuvre, dans leur beauté de pure évocation – présence animales, sous le forme de mots, noirs, aux nombreuses pattes.

La force de ces petites vies, vies mineures, comptées comme négligeables, c’est aussi le talent de Volodine de nous le rendre incroyablement sensible. Et autant que les personnages, les insectes, animaux, mais aussi les plantes – vies invisibles – sont mis sur le même niveau, décrits avec le même amour, la même compassion, offrant au « mineur » toutes ses dimensions. On pourrait ainsi descendre loin dans ces « mineurs », damnés de la terreur, enfermés dans le noir, asphyxiés, sans recours.

Place aux femmes. Dans l’amour comme dans la vie, celles qui sont encore tenues dans le minoritaire sont chez Volodine placée plus qu’à égalité, dans cette sur-égalité de l’amour. C’est Maria Samarkande qui domine la Vue sur l’ossuaire, et qui lui donne ses narrats les plus marquants.

Comme dans Danse avec Nathan Golshem de Lutz Bassmann, où Jennifer Goranitzé et Nathan Golshem se cherchaient dans les décombres et par delà la mort, c’est le fonds de la relation d’amour qui tient l’ensemble et lui donne une incroyable trajectoire.

Amoureux, ce livre l’est encore à un triple endroit : amour de Maria Samarakande et Jean Vlassenko, les deux sous-narrateurs, amour et fidélité politique à la cause révolutionnaire, amour pour la littérature post-exotique dont ils tissent en narrats la toile d’araignée.

« Amour n’est pas un vain mot, fidélité n’est pas un vain mot », dit Yasar Tacharlski, dans un des narrats les plus émouvants. Et nous resterons donc fidèle à Volodine.

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