Crash test (Claro) : Au commencement était l’accident

Divagations de lecture à partir de l’étincelant Crash Test (Actes Sud, 2015) de Claro, traducteur notamment de La Maison des feuilles et critique sur son blog Le clavier cannibale (le lecteur, ce cannibale, ce frère).

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« Au commencement était l’accident. »
Claro, Crash test, incipit

Cette genèse en guise d’incipit est bien la genèse terrible de notre (über)modernité.

Au commencement était l’accident. Pas la catastrophe, non, pas encore, juste l’accident, qui plus fondamentalement, et même ontologiquement a quelque chose de significatif. Car de part en part l’accident a dessiné dans la philosophie contemporaine les contours de l’être.

A l’origine de cette modernité (occidentale), l’existence vient à être pensée comme pur accident, comme chute (accidere), fondant le mouvement inaugural d’être jeté dans le monde, déchéance du Dasein par lequel Heidegger ressaisit dans Être et temps (1927) un être-là accidenté confronté à l’angoisse et à l’oubli de la question de son être. A ce stade c’est l’existence qui est considéré sous le prisme de l’accident.

Mais à l’autre bout de la modernité, celle si proche, hypermoderne disent certains, Catherine Malabou, dans Ontologie de l‘accident (2009) synthétise le bouleversement du Afficher l'image d'originerapport à l’être qui se donne à lire dans l’accident, « plasticité destructrice » qui induit elle, une véritable transformation elle aussi du rapport à l’être. Ce n’est plus une histoire de l’être comme histoire marqué par l’accident et la chute (où l’on retrouve alors aussi un grand motif mythique et mythologique), c’est l’accident lui-même qui est pensé comme matrice de l’ontologie, discours sur l’être.

La destruction soudaine, à 18 ans, du visage de Duras, l’explosion interne de l’identité des cérébro-lésés et autres Nouveaux blessés (2007), tous ces accidentés constituent dans Ontologie de l’accident une nouvelle extension du domaine de l’accident dans le champ de la réflexion.

Dans Crash Test, l’accident se lit comme une exploitation du malheur, une préoccupation, une gestion, un affairement. Une amertume aussi. Quelque chose qui n’est pas extérieur. Qui nous travaille, de l’intérieur. Accident qui n’est réduit au désir d’en faire l’entreprise d’en faire un hasard calculé. Règne du capitalisme, du capitalisme, et société du risque. Là même où l’accident échappe toujours, échappe, dérape, dit quelque chose qui fuit, inéluctablement, qui dit, aussi quelque chose qui dit, au-delà de la raison calculante, une dimension métaphysique et ultraphysique, c’est-à-dire les dimensions de l’extrême débordement.

L’accident conduit à cette ambivalence cérébrale de la plasticité. Plasticité positive, faite de résilience (big up à Boris Cyrulnik), reconfiguration, redéploiement des réseaux neuronaux pour pallier aux dommages, lent recouvrement de la vie qui souhaite aveuglément se poursuivre, persévérer dans son être.

Mais cette plasticité éblouissante a occulté la « plasticité destructrice » dont Malabou présente lAfficher l'image d'originea spécificité liée à l’accident. Car le plasticage de l’identité par la lésion ou le trauma cause une explosion annihilant tout le sujet, son être, son identité pour le projet dans une nouvelle figure – pure altérité pour les proches, identité nouvelle (bien que négative) pour le sujet qui s’est réinventé intégralement, sans retour possible, à partir de l’accident. L’accident l’a formé en le déformant, telle est la leçon de la « plasticité destructrice ».

Ainsi, penser l’accident, saisir l’accident dans toute la puissance de son intervention n’a jamais été aussi bien saisi que dans cette courte phrase introductive de Crash test, qui a pour elle un écho tant philosophique, social, que – bien sûr – métaphysique par la réécriture biblique, un abîme de sens – abîme de la vacuité de la formule religieuse, et abîme du sens profond qui s’y agrège comme autour d’un trou noir noir autour duquel gravite notre modernité.

L’univers est dans l’accident, dans le mystérieux clinamen du big bang.

« Il faudrait donc un corpus. Discours inquiet, syntaxe casuelle, déclinaison d’occurrences. Clinamen, prose inclinée vers l’accident, fragile, fractale. Non le corps-animal du sens, mais l’aréalité des corps : oui, des corps étendus jusqu’au corps mort. »

Jean-Luc Nancy, Corpus, Paris: Métailié, 2000

L’écriture de Claro suit dans Crash test cette ligne de fracture, où le texte chute vers l’accident, se disperse sur la page dans un jeu de forme qui ne heurte jamais le sens, mais plutôt le dissémine.

Faire voir « l’aréalité » du corps dans leur extension, c’est, dit Nancy, faire toucher par ce mot vieilli ce qui, « par accident, se prête aussi à suggérer un manque de réalité, ou bien une réalité ténue, légère, suspendue : celle de l’écart qui localise un corps, ou dans un corps. » (ibid) C’est l’écart au corps, l’extension que prennent ces corps, à la fois cadavre (corpses en anglais indique le corps cette seule dimension postmortem) corps vivant, ou matière informe, qui se livre dans les corps-cadavres des crashs-tests, au corps-objectivé de la stripteaseuse, et au corps-émotionné de l’adolescent.

« LE CORPS/TOUJOURS/ revient »

Claro, [CRASH TEST # 12], Crash test, Arles : Actes Sud, 2015

Corps et dimensions – Crash test.

Corps mal dimensionné, corps en défaut, en excès. Vecteur-corps. Et tout cela avec le corps comme dimension « aréale », trop réel (sans l’irréel vertigineux d’un Cronenberg), vecteur d’intensité, de vitesse et de lenteur, sont autant de puissances déployées dans le texte de Claro. Car on a envie de penser aussi à Deleuze pour ce texte qui sectioAfficher l'image d'originenne une partie de trois vies des années 1970. Pensée face au chaos, dans le chaos, à travers l’accident, Deleuze aidait à penser le rythme et la forme particulière d’affect et de percept qui se jouent proprement dans l’art pour nous donner à vivre le monde, à expérimenter d’autres mode d’être au monde. Deleuze qui pensait aussi avec humour, celui-là que l’on retrouve dans le point de vue de l’adolescent dans Crash test, tandis que ses variantes, le cynisme et l’ironie, parcourent les deux autres points de vue.

Le corps comme accident : celui qui meurt, celui dont on rêve, celui qui nous échappe. Le corps qui hante, revient, se matérialise, corps d’écriture, police altérée, phrase décomposée, matière tantôt vive tantôt visqueuse de l’écriture qui donne à lire le mouvement même de l’émotion.

Crash test est sans aucun doute à cet égard, et à bien d’autres, un livre musical, plein de rythmes jugulaires, de petites apnées, de ronflements, de vibrations, de sifflements de nuits, une harmonie faite tantôt de tristesse et tantôt de jubilation. Souvent.

« LE SOIR, SOLITUDE OBLIGE »

Claro, [CRASH TEST # 13], Crash Test, Arles : Actes Sud, 2015

Comme dans la poésie, j’aime revenir et saisir ces débuts, mis en capitales, qui sonnent alors comme des énigmes. « Le soir, solitude oblige ». Dans ce passage du livre, à partir des notations du crash testeur isolé dans son appartement de banlieue parisienne, je retrouve ces nuits perdues, scintillantes, oubliées, ces moments de perdus, dont on goutte lentement la perte alors que les nuages passent lentement, que des vies indistinctes s’effacent derrières les lumières allumées des fenêtres des immeubles en face, révélant la beauté glaciale des Grandes Nuits, celles intouchables, omniprésentes, plus loin que toutes ces étoiles clignotantes.

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Black Hole in the universe, cc Nasa (via Wikimedia Commons)

« Au commencement était l’accident – puis aussitôt : le sexe. »
Claro, STRIP TEASE (7)/ AU COMMENCEMENT ETAIT L’ACCIDENT

« Au commencement, donc, était l’accident, ou le SEXE, peu importe, les deux sont déjà mêlés comme les corps disloqués dans la carrosserie emboutie, comme le récit dans ce qu’elle récite. »
Claro, STRIP TEASE (8)/ AU COMMENCEMENT, DONC,

« Au commencement était l’accident : elle ressasse cette pensée en mordillant la paille translucide qu’elle fait tourner dans son cocktail. »
Claro, Crash Test, STRIP TEASE (9)/ AU COMMENCEMENT ETAIT L’ACCIDENT

Ces rectifications viennent infléchir la réflexion vers une sorte de déconstruction. Dans ce texte de Claro nous assistons à une répétition semblable à celle du Faust de Goethe, qui dans son « cabinet d’étude » réécrit peu à peu l’incipit biblique :

« Au commencement était le verbe ! Ici je m’arrête déjà ! Qui me soutiendra plus loin ? Il m’est impossible d’estimer assez ce mot, le verbe ! Il faut que je le traduise autrement, si l’esprit daigne m’éclairer. Il est écrit Au commencement était l’esprit ! Réfléchissons bien sur cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop ! Est-ce bien l’esprit qui crée et conserve tout ? Il devrait y avoir : Au commencement était la force ! Cependant tout en écrivant ceci, quelque chose me dit que je ne dois pas m’arrêter à ce sens. L’esprit m’éclaire enfin ! L’inspiration descend sur moi, et j’écris consolé : Au commencement était l’action! »
Goethe, Faust, trad. Gérard de Nerval

Au commencement était le verbe, l’esprit, la force, l’action… l’accident, bel enchaînement. Mais le sexe. Le sexe vient ici comme une étrange relève, centrale dans le propos du livre, et ranimant avec lui le Malaise dans la culture (1930) de Freud en même temps l’analyse qu’il y fait de la pulsion de mort, cette puissance sourde, constante, nécessaire, infatigable, beaucoup plus profonde, plus implacable que tous les rêves de chairs, puissance aveugle et invisible, informe et désagrégeante qui travaille, toujours, avec son cortège de désintégration, de sauvagerie mesquine. Et là se joue en creux l’accident. Celui de la destruction des corps (crash test), de la destruction de l’altérité et de la jouissance narcissique. La pulsion de mort rayonne dans les trois vies que présente Claro, et elle s’impose aussi comme une menace sur la culture, avec le poids de la rentabilité, de la pornographie et de l’ego.

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Hans Bellmer, Maquette pour jeux de la poupée, 1938 ©Sothebys

La rencontre des mannequins des podiums au cadavres des crash test, jusqu’aux magazines où s’étalent des corps parfois plus déshumanisés que les poupées d’Hans Bellmer, mannequins érotisés qui ont été là pour nous révéler notre fascination bizarre à l’inanimé, à l’abstrait, à cette désarticulation des corps liés au désir, désir infatigable de « figures » où le vertige de l’absence de pensée nous glace et nous provoque (à la différence de la caresse humaine, qui comme Sartre l’indique dans l’Être et le Néant (1943), où « je lui fais goûter ma chair par sa chair pour l’obliger à se sentir chair » (p.441, ed° Folio) et obtenir dans cet échange une double « incarnation », une transcendance de la transcendance de l’autre pour le toucher au plus près). Crash test est peut-être lui-même est une réponse, une mise en forme littéraire qui se révolte contre ce mouvement de fétichisation, déjà en cours dans les années 1970 et qui n’a fait que prendre de la vitesse.

Au commencement, donc, était l’accident et le sexe. L’univers est dans le sexe. Pauvre Gérard. C’est qu’il faut comprendre plus que la « nuit sexuelle » d’où nous sortons, cette image manquante, la fascination vertigineuse de la pulsion, de ce Verbe de Chair, de cette Chair qui dévore l’accident, l’action, la force, l’esprit, le verbe et consume.

Consummatus est.

[Image de couverture : Hans Bellmer]

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