Les Jardins statuaires – Jacques Abeille

Sur Les Jardins statuaires, Jacques Abeille, Attila, 2011

Les jardins statuairesAu seuil du récit, séparé d’une page, blanche, de la trame narrative où le « Je » s’affirme (« Je vis de grands champs d’hiver couverts d’oiseaux morts ») les Jardins statuaires s’annoncent par une page liminaire singulière, un geste, qui démarre ainsi sous la loi de l’écriture, celle de l’impersonnel – si l’écriture est bien le passage du Je au Il, à l’espace neutre, du Dehors que présente L’espace littéraire  :

« Est-on jamais assez attentif ? »

Est-on jamais assez attentif ? On entre ainsi, majestueusement dans les demeures d’ombres où s’engouffre le récit. Et je ne peux lire cela sans penser à De Vinci et à son injection à imaginer des folies dans les fissures des murs*, mais surtout à Flaubert et à son mot sur sa façon de trouver l’inspiration d’écrivain face à un sujet :

« Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps. »

Lettre à Alfred le Poittevin, septembre 1845

La suite du texte de Jacques Abeille – qui tient donc en une page – est un appel à cette attention, est un déploiement de l’attention, une métaphore de l’écriture qui se déploiera au fil du livre, travail du détail, de la réalité poétique, véritable manifeste d’écriture :

« Quand un grand arbre noirci d’hiver se dresse soudain de front et qu’on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s’arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l’horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel ? »

La beauté rhizomatique de l’expression, la ramification, le verbe haut (« noirci d’hiver ») coïncide avec l’écriture du livre, vaste entrelacs de ramifications noires que l’on suit, envouté par la grâce somptuaire de la langue qui déchire tout l’horizon de lecture (fantastique, surréaliste, récit de formation, récit poétique). La phrase suivante, se lit, d’ailleurs rétrospectivement (je veux dire une fois le livre fini) comme une confirmation de cette piste, puisqu’il y donne un indice des fameuses statues dont les poussées émergent du sol avant de développer leurs formes, taillées par les jardiniers, ce que signale aussi l’agencement du floral (la jonchée) et de la pierre (le roc nu) :

« Ne faut-il pas s’attacher aux jonchées blanchâtres du roc nu qui perce une terre âpre ? »

Il faut donc lire le reste de cette page comme un miroir de l’œuvre et le carnet de l’auteur :

« Être attentif aussi aux pliures friables des schistes ? Et s’interroger longuement devant une poutre rongée qu’on a descendue du toit et jetée parmi les ronces, s’interroger sur le cheminement des insectes mangeurs de bois qui suivent d’imperceptibles veines et dessinent comme l’envers d’un corps inconnu dans la masse opaque ? »

C’est toute l’œuvre qui se livre. On peut déceler toute l’histoire presque : la pierre, symbole d’éternité, réduite à la poussière friable, le pourrissement de la société des jardiniers et l’attente du déferlement de la Horde barbare, mais aussi la fascination terrible de l’écriture qui est – in fine – le cœur – absent – de l’ouvrage. Ce que dessine les insectes, c’est le vide ; ce que dessine l’histoire, c’est l’écriture, approche du vide. Écoutons la suite de cette page d’entrée dans l’œuvre :

« C’est le vide de toute part qui tâche et joue à se circonvenir et creuse lentement les lignes de la main de la terre. Les réseaux se nouent, se superposent, s’effacent. Les signes pullulent. Il faut que le regard s’abîme. »

Il y a en effet ans le livre une lenteur, et un rapport au temps important, et une complexité où tout se noue, se superpose, s’efface.

« Pourtant d’autres contrées sont à venir. Il y aura des pays. »

La clausule de la page ouvre sur le récit. Il donne aussi à entendre – écho réel ou imaginaire – l’obédience – obédience hérétique – au surréalisme, celui de Breton qui professait dans Le Revolver aux cheveux blanc  « il y aura une fois » :

« Mais si, tout à coup, un homme entendait, même en pareil domaine, que quelque chose se passât ! S’il osait s’aventurer, seul ou presque, sur les terres foudroyées du hasard ? Si, l’esprit désembrumé de ces contes qui, enfants, faisaient nos délices tout en commençant dans nos cœurs à creu­ser la déception, cet homme se risquait à arracher sa proie de mystère au passé ? Si ce poète voulait pénétrer lui-même dans l’Antre ? S’il était, lui, vraiment résolu à n’ouvrir la bouche que pour dire : « Il y aura une fois… » ? »

Pétrifiantes coïncidences, ai-je envie de souffler.

Peut-être l’énigme du texte de Jacques Abeille tient-il dans le glissement, le lapsus inconscient, de l’attention à l’attente, les deux se superposant à mesure pour former les aventures du voyageur-narrateur. Il est dit à plusieurs endroits du texte combien l’attente est sa sensibilité :

« Je vais vous dire mon secret de voyageur : je suis un homme qui attend ; même quand je marche, même quand je me hâte, j’attends. J’attends avant même d’avoir rencontré la chose à atteindre. » (p.251)

Et plus loin, il adresse un tout aussi mystérieux :

« Je voyageais et je t’attendais. » (p.320)

Car attente et errance disent peu à peu leur profonde intimité :

« … je me suis demandé si vous, enfin, vous ne détenez pas le secret.
– Quel secret ?
– Celui de l’errance dont nous découvrons tous, dès lors que nous avons commencé à réaliser quelque chose, qu’elle était notre aspiration la plus profonde et la plus tenace. » (p.281)

Attente infinie, attente motrice, attente paradoxale qui semble conduire le narrateur mais aussi le fil de la narration. Car cette attente est aussi présente dans les rêves des jardiniers provinces statuaires qui projettent sur les hordes barbares, menées par un prodigieux chef venu de leurs contrées, des attentes démesurées :

« Pour l’un c’était un rêve de conquête et de grandeur, pour un autre, un espoir de justice nouvelle, pour un troisième, plus modestement, l’attrait de l’inconnu. Mais chez tous, une attente, une fièvre. » (p.160)

Attendre, attente, attention. En creux tout le livre ramifie ses réseaux de sens, sa pierre miroitante où s’écrivent, s’effacent, les motifs précieux que le texte obscurément entremêle. Il y a cette attention diffuse qui laisse venir à lui les événements et les pensées, attention extrême aussi aux hommes et au monde que le narrateur vient découvrir, toutes deux coïncidant en une atmosphère de rêve : pourquoi le narrateur vient-il dans ces parages étranges, d’où vient-il, qui est-il, à quoi ressemblent les personnes qu’il croise, dans quel monde sommes-nous ? Tout glisse comme dans les univers oniriques, l’abstraction des noms et des adjectifs faisant disparaître à leur suite tout caractère individuel, toute référence, sans que nous en cherchions la raison, heureux de cette situation. « Il faut que le regard s’abîme », disait la première page. Et ce sentiment d’obscure incompréhension est sans cesse mis en abyme par le narrateur qui lui-même expérimente cet aspect de ses aventures :

« Je quittai le domaine des statues qui maigrissent avec le sentiment d’y avoir rencontré un drame pour moi très proche et pourtant tout à fait inintelligible. Cet insaisissable m’obséda pendant tout le trajet. » (p.145)

Cette confusion affecte aussi le temps, un temps qui entrecroise toutes ses dimensions, tous ses mystères.
D’abord la dimension globale : le temps des pierres opposé au temps des hommes, dont le récit conte l’impossible osmose : péril des demeures qui périclitent, péril des hommes qui vont disparaître sous les hordes, en même temps que leurs traditions sclérosées, incapables de changer.

« Les hommes, craignant le malheur, finissent par souhaiter qu’il survienne et mette fin à leur attente, car ils estiment, avec juste raison, que le pire vaut mieux que les vaines représentations qui les pourchassent sans trêve. » p.35

Mais le temps au niveau intermédiaire des trames narrative du récit même, révèle sa complexité cruelle à travers la prophétie auto-réalisatrice d’un « Prince » ayant unis les hordes rivales : c’est l’annonce de cette légende qui va créer la possibilité que le Prince arrive et accomplisse cette destinée. Au sein de l’histoire, la naissance des statues hésitant dans leur virtualité à leur naissance annonce aussi que les règles temporelles sont indécises, que les virtualités du temps peuvent changer selon des cours mystérieux.
Et  au niveau le plus fin, la conscience du narrateur nous dévoile à son tour, de manière essentielle, l’intrication de toutes les temporalités :

« Et, dès que j’eus fait une centaine de pas, je connus une de ces émotions qui semblent se jouer de la mémoire pour nous plonger dans un temps très lointain que les événements de la vie – de la vie qui continue – devaient depuis longtemps avoir aboli. Quand il surgit ainsi inopinément, le profond maintenant, au creux duquel se dérobent les ombres disparues, se donne inqualifiable. Il est gros d’engendrements à venir – qu’on a connus pourtant et que de nouveau on attend de pouvoir nommer – en sorte qu’à l’inéluctable poids du passé se mêle fraîche embrassée la gerbe des virtualités que le cours des choses a abolies, auxquelles on a cru un instant. On découvre alors avec stupeur que l’on a eu seulement raison de ces illusions que le crible du réel a retenues à jamais dans d’inaccessibles arrières-mondes. » (p.157-58)

On ne peut que céder au vertige de l’écriture dans laquelle ne cesse de nous mener Jacques Abeille. Vertige de mot et de pensée, d’abstraction et de négation. Rappelons-nous que le « vide », dessiné par les ramures contre le ciel et les insectes dans le bois lors de la première page, guide la poétique du texte. Il se marque ici notamment dans l’abondance des préfixes négatifs – inopinément, inqualifiable, inéluctable, inaccessibles – qui donne matière à angoisse et jouissance. Car il faut reconnaître à cette langue de réussir de mêler l’abstraction, la pensée sur la pensée, à la pure sensualité. J’en veux un autre exemple – qu’on m’excuse ces longues citations :

« Ils semblaient exaspérés, excédés, par une impossible quête. (…) Ils oscillaient entre la puissance et la fureur ; et j’en sentais en moi la contagion. Peut-être bien, après tout, que l’humeur qu’ils exsudaient, qui collait à l’étoffe de leurs vêtements à leur chair tourmentée et ruisselait le long de leurs membres, peut-être que cette humeur quintessenciée par l’appel de l’impossible se faisait semence pour la terre muette. et puis, à force d’y croire… » p.100

C’est cette sensualité des idées, des concepts qui m’a captivé. Comment résister à cet « appel de l’impossible » devenu corps, et sueur, qui vient, elle, se mêler à l’œuvre – la statue ici – et lui donner son nutriment essentiel à sa croissance). Outre les mondes (la construction narrative moins classique qu’il n’y paraît à première vue) et les arrières-mondes (l’aspect de rêve lucide dans lequel on est plongé en vivant dans la prose du narrateur) je retrouve dans ces nombreux passages les résonances magnétiques, métaphysiques, qui émanent aussi d’un livre comme Thomas l’Obscur.

« Mais cette pensée, probablement à tout jamais, me reste étrangère. Je peux bien la formuler, l’écrire ; or quand je la graverais sur tout espace où se porte a main, sur la moindre face de l’infrangible plénitude du monde – au reste il en est peut-être effectivement ainsi -, cette pensée n’en demeurerait pas moins à mon égard une abstraction étrangère, car, avec l’aube, j’ai cessé de lui être adéquat. Séparé, je vis avec elle, contre elle, sans elle, c’est tout. » p.450

Cette pensée, sur la mort, sur le vide, le consentement qu’il faut faire à l’abîme, se passe d’ailleurs proche du  gouffre que veille le gardien (bien nommé « le gardien du gouffre » dans ce livre où seuls deux personnages ont un nom : Vanina, et Barthélémy), veille que le voyageur doit reprendre après la disparition de celui-ci. Ici la dimension symbolique (le gouffre physique, et la mort), narrative (initiation, évolution du narrateur), et métaphysique (rôle de la mort et lien à l’écriture qui se fait ensuite, l’écriture se bloquant et partant en digression) se combinent à merveille. Et la merveille du livre ne cesse d’étonner. On pourrait ainsi multiplier les faisceaux, éclairant la complexité de l’érotisme des situations et des décors même, ou l’ethnologie du rêve dévoilant le déséquilibre des sociétés, ou gloser encore sur l’allégorie de la création que représente les statues même qui poussent et que l’on taille. Mais je dois le reconnaître ne suis pas fait pour ça mais plutôt pour écarquiller les yeux.

« Nous venons de le dire : les statues sont des rêves. » p.104

* Léonard de Vinci :

« Si tu regardes des murs fissurés, souillés de beaucoup de tâches, ou faits de pierres multicolores, avec l’idée d’imaginer quelques pierres, tu y trouveras l’analogie de paysages ou décors de montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines, larges vallées et collines de toutes sortes. Tu pourras y voir aussi des batailles et des figures aux gestes vifs et d’étranges visages et costumes et une infinité de choses que tu pourras ramener à une forme nette et complète. Et, il en va de ces murs et couleurs comme du son des cloches. Dans leurs battements, tu trouveras tous les sons et les mots que tu voudras imaginer. »

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