Lettre à un jeune écrivain de SF

François Bon nous offre Lovecraft dans une nouvelle traduction, au Seuil, épurée du romantisme noir de la première, celle que nous dévorons depuis l’adolescence chez Denoël ou Robert Laffont. Quelles encres noires boiront donc nos futurs adolescents ? Celles qui, extraites du cœur glacé de Cthulhu et des Grands Anciens, préparées par François Bon, en papier et en électronique, sont plus proches de l’innommable.

Que l’on écoute donc cet extrait de Dans l’abîme du temps (The Shadow Out of Time)*:

[Ancienne version] « Si on admet que j’étais sain d’esprit et bien éveillé au cours de cette nuit fatale, je suis certainement le seul homme à avoir connu pareille aventure qui m’apporta une effroyable confirmation de ce que j’avais tenté de rejeter comme vaines chimères. »

[Nouvelle version] « Si l’on accepte de considérer que j’étais sain d’esprit et parfaitement conscient, ce qui m’est arrivé cette nuit-là ne s’est jamais produit auparavant. J’y ai trouvé une confirmation effrayante de tout ce que j’avais tenté de renier en le considérant comme mythe ou rêve. »

La clarté de la découpe, l’effroi simple d’un esprit maître de lui-même, c’est cela le style originel de Lovecraft et ce qui correspond à son art d’écrire qu’on peut lire dans ses écrits parallèles. François Bon a lancé un site http://thelovecraftmonument.com qui en donne un petit aperçu, mais on peut lire notamment dans le tome 1 des œuvres chez Robert Laffont, collection Bouquins une autre partie de ces textes. Il faut lire ces textes critiques de Lovecraft sur le fantastique, l’horreur et l’écriture.

Oeuvres - HP Lovecraft
Oeuvres – HP Lovecraft
illustration : Druillet

Écoutons un de ses articles, qui pourrait  (aurait pu ?) être la « lettre à une jeune écrivain de SF » de Lovecraft-Rilke :

« L’insincérité, la convention, la banalité, l’artificiel et l’extravagance puérile triomphent dans ce genre surpeuplé, de sorte que seuls ses fruits les plus fameux peuvent prétendre à un statut adulte véritable. Et le spectacle d’une vacuité aussi persistante en a conduit beaucoup à se demander si, en effet, aucun ouvrage vraiment littéraire pourrait jamais sortir du sujet en question.

L’auteur de ces lignes ne pense pas que le thème du voyage à travers l’espace et les autres mondes puisse être en soi incompatible avec l’usage littéraire. (…) »

Voilà pour l’introduction : la nécessité de faire littérature dans tout ce que ce que ça représente d’absolu et de vertigineux. Contre la littérature de « genre » c’est plutôt une extension infinie du domaine de la littéraire, avec ses obscures exigences et sa nécessité d’invention. C’est donc aussi une injonction forte à s’écarter des ornières narratives, et des images sans aura :

« [Pour un réalisme de l’impossible] Ainsi, on ne devrait recourir à aucun  procédé automatique d’acquisition du langage, ni communication télépathique, ni culte des voyageurs pris pour des dieux, ni participation aux affaires de royaumes pseudo-humains ou à des guerres conventionnelles entre des factions locales ; ni mariage avec de ravissantes princesses anthropomorphes, ni cataclysmes déclenchés  à l’aide de pistolets à rayonnement et de vaisseaux spatiaux, ni intrigue de cour et magiciens jaloux (…) Les satires sociales et politiques sont toujours malvenues car de tels sujets, intellectuels et intérieurs, affaiblissedruillet-philippe-1944-france-lovecraft-demons-et-merveilles-3477680nt le pouvoir de l’histoire en tant que cristallisation d’un état émotif.  Ce qui doit toujours être présent à un degré suprême, c’est un sens profond, pénétrant de l’étrangeté – de l’extrême, de l’incompréhensible étrangeté d’un monde n’ayant rien en commun avec le nôtre.

Il n’est pas nécessaire que la planète soit habitée – ou du moins habitée au moment du voyage. Si elle l’est, les autochtones doivent être absolument non-humains d’aspect, d’esprit, de sentiments et de conformation, à moins qu’ils ne soient supposés être des descendants d’une expédition coloniale préhistorique venue de notre terre.  L’apparence, la psychologie et les noms propres typiquement humains  communément attribués aux habitants d’autres planètes par la majorité des auteurs au rabais sont à la fois hilarants et pathétiques. »

Combien d’œuvres disparaitraient si ces précautions étaient respectées ! C’est ce que pointait Blanchot quand il parlait de la science-fiction avec réserve : la science-fiction nous met en rapport avec les profondeurs du rapport à l’autre avec ce que cela suggère de métaphysique. Les œuvres de Lem, Strougatski, Dick et bien sûr Lovecraft témoignent de cette dimension non éludée d’une science-fiction aux frontières de la métaphysique et de l’éthique.

« L’action d’une histoire interplanétaire – mis à part les récits de pur fantastique poétique – a avantage à être située dans le présent, ou être censée s’être déroulée dans le passé, secrètement, ou à l’époque préhistorique. Le futur est une période ardue à utiliser, car il est pratiquement impossible d’échapper au grotesque et à l’absurde lorsque l’on en dépeint le mode de vie, et il y a toujours une immense perte émotionnelle, lorsqu’on montre des personnages familiarisés avec les prodiges décrits. »

Lovecraft plaide pour son propre univers, mais profondément il questionne je crois la gestion de la temporalité. Ainsi il faut passer outre la dimension métaphorique du futur comme reflet des interrogations, des luttes, des questions contemporaines. Certes les romans sont hantés par des problèmes de leurs temps, mais cela conduit souvent à des lectures symboliques qui réduisent la réflexion au dévoilement du signifiant (ainsi le Rivage des intouchables de Berthelot réduit aux années SIDA). L’articulation du passé, de l’immémorial, des spectres du futur, d’un présent plus impossible que tous les futurs, voilà autant de rapports à la temporalité que les récits, de l’étrange, de la science-fiction, de la poésie et au-delà, doivent venir travailler.

Pour la référence du texte cité :

Howard Philipp Lovecraft, « Some Notes on Interplanetary Fiction », hiver 1935, The Californian, traduit de l’américain par Philippe Gindre. c Editions Robert Laffont, Oeuvres, I, p. 1074 sqq

Necronomicon
Druillet : Necronomicon ; in Métal Hurlant N°34bis (09/1978)

 

 

 

* D’après Alexis Broca, « Nouvelles traductions Lovecraft : toutes les nuances du cri », in Magazine Littéraire, n°557-558, p.25

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