Reproduction interdite - Magritte

Larvatus prodeo

 « Tout ce qui est profond aime le masque. Tout ce qui est profond a besoin d’un masque, je dirais plus : un masque se forme sans cesse autour d’un esprit profond. »

Friedrich Nietzsche, Par delà Bien et Mal, 40

Ainsi se forge-t-on un destin fait de masques multiples, de visages-miroirs.
Se fait-on trompe-visage ?Les incidents de la nuit
Peut-on cesser d’avoir un visage ? Non pas. Même si d’aucuns en rêvent. Écrire n’efface pas le visage : il fait apparaître un visage fantôme, qui apparaît au gré des mots, grains d’irréels mal agencés sur la cinématographie de l’imaginaire, ça oui. On compose ainsi une image mentale de l’écrivain à partir de l’œuvre, à partir de morceaux d’œuvres, autour d’un nom, d’une fiction. Un visage de lettres – le visage vivant, mort-vivant, revenant, bien sûr, demeure celui, seul, des œuvres.

Devenir anonyme c’est disparaître sous son œuvre, sous ses masques, jusqu’à n’être que ça.

Rien qu’un nom ? Rien qu’un nom en guise de masque par-dessus le néant de l’œuvre.
Cela me rappelle toujours cette nouvelle de Jean Lorrain, « Les trous du masque », où dans les brumes de l’éther, lors d’un bal mystique, le narrateur découvre que sous les loups et les cagoules ne se cache rien, rien que le néant. « Tous avaient des faces d’ombres, tous étaient du néant. » Moi aussi, je suis du néant, devrait dire l’écrivain en choisissant la posture de l’effacement derrière le masque, la fiction entière jusqu’à son nom, sa fiction d’auteur. Pour le dire encore avec Blanchot, passage du Je au Il impersonnel, passage par la mort, tel est l’enjeu aussi de la littérature, coup de folie, passage à la limite, et disparition du nom pour un nouveau. Mort, oui, mais renaissance aussi.

Francisco de Goya y Lucientes - Witches' Sabbath (The Great He-Goat).jpg
Francisco de Goya, Le Sabbat des sorcières (1820-23)

« Ce n’est plus la folie des Caprices qui nouaient des masques plus vrais que la vérité des figures ; c’est une folie d’en dessous du masque, une folie qui mord les faces, ronge les traits ; il n’y a plus d’yeux ni de bouches, mais des regards venant de rien et se fixant sur rien (comme dans l’Assemblée des Sorcières) ; ou des cris qui sortent de trous noirs (comme dans le Pèlerinage de San Isidoro) »

Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon, 1961, p. 636.

Francisco de Goya, Procession à l’ermitage de Saint-Isidore (1819-23)

Quelle est cette allégeance à soi-même à laquelle on veut nous faire promettre par le nom « propre » ? L’écriture n’est-elle pas fondamentalement aussi le choix de l’altérité, de la confrontation à un dehors qui nous excède, à un vertige qui nous fascine comme sur les bords de l’abîme ? L’art est un au-delà. Au-delà du sens, des mots, des formes. L’impropre est alors le plus propre à nous définir.

 

Je crois qu’il faut autant de probité que d’amour de la fiction pour assumer pleinement un pseudonyme. Ce masque a bien sûr plein des failles, celles de la vanité et du désir de gloire, autant de chose qui sont loin de l’ethos de disparition dans l’œuvre, de vraie dissimulation dont parle Blanchot :

 « De là que, bien souvent, l’œuvre cherche à être publiée, avant d’être, cherchant la réalisation, non pas dans l’espace qui lui est propre, mais dans l’animation extérieure, cette vie qui est de riche apparence, mais, lorsque l’on veut se l’approprier, dangereusement inconsistante.

Une telle confusion n’est pas fortuite. L’extraordinaire pêle-mêle qui fait que l’écrivain publie avant d’écrire, que le public forme et transmet ce qu’il n’entend pas, que le critique juge et définit ce qu’il ne lit pas, que le lecteur, enfin, doit lire ce qui n’est pas encore écrit, ce mouvement qui confond, en les anticipant chaque fois, tous les divers moments de la formation de l’œuvre, les rassemble aussi dans la recherche d’une unité nouvelle. D’où la richesse et la misère, l’orgueil et l’humilité, l’extrême divulgation et l’extrême solitude de notre travail littéraire, qui a du moins ce mérite de ne désirer ni la puissance, ni la gloire. »

Maurice Blanchot, « Où va la littérature », Le livre à venir.
Paris : Gallimard. 1959. Folio. p.340

Larvatus prodeo…
Se renier et se réinventer, cela aussi, est la haute fidélité à soi-même.
Se trouver un nom, en accepter la fatalité de chien errant adopté. S’inventer, sans se mythifier, se dissimuler en s’exposant. L’écrivain est enfant de ses œuvres, comme disait Valéry. Non l’inverse. Écho que l’on retrouve dans toute la philosophie des cachés :

      « Les œuvres inventent l’auteur qu’il leur faut et construisent la biographie qui convient. »

Pascal Quignard, Villa Amalia

Pour une philosophie du masque.

Je me cache. La disparition de l’auteur est une merveilleuse invention. Antique d’abord, puis post-moderne. Peut-être y a-t-il des cycles, des retours des métamorphoses. Avec un pseudonyme j’invente un masque qui, il me semble, fixe un ensemble de croyances sur l’art. Il n’est que masque changeant, tantôt animé, tantôt blafard.

Dans cette optique aveugle il est un peu question de renverser les rapports œuvre=mort/figée ; biographie=vie vivante. Faire de l’œuvre la vie capitale, et la biographie la part mineure, essentielle bien sûr, mais sans plasticité hors de la fiction. Défaire la pensée, rien que par le dispositif du pseudonyme, lui donner ce sens de combat est jouissif. Ne pas renier l’artifice, lui donner sa place, toute la place. Défaire cette linéarité trompeuse : il y a l’auteur puis l’œuvre. Combien cela est faux ! Il y a œuvre, donc il y a auteur. « Pour écrire, il faut écrire », disait Blanchot. Combien juste. C’est une fois l’œuvre faite que l’auteur apparaît – et apparaissant tout en disparaissant de son œuvre ; car l’œuvre, pour se réaliser désœuvre l’auteur, pour l’achever il doit s’en détacher, comme Orphée se retournant et perdant Eurydice.

Et nous choisirons comme emblème de le rusé serpent de d’Ainsi parlait Zarathoustra, dans son infinie capacité de métamorphose, de différer sans cesse de lui même, de se dérober.

 

[Image de couverture : René Magritte, « Not to be reproduced » (1937)]

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