Oublier Blanchot ?

« Un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous », disait Kafka dans une de ses lettres à Oskar Pollak. Ce Cahier de l’Herne a cette force qui fissure l’image glacée du figure du saint négatif et déchire la caricature de Blanchot en odieux terroriste littéraire qui sont souvent les deux extrêmes de l’imaginaire autour de Blanchot.

Oublié le Blanchot iceberg, hiératique, dissimulé, obscur, lui dont tous les textes ont été presque sortis de l’oubli et dont ce « Cahier » comme les récents « Cahiers Maurice Blanchot », ou les versions manuscrits/tapuscrits à la vente (Librairie Le Feu Follet, si vous avez quelques milliers d’euros à dépenser) contribuent à tout publier : on exhume les archives, les brouillons, les variantes, on commence la génétique des textes, on analyse sa façon de citer dans ses critiques, on réfléchit sur la composition des recueils, on redonne à entendre la réception de ses textes, on republie ensemble les textes de nombreux critiques (c’est un peu la limite pour moi : j’avais déjà lu une bonne partie de ces textes disséminés).

Oublié le Blanchot des profondeurs, kraken bizarre des lettres françaises d’après-guerre : on donne voix à ses contradictions, on rend public des articles politiques introuvables, on questionne sans réponse ses doubles engagements (Levinas et le maurassisme à distance des années 30), et cela sans vindicte, sans justification.
On présente comme disent les coordinateurs de l’ouvrage : « ni un bilan, un hommage, mais un parcours de toutes les complexités qui aimantent une écriture » et un homme, rajouterais-je : rendu dans son visage (photos incroyables) – pour quelqu’un de proche de Levinas, étrange qu’il n’ait pas voulu rendre sa pensée vulnérable, certes, mais ô combien plus sensible via cette visagéité – un homme dans son siècle, avec ses amitiés et son rapport au monde assez radicaux, absolus.

Blanchot, tel qu'en lui-même
Blanchot, tel qu’en lui-même présenté dans ce Cahier de L’Herne

Pour la première fois, ai-je l’impression, sur tous les aspects (littéraire, politique, philosophique) on prend du recul et nous ne sommes plus dans la fascination, on ose des chemins de traverse. Car là est un des problèmes de la lecture de Blanchot, elle exige terriblement de nous la fascination pour y pénétrer (ou bien on reste dehors et on jure sur l’amour des fumeux galimatias byzantins de l’intelligentsia française). Mais il faut à un moment s’en détacher, regarder en face cette fascination pour la perdre (oui, oui, comme Orphée avec Eurydice), s’en détacher pour pouvoir réfléchir sur les potentialités dans ce qui est caché dans ses formules magnétiques que l’on répète en somnambule.
C’est avec plaisir qu’on lit des témoignages étranges d’écrivains : le dégoût de Marie Darrieusecq pour un Blanchot asphyxiant (« Blanchot blafard ») venant à être contredit par le texte de Tanguy Viel (« Maurice Blanchot, jour et nuit ») qui fait de Blanchot un compagnon d’écriture, quand Jacques Réda reste dans le vague (et bien d’autres). Combien c’est agréable d’entendre des voix aussi diverses, d’horizons non blanchotiens, parler de Blanchot avec un ton forcément nouveau.
Ce compagnonnage avec la littérature ce volume le donne à voir notamment dans les nombreux envois dédicacés, mais le « Cahier » revient aussi dans toute une partie sur le rapport de Blanchot à la philosophie comme « compagne clandestine » de sa pensée et son écho jusque, par exemple, chez un penseur japonais de l’image.

Pour Blanchot, grand lecteur de Kafka, je ne pouvais que finir par l’extrait plus détaillé de sa lettre, si proche de ce que, je trouve, Blanchot m’a communiqué comme approche de la littérature :

« Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? Pour qu’il nous rende heureux, comme tu l’écris ? Mon Dieu, nous serions tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et des livres qui nous rendent heureux, nous pourrions à la rigueur en écrire nous-mêmes. En revanche, nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. »

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